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OX LlBRARY
fiif
J\- T
EIJOX LlBRARY
MÉMOIRES
1) K
M" DE MOTTEVILLE
SUR ANNE D'AUTRICHE ET SA COUR
TOME II
40TO4N IléfcW-iaW
Toutes réserves sont faites pour la propriété des travaux qui accompagnant
crllo édition.
p>ni«. — TYP. SIMON IVW.ON ETT.UMI»., l'.L'E b'BimiRTIl, 1.
MÉMOIRES
M ME DE MOTTEVILLE
SUR ANNE D'AUTRICHE ET SA COUR
NOUVELLE ÉDITION
AVEC UNE ANNOTATION
EXTRAITS DE VOSTGLAT, OMER TALOX, GOURVILLE, H 1 " IE MOlfTPEKSIER, ETC., ETC.
DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET UN INDEX
PAR M. F. RIAUX
ET UNE NOTICE SUR M ME DE MOTTEVILLE
PAR M. SAINTE-BEUVE
de l'Académie française
TOME DEUXIEME
PARIS
CHARPENTIER, L1RR AIRE-ÉDITEUR
39, RUE DK I/UNIVERSITÉ
1 8 û :>
7 ■-
MÉMOIRES
M ME DE MOTTEVILLE
CHAPITRE XIX
(1648). — Dépari de la flotte pour Naples. — Mademoiselle de Pons
au couvent des filles Sainte-Marie. — Les marchands de Paris insul-
tent le Gis du surintendant et le premier président. — Mutinerie des
maîtres des requêtes. — Conseil chez la Reine à cette occasion. —
Agitation des bourgeois (11 janvier). — Déploiement de troupes
dans Pari?. — Le Roi va au parlement (15 janvier). — Discours du
chancelier sur les besoins de l'État. — Vigoureuse harangue d'Orner
Talon. — Les courtisans en détruisent l'effet dans l'esprit de la Reine.
— Aigreur des esprits. — Pénurie à la cour. — Résistance des
maîtres des requêtes à un édit. — Le parlement reçoit leur opposi-
tion (20 janvier). — Mécontentement de la Reine. — Mauvaises nou-
velles de Naples. — Le duc d'Orléans et le prince de Gondé appuient
Anne d'Autriche. — La cour pendant les jours gras. — Murmures
contre Mazarin. — Les Hollandais font la paix avec l'Espagne. —
Mazarin confie ses nièces à madame de Senecé. — Portrait de cette
dame. — Résistance du parlement. — La Reine va à Chartres (23 mars) .
— Le maréchal du Plessis-Praslin, gouverneur de Monsieur — Ordre
donné aux conseillers d'État de remplir l'office des maîtres des requê-
tes. - Union des chambres du parlement contre la cour.
[1 648] Une des premières nouvelles de cette année fut
que l'armée navale étoit enfin partie de Porto-Longone l
* Porto-Longone avait été pris, à la fin d'octobre 1646, par les ma-
réchaux la Meilleraye et du Plessis. Voir les détails de ce siège dans
Montglat (Mémoires, douzième campagne). F. r.
h. 1
2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÏLLE.
le !22 du passé, ce qui fit espérer l'établissement en-
tier de la puissance française à Naples. Nous en ver-
rons le succès, et nous aurons sujet de nous confirmer
dans cette croyance, que notre nation n'est point des-
tinée pour commander ce royaume.
Cependant mademoiselle de Pons, qui n'étoit qu'à
demi enfermée, n'étoit pas si remplie des grandes pen-
sées de la couronne et des espérances de l'avenir que
le présent ne lui fût encore plus cher. Elle comptoit
sûrement sur la passion que le duc de Guise avoit pour
elle : elle se mettoit déjà au rang des plus grandes rei-
nes de l'Europe; mais cela ne l'empêchoit pas de son-
ger à se divertir. Cette ame, gloutonne de plaisir, n'é-
toit pas satisfaite d'un amant absent qui l'adoroit, et
d'un héros qui pour la mériter vouloit se faire souve-
rain et mettre à ses pieds toutes ses victoires. L'ambi-
tion et l'amour ensemble n'étoient pas des charmes
assez puissans pour occuper son cœur entièrement : il
falloit pour la satisfaire qu'elle allât se promener au
Cours, qu'elle fût de quelques cadeaux qui se firent
pour elle, et qu'elle reçût de l'encens de toutes ces nou-
velles conquêtes. Madame de Guise, craignant qu'elle
n'allât trouver le duc de Guise son fils, supplia la
Reine de la faire renfermer dans une religion plus ré-
formée que celle où elle étoit; car elle ne trouvoit pas
à propos de la laisser espérer d'être reine, ni même du-
chesse de Guise; et la vie qu'elle rnenoit de toute ma-
nière ne lui plaisoit pas.
La Reine, qui regardoit alors l'affaire de Naples
comme une chose qui pouvoit devenir considérable,
fut bien aise de lui complaire en cela; et comme cette
fille avoit eu l'honneur d'être à elle, il étoit juste qu'elle
prît quelque soin de sa conduite. Madame la duchesse
d'Aiguillon, qui lui avoit fait ce mauvais présent, par
CHAP1TRK XIX. — 1C48. 3
son ordre fit savoir à mademoiselle de Pons qu'il falloit
qu'elle entrât dans les filles de Sainte-Marie. Elle n'ai-
moit pas à être contrainte : ainsi elle obéit à ce com-
mandement avec beaucoup de peine, et demeura dans
ce couvent malgré elle jusqu'à ce que le peu de bon-
heur du duc de Guise et l'inclination de la demoiselle,
qui n'étoit pas tournée du coté de la pénitence, la mi-
rent dans une entière liberté.
Le jour des Rois, la Reine, ayant fait ses dévotions,
passa tout le soir dans une grande solitude. Comme
elle goûtoit le repos, et que sa propre puissance lui
étoit indifférente, on ne se pressoit pas d'entrer dans
ses cabinets quand elle y étoit seule. Le duc d'Orléans
et le cardinal soupèrent ce jour-là chez le prince de
Condé ; et quand de telles fêtes se faisoient, chacun
vouloit être de la bande de quelqu'un des trois : si bien
que l'appartement de la souveraine demeuroit désert.
Bien loin de le trouver mauvais, elle étoit ravie que ses
créatures suivissent son ministre, et, sans goûter les
douceurs des solitaires, qui sont les livres et les rêve-
ries, elle demeuroit seule assez volontiers, sans plaisir
ni sans peine.
Ce soir, pour divertir le Roi, elle nous fit l'honneur
de nous faire apporter un gâteau à madame de Bregy,
à ma sœur et à moi, que nous séparâmes avec elle;
nous bûmes à sa santé avec de l'hypocras qu'elle nous
fit apporter ; et elle nous avoua en cette occasion que,
malgré son tempérament, elle se seroit ennuyée sans
notre compagnie : ce qui fut pour nous une grande fa-
veur ; car, dans le vrai, sa bonté avoit plus de part que
son cœur au bon traitement que nous en receviçns.
Dieu seul, le Roi et Monsieur, son ministre et ses affai-
res l'occupoient entièrement; et le cardinal lui étoit
d'autant plus agréable, qu'il la désoccupoit avoc grand
4 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
soin, et qu'avec joie il lui ôtoit la plus grande portion !
des peines que sa régence lui donnoit. !
Le lendemain, les comédies recommencèrent par le
souhait du Roi et de toute la cour ; et les dames, bien
contentes de ce rétablissement, y vinrent fort parées,
avec intention de chasser pour jamais du Palais-Royal
le souvenir des choses fâcheuses. Le Roi se montra avec
ses rougeurs, et avec l'enflure de son visage; et il pa-
rut avec autant de laideur que peu auparavant il avoit
eu de beauté. Et comme ce fut à la comédie, le soir du
jour de Saint-Martin, qu'il fut pris de son mal, cela fit
dire à Beautru * qu'il venoit rapporter sa maladie sur
le théâtre.
Le 7 de janvier, huit cents marchands de Paris s'as-
semblèrent et se mutinèrent, à cause d'une taxe qu'on
vouloit imposer aux propriétaires des maisons, ou
pour d'autres causes * dont je n'ai pas bien remarqué
les particularités. Ils députèrent dix d'entre eux pour
parler de leur part au duc d'Orléans. Ils allèrent au
Luxembourg; ils entrèrent dans sa chambre, lui de-
mandèrent justice, et firent entendre qu'ils n'étoient
pas résolus de souffrir ces impôts ; car, malgré la né-
cessité universelle du royaume, Paris seul vouloit être
riche, et ne vouloit point entendre parler de donner de
4 L'un des premiers membres de l'Académie française, et ambassa-
deur en Angleterre et en Espagne, né à Angers, en 1588, mort
en 1605.
* Le parlement ayant refusé de nouveaux impôts, le ministère pré-
tendit, selon le cardinal de Retz, qu'il ne devait pas s'opposer au
moins à l'exécution des anciens édits, et lui rappela une déclara-
tion enregistrée deux ans auparavant, « pour l'establissement d'une
chambre du domaine qui estoit d'une charge terrible pour le peu-
ple. » — De son côté, Orner Talon dit qu'on avait saisi les loyers des
maisons des marchands pour le payement des mêmes droits. Sur tous
ces débats entre la cour et le parlement, voyez les Mémoires du cardi-
nal de Retz et ceux d'Orner Talon, f. r.
CHAPITRE XIX. — 4G48. 5
l'argent au Roi. Leduc d'Orléans leur lit espérer quel-
que modération, leur promit d'en parler à la Reine,
leur remontra leur devoir et l'obéissance qu'ils dévoient
avoir à $£s volontés, et les congédia avec le mot ordi-
naire des princes : On verra.
Le lendemain cette troupe s'assembla tout de nou-
veau. Elle alla au Palais; et, ayant trouvé dans la place
le président de Thoré \ fils d'Émery *, surintendant
des finances, ils crièrent contre lui, l'appelèrent le fils
du tyran, et des menaces il s'en fallut peu qu'ils ne
l'outrageassent effectivement; mais, à la faveur de
quelques-uns de ses amis, il échappa de leurs mains.
Le jour d'après ils attaquèrent le premier président*;
ils murmurèrent tout haut contre lui, et même le me-
nacèrent de lui faire payer en sa propre personne les
maux qu'on leur vouloit faire. Cet homme, dont la
fermeté va se faire voir en plusieurs occasions égale à
celle des plus illustres Romains, leur dit sans s'éton-
ner que, s'ils ne se taisoientet n'obéissoient aux volon-
tés du Roi, il alloit faire dresser des potences dans la
place pour faire pendre sur l'heure les plus mutins
d'entre eux. A quoi ce peuple insolent répondit aussi-
tôt qu'elles serviroient plutôt pour les mauvais juges,
1 Les marchands l'avaient déjà insulté au palais, le 10 septembre
précédent, f. r.
* a Émery, surintendant des finances, » dit le cardinal de Retz, « et,
à mon sens, l'esprit le plus corrompu de son siècle, ne cherchoit que
des noms pour trouver des édits. Je ne vous puis mieux exprimer le
fond de lame du personnage qui disoit en plein conseil (je l'ai oui )
que la foi n'estoit que pour les marchands, et que les maistres des
requêtes qui l'alléguoient pour raison dans les affaires qui regardoient
le roi méritoient d'être punis... Cet homme, qui avoit été condamné
à Lyon à être pendu dans sa jeunesse, gouvernoit même avec empire
le cardinal Mazarin en tout ce qui regardoit le dedans du royaume. »
F. R.
3 Matthieu Mole.
4.
ti MÉMOIRES DK MADAME DE MOTTEVILLE.
dont ils ne recevoient point de justice, et qui étoient
esclaves de la faveur.
Ce même jour, le 9 janvier, si célèbre par ses événe-
mens, il arriva dans le conseil des parties que les maî-
tres des requêtes se mulinèrent aussi, sur ce qu'on
vouloit augmenter leur corps de douze nouveaux offi-
ciers \ Comme ils avoient acheté leurs charges fort
cher, et que cette quantité devoit en diminuer le prix,
ils furent persuadés que plusieurs familles dans Paris
en pourroient être incommodées 8 ; et, par ressenti-
ment de ce mal qu'ils craignoient, ils refusèrent de rap-
porter les procès des particuliers, et jurèrent entre
eux, sur les saints Évangiles, de ne point souffrir cette
augmentation, et de résister à toutes les persécutions
qu'on pouvoit leur faire du côté de la cour : se promet-
tant les uns aux autres qu'en cas que quelqu'un de leurs
confrères perdît son office par cette opposition aux
volontés du Roi, ils se cotiseroient tous pour payera
celui-là le remboursement de sa charge.
Us allèrent trouver le cardinal Mazarin ; et un d'eux,
nommé Gomin, lui parla si fortement et avec une telle
hardiesse, que le ministre en fut étonné. On tint con-
seil chez la Reine, pour aviser aux remèdes de ces dés-
ordres. D'Émery avoit sur les bras tout le peuple, qui
commençoit à crier contre lui ; et le chancelier avoit
les maîtres des requêtes à retenir et à consoler, qui se
plaignoient moins ded'Émery que de celui qui gouver-
4 Omer Talon dit même qu'ils usèrent envers le chancelier et le sur-
intendant « de peu de respect, et les offensèrent de paroles de mépris
(ce qui dura une heure et plus) ; en telle sorte qu'ils contraignirent
M. le chancelier de sortir de sa place, joint que, ces messieurs les
maîtres des requêtes ne voulant pas rapporter, il n'y avoit point d'af-
faires pour entretenir le conseil. » F. R.
* Dans la magistrature, presque toutes les familles étaient alliées
entre elles, f. r.
CHAPITRE XIX. — 1648.
noit; mais qui, n'osant pas fulminer d'abord contre le
cardinal, attaquoient fortement le surintendant, et je-
taient sur lui toute leur colère. Ainsi, par la quantité
des matières, le conseil fut long ce jour-là, et les opi-
nions y furent fort contestées.
On manda le premier président et les gens du Roi.
La résolution fut de donner des arrêts fulminans con-
tre les uns et les autres ; puis, le soir venu, M. le prince
et le cardinal allèrent souper chez le duc d'Orléans,
pour ensevelir dans la bonne chère et le jeu le commen-
cement de ces désordres, qui ne donnoient paie tant
d'inquiétude aux princes qu'à. notre ministre. 11 com-
mença devoir alors qu'il étoit l'objet de la haine pu-
blique, et que cette haine en même temps devoit rem-
plir les princes du sang de ces douces chimères qui
plaisent aux grands, en leur faisant espérer que, par
le trouble et le changement, leur autorité s'augmente-
roit à mesure que celle du Roi et de la Reine diminue-
roit ; car, comme dit l'espagnol : Rio turbio ganancia
depescadores. (L'eau, trouble fait gagner les pécheurs.)
La nuit du 10 au 11, les bourgeois continuant dans
leur mauvaise humeur tirèrent incessamment ; et le
lieutenant civil ayant envoyé par les quartiers de la
ville pour en savoir la cause, ils répondirent qu'ils es-
sa voient leurs armes pour le service du Roi, et disoient
tous librement que si on leur demandoit de l'argent
ils étoient résolus de suivre l'exemple des Napolitains 1 .
On m'assura même qu'il y avoit eu des hommes qui
a voient été par les maisons, toute la nuit, dire aux
bourgeois qu'ils fissent provision de pain. Cela se fai-
soit par des cabales contraires à la cour, par le parle-
ment, par les maîtres des requêtes, et par cet esprit de
4 Qui venaient de se révolter, el qui avaient élu le duc de Guiie due
de la république. Voyez plus loin, niAme chapitre, p. 15. f. r.
8 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
révolte que quelque démon, visible ou invisible, com-
mençoit d'inspirer dans l'âme de chaque particulier.
Ce démon a produit ensuite tout ce que nous avons vu
dans nos discordes civiles : elles nous ont causé beau-
coup de misères, et nous ont mis en état de ne pouvoir
jamais dans notre vieillesse ressembler à nos pères,
dont la coutume a toujours été de louer le temps de
leur jeunesse, et de le préférer au présent.
Le matin du 11, la Reine allant à la messe à Notre-
Dame (ce qu'elle faisoit régulièrement tous les same-
dis), il y eut environ deux cents femmes qui la suivi-
rent jusque dans l'église, criant et demandant justice.
Elles se voulurent mettre à genoux devant elle pour
lui taire pitié; mais les gardes les empêchèrent de l'a-
border, et la Reine passa sans écouter leurs clameurs.
Elle nous dit à son retour qu'elle avoit été tentée de
leur parler. Vraisemblablement les paroles d'une Reine
aussi aimable que celle-là l'étoit dévoient être bien
puissantes sur tous ces esprits; mais elle nous avoua
qu'elle avoit appréhendé les insolences de cette ca-
naille. Elle trouva donc plus à propos de ne pas entrer
en matière avec de telles gens, qui n'écoutent jamais
la raison, qui ne la comprennent point, qui n'ont dans
la tête que leur petit intérêt, et qui par conséquent ne
peuvent approuver les causes qui forcent les rois à
leur demander de l'argent, quelque justes qu'elles
puissent être.
Après midi, on tint conseil sur les affaires présentes,
où se trouva le premier président; et, après avoir bien
consulté sur les remèdes du mal, il fut conclu que la
Reine ordonneroit aux gens du Roi, qui furent mandés
pour cela, de s'appliquer à maintenir l'autorité du Roi 1 .
4 « Et de fait, dit Orner Talon, nous requîmes le décret de prise de
corps contre un procureur du Châtelet, contre un nommé Cadeau, mar-
CHAPITRE XIX. — 1048. 9
l^e soir on lit commandement au régiment des Gardes
de se tenir sous les armes : on posa des sentinelles et
des corps-de-gardes dans tous les quartiers. Le maré-
chal de Schomberg fut commandé pour faire le même
des Suisses; et Paris, cette nuit, fut pareil à un camp
d'armée. Le bruit des armes à feu fut grand ; et ces pe-
tites apparences de guerre ressembloient déjà à quel-
que révolte de conséquence, qui, selon les apparences
et la mauvaise disposition des esprits, devoit avoir une
mauvaise suite l .
Le 12 au matin, le Roi alla entendre la messe à No-
tre-Dame, pour faire de sa première sortie une action
de grâces et de reconnoissance envers celui qui lui avoit
redonné la vie. Il y avoit plus de huit jours que la Reine
avoit témoigné désirer que le Roi fît ce petit voyage :
ainsi on ne voulut pas en différer l'exécution, de peur
de montrer quelque crainte à ceux qui, par les tumul-
tes populaires, en vouloient inspirer à elle et à son mi-
nistre. Mais, au lieu de n'avoir que sa garde ordinaire
pour de telles occasions, il y fut ce jour-là avec toutes
les précautions nécessaires. Il fut suivi de tout ce qui
pouvoit servir à l'augmentation de la majesté royale,
afin d'exciter par cette voie, dans l'esprit des peuples,
le respect que ces sortes de choses produisent d'ordi-
naire dans les âmes foibles. Quantité des principaux
officiers étoient à cheval, et quasi toute la cour lui fit
escorte avec toutes ses gardes ordinaires. Pendant que
le Roi fut à Notre-Dame, on tint conseil chez la Reine,
où il fut résolu que Leurs Majestés iroient une seconde
chand, homme riche, et contre deux autres, et ajournement personnel
contre deux moins chargés; ce qui fut ordonné parla cour. »
1 « Cet établissement des gens de guerre dans la ville de Paris, que Ton
disoit n'avoir point été vu depuis les barricades, étonna tout le monde ;
et fut cette action imputée à fbiblesse et timidité de la part de ceux qui
commandoient. » (Mém. d'Orner Talon.)
10 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
fois au parlement pour y faire passer l'édit de création
des maîtres de requêtes mutinés, et les, autres * dont on
avoit murmuré, afin de ne pas montrer de se relâcher
des premières résolutions qui avoient été prises, et faire
voir que la résistance des officiers et du peuple n'étoit
comptée pour rien.
Selon cette résolution, le Roi alla au parlement [le
15 janvier], non pas avec la même beauté qu'il avoit
la dernière fois qu'il y fut, mais avec les mêmes céré-
monies. Le chancelier fit une longue harangue : il re-
présenta les nécessités de l'Etat, le besoin que le Roi
avoit que ses peuples lui donnassent le moyen de sub-
venir aux frais de La guerre, afin que par la guerre on
pût avoir une bonne paix. 11 parla fortement de la puis-
sance des rois ; il tâcha d'établir pour loi fondamentale
l'obéissance des sujets envers leurs princes, et fit pa-
roître la nécessité de l'union entre le chef et les mem-
bres, et dit que sans elle il n'y avoit point de royaume
qui pût jouir d'aucun véritable bonheur.
Le premier président, quoique habile homme et
pour l'ordinaire fort éloquent, voulant flatter la cour,
fit une harangue qui parut foible à sa compagnie, et
qui ne fut pas même louée dans le cabinet. Celle de
l'avocat général Talon fut forte et vigoureuse. Il re-
présenta la misère du peuple, et supplia la Reine de s'en
souvenir dans son oratoire, lui. disant qu'elle devoit
considérer qu'elle commandoit à des peuples libres, et
non pas à des esclaves 8 ; et que néanmoins ces mêmes
* Un de ces édits portait retranchement de quatre années de gage des
ofliciers du parlement. F. b.
* On y remarque, en effet, les paroles suivantes adressées au Roi :
« 11 importe à sa gloire que nous soyons des hommes libres, et non pas
« des esclaves ; la grandeur de son État et la dignité de sa couronne se
« mesnrenl par la qualité de ceux qui lui obéissent. » (Mém. d'Orner
Talon.) f. b.
GHAP1THË XIX. — iii4«. il
peuples se trouvoient si accablés de subsides et d'impôts,
qu'ils pouvoient dire n'avoir plus rien à eux que leurs
âmes, parce qu'elles ne se pouvoient vendre à 'l'encan ;
que les lauriers et les victoires qu'on remportoit sur
les ennemis et dont on payoit toutes leurs nécessités,
n'étoient point des viandes qui les pussent nourrir ni
vêtir. Il dit, outre cela, quelques paroles qui marquoient
les plaintes universelles de tous les Français sur la lon-
gueur de la paix. Cette hardiesse ne fut pas approuvée
du ministre 1 .
Le soir il fit la guerre à la Reine de ce que Talon
l'a voit renvoyée dans son oratoire. 11 fut secondé par
les serviteurs familiers de cette princesse, qtoi trouvoient
qu'elle n'y demeuroit que trop longtemps, et qui, par
l'intérêt de leur plaisir* lui en faisoient de continuels
reproches. Ainsi les plus sérieuses leçons faites aux rois
ne font dans leurs âmes nulle bonne impression ; car
on leur donne pour l'ordinaire un tour de raillerie qui
en chasse les pensées vertueuses qu'elles y pourroient
faire naître. Les princes rencontrent rarement des gens
qui leur parlent fortement; et ces gens-là sont le plus
souvent traités de ridicules par leurs courtisans. C'est
pourquoi, leur raison étant affaiblie par le soin qu'on a
de leur déguiser la vérité, ils ne s'appliquent point à
discerner le vrai d'avec le faux; et, laissant aller leur
esprit à la paresse, et passant légèrement sur le bien et
sur le mal, ils vont presque toujours où il plaît à leurs
ministres de les mener.
La Reine, naturellement équitable, pieuse et bien
intentionnée, par ces mêmes raisons tomba souvent
dans ce malheur ; et, ne voulant point connoître à fond
1 Orner Talon dil : « Mon discours toucha l'esprit delà Reine et déplul
au ministre. » f. r.
12 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
et avec application la cause des malheurs qu'elle voyoit
devant ses yeux, elle ne put réussir à y donner remède :
par conséquent ils devinrent extrêmes, et la mirent en
état de tout craindre. Pour maintenir la puissance royale,
dont elle avoit une haute idée, il auroit été k souhaiter
pour son bonheur qu'agissant selon les lois que sa cou-
ronne lui prescrivoit, elle eût fait voir clairement
par elle-même qu'elle ne vouloit pas que les sujets
du Roi fussent opprimés, ni désobéissant envers elle.
En ces deux points consiste la justice des rois" en-
vers leurs sujets, et celle des sujets envers leur sou-
verain.
La Reine, comme je l'ai déjà dit, avoit l'âme assez
enrichie des dons de Dieu pour bien gouverner l'État,
puisque ses ministres disoient que ses avis dans toutes
les affaires de conséquence, et ses premiers sentimens,
étoient toujours dans la raison et la justice : au lieu
que ceux de son ministre n'avoient rien qui parût pro-
céder d'une âme élevée. Ce même jour, quelques con-
seillers du parlement, m'étant venus voir, m'avouèrent
qu'ils avoient été touchés de la présence de la Reine.
Us demeurèrent d'accord avec moi qu'elle avoit le don
de plaire, et me dirent que la France auroit été trop
heureuse si elle eût voulu la gouverner, ou du moins
ne la pas trop abandonner à son ministre.
Les édits furent assez modérés; car on fut au Palais
plus pour maintenir l'autorité royale que pour aug-
menter les demandes. L'édit de création de douze offices
de maîtres de requêtes en avoit été la principale cause,
parce qu'on avoit jugé qu'il ne falloit pas souffrir leur
révolle; mais, comme cette affaire, dans l'ordre des
destinées, devoit être la cause et le commencement de
beaucoup de grands événemens, ce petit remède, bien
loin de guérir le mal, l'aigrit entièrement, et eut des
CUAPITHU MX. — I64S. 13
suites qui nous firent voir que Dieu, quand il lui plaît,
donne à la fourmi la force de l'éléphant.
Le peuple croyoit avoir sujet de crier contre ceux qui
vouloient fouler le peuple, et prétendoit voir que plus
on lcvoit de deniers, et plus les coffres du Roi se fer-
moient. On entendoit dire à tous que les gages des offi-
ciers de la couronne et des premiers de la cour étoient
retranchés, que les petits n 'étoient point payés, que les
grâces tarissoient, et que la Reine avoit perdu cette
belle qualité de libérale qu'elle tenoit de son illustre
naissance, quoique les revenus de la France fussent
encore assez bien payés.
La cour, en effet, commençoit à paroître dans une
nécessité honteuse. Le ministre vouloit persuader par
ses discours (et je pense qu'il disoit vrai) que le duc
d'Orléans et M. le prince dissipoient les finances du Roi,
et qu'il étoit hors de son pouvoir de faire des grâces.
Tubeuf, alors encore employé dans les affaires, me dit
un jour que les comptes de l'épargne de l'année passée
[1647] avoient monté à cent quarante-deux millions.
On accusoit facilement le cardinal d'en usurper pour
lui une bonne partie ; mais sa modestie étoit encore
renfermée dans des bornes bien étroites. Les deux
princes, en prenant beaucoup d'argent, l'empêchoient
d'en user à sa fantaisie ; il n' étoit alors que le corsaire,
et les princes étoient les grands voleurs qui ressembloient
à Alexandre.
Pour crier contre le ministre, on se servoit du pré-
texte de la guerre. Il étoit suffisant pour le faire haïr
des peuples, qui d'ordinaire sont aisés à émouvoir par
des raisons aussi plausibles que le pouvoit être celle du
bien public, et qui d'ordinaire sont charmés par les
beaux mots de repos et de paix. 11 me souvient qu'alors
un de mes amis, venant de Rome, me conta qu'ayant
n. 2
U MÉMOIRES DE MADAME DE MOTIEYULE.
eu ordre de dire au pape qu'on la désiroit infiniment,
et que pour l'avoir on sacrifieroit toujours au bonheur
public les espérances qu'on avoit des heureux succès
qu'apparemment nous pouvions espérer, Sa Sainteté
lui dit d'un ton moqueur qu'elle ne se mêloit point des
affaires de la paix, mais qu'elle voyoit bien que, pour
^l'avoir, voi altriFraiicesi, lui dit-il. non voleté donare
che quel che non havete. (Pour avoir la paix, vous
autres Français, vous ne voulez donner que ce que vous
n'avez pas.)
Le lendemain, la Reine manda les maîtres des
requêtes. Elle les reçut dans son grand cabinet, accom-
pagnée du duc d'Orléans, de M. le prince, de sou mi-
nistre, du conseil du Roi et de toute la cour. Le chan-
celier leur fit une sévère réprimande, que la Reine
interrompit de son pur mouvement, pour leur dire
qu'ils étoient de plaisantes gens de vouloir borner l'au-
torité du Roi ; et qu'elle leur montreroit bien qu'il
pouvoit créer de nouveau telles charges qu'il lui plairoit.
Le chancelier, continuant ensuite sa harangue, les in-
terdit tous de leurs charges, et leur ordonna de rap-
porter à la Reine le papier qu'on disoit qu'ils avoient
signé entre eux, où ils se promettoient un secours
mutuel ; ou bien de signer tous qu'ils ne Tavoient point
fait.
Quand ils eurent entendu ce discours et ce com-
mandement, sans considérer le respect qu'ils dévoient
à la Reine, quelques-uns d'entre eux hochèrent la tète
avec beaucoup de hardiesse, et tous montrèrent qu'ils
n' étoient pas résolus d'obéir. Après avoir fait une pro-
fonde révérence, ils s'en allèrent mal contens et dans
le dessein de se bien défendre. Ils sentoient qu'il y avoit
des nuages dans l'air, que le temps étoit mauvais pour
la cour, et qu'ils étoient en état de pouvoir résister :
CHAPITRE XIX. — 1648. 15
c'est pourquoi cette sévérité n'eut aucun bon succès.
Le jour d'après [le 20 janvier], ils se présentèrent
au parlement en corps, afin de s'opposer à Y enregistre-
ment de leur édit. Se présentant comme parties, ils se
mirent dans le parquet; et, quoique cet édit eut passé
en présence du Roi, le premier président ne laissa pas
de les recevoir en leur opposition. La cour en fut mal
satisfaite, et le ministre lui en fit de grandes plaintes;
mais il fut assez habile pour ne se pas étonner, et réus-
sit à lui persuader que cela étoit dans Tordre.
Il lui dit que les ordonnances lui permettoient de
les recevoir; que le parlement avoit le pouvoir de s'as-
sembler pour délibérer des affaires qui même étoient
passées en la présence du Roi, et qu'ils étoient en droit
de lui en faire des remontrances. Sa réponse obligea la
Reine de mander le parlement en corps pour leur dire
qu'elle avoit d'abord trouvé leur procédé blâmable,
recevant l'opposition des maîtres des requêtes comme
ils avoient fait; mais qu'ayant ensuite appris que, par
leurs ordonnances, ils étoient en pouvoir de le faire,
elle les excusoit, et qu'elle consentoit que, selon leurs
états, ils s'assemblassent, comme ils avoient déjà fait,
pour en conférer, et même d'en venir jusques aux re-
montrances; mais qu'elle leur ordonnoit de ne pas passer
outre et de plus s'assembler à l'avenir.
Le parlement répondit par de belles protestations de
fidélité; et, sans avoir nul égard au commandement
de la Reine, ils s'assemblèrent tout autant de fois qu'ils
le trouvèrent à propos pour satisfaire à leur fantaisie.
Nous allons voir de pareils commandemens souvent
réitérés, et souvent aussi fort, peu considérés.
L'état des affaires de Naples n'étoit pas bon : le peu-
ple avoit élu le duc de Guise duc de la république,
mais Gennare Annèse, qui en avoit eu le commandement
16 MÉMOHtKS DE MADAME DE MOTTE VI LIE.
jusques alors, quoiqu'il ne fut de soi qu'un bon vendeur
de bierre, n'en fut pas content ; et il falloit que ce
prince le recherchât, parce qu'il n'étoit pas assez fort
pour le détruire. Notre armée, dont nous espérions de
si grands efforts, avoit été battue de la tempête une se-
conde fois , étoit arrivée à la vue de Naples le jour
de Noël, et ne combattit celle d'Espagne que le jour
des Innocens, parce que don Juan d'Autriche, qui la
commandoit, envoya dire au général, le duc de Riche-
lieu \ qu'il le prioit de laisser passer le jour de la fête,
et qu'après avoir rendu le respect qui étoit dû à la sain-
teté du jour, il lui donneroit toute sorte de satisfaction.
Les relations qu'en apporta un exprès du duc de Ri-
chelieu [le 21 janvier] étoient capables de contenter la
Reine. 11 mandoit qu'il avoit battu les ennemis, et celte
nouvelle donna une grande réjouissance à toute la cour.
D'abord qu'elle fut sue, quoiqu'il fût déjà tard, la
Reine l'envoya dire au duc d'Orléans au Luxembourg,
comme une chose de grand poids et avantageuse à l'E-
tat ; mais peu après ces nouvelles se trouvèrent fausses,
et la vérité étoit qu'après un combat l'armée espagnole
demeura dans le port de Naples, et que celle du Roi fut
obligée de se retirer à l'île de Sainte-Marguerite. Le duc
de Turcy, de la maison de Doria, qui commandoit l'es-
cadre des galères d'Espagne, fut trompé par le peuple
de Naples. Ils lui firent croire qu'ils vouloient le rendre
maître d'un certain poste dans un des ports de la ville,
et qu'ils se rendroient à lui pourvu qu'il y vînt seul. Il
fut assez simple pour se livrer à ce peuple, et fut arrêté
prisonnier, lui et un neveu qu'il avoit auprès de lui, fils
unique; et on conta à la Reine que ces prisonniers
nvoient été maltraités par celte canaille.
4 Armand Jean de Vignerot, petit-neveu du cardinal de Richelieu.
CHAPITRE XIX. — 1648. 17
Le duc d'Orléans, dans le commencement des trou-
bles de Paris, se tenoit uni aux intérêts de la Reine, et
il appuyoit son autorité en tout ce qu'il pou voit. Il n'é-
toit peut-être pas fâché de voir un peu de désordre,
parce que cela le rendoit plus nécessaire ; mais il ne
faisoit point de brigues pour l'augmenter, et ses inten-
tions paroissoieut droites et tout à fait dans l'équité et
la justice. Son favori le portoit toujours à la paix par
tempérament, par intérêt et par raison ; et, se laissant
flatter de l'espérance de se voir cardinal à la première
promotion, il rendoit à la Reine et à son ministre les
services qu'il croyoit leur être utiles et agréables. Les
brouillons et les mal contens en étoient au désespoir,
parce que, souhaitant les troubles et le changement, ils
voyoient qu'il étoit impossible qu'il en arrivât qui fût
considérable, si Monsieur, oncle du Roi, demeuroit at-
taché aux intérêts de la Reine. Ce qui pouvoit s'appeler
bonté en la personne du duc d'Orléans étoit attribué
par eux à foiblesse; ce qui dans l'ame des gens de bien
étoit estimé une vertu, ils le mépri soient, et disoient
que si le maître manquoit de cœur, son favori l'abbé
de La Rivière en étoit la cause ; et que, par un lâche in-
térêt, il l'empêchoit d'acquérir de la gloire et de la gran-
deur.
Le prince de Condé, de son côté, agissoit delà même
manière, et son avantage se rencontroit entièrement à
demeurer dans la cour avec les bonnes grâces de la
Reine. Le duc d'Orléans ne lui faisoit pas un si grand
ombrage pour que sa grandeur en fût obscurcie : la ré-
putation de ce prince n'étoit pas si éclatante que la
sienne ; et la qualité de lieutenant général du royaume
et des armées du Roi, qui Télevoit au-dessus de lui,
aussi bien que celle de fils et d'oncle de roi, ne lui ôtoit
pas la gloire d'avoir déjà gagné deux batailles. Partou-
18 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
tes ces raisons, il régnoit dans le cabinet quasi aussi
souverainement que s'il eût été le seul prince du sang :
et Monsieur n'ayant point de fils, toute la grandeur de
la seconde branche de la maison royale regardoit ce
prince ; et sa cour étoit beaucoup plus grosse que celle
de Monsieur, à qui néanmoins il rendoit beaucoup de
respects et d'hommages, pour le tenir satisfait par des
apparences, pendant qu'il jouissoit en effet des avanta-
ges solides de la puissance, et qu'il faisoit donner à ses
créatures et à ses amis tout ce qu'il lui plaisoit.
Les jours gras de cette année se passèrent sans au-
cune fête extraordinaire : il n'y eut qu'un ballet que
dansa le duc de Joyeuse * [le 2o janvier], dont étoient
les ducs de Candale, de Damville, de Roanets et plu-
sieurs autres, qui fut assez beau. Les plaisirs de la cour
étoient modérés, et convenables à la gravité et au sé-
rieux de la Reine ; elle ne les aimoit pas plus qu'elle ne
devoit. Le soir, qui est l'heure des divertissemens, la
presse la quittoit, et elle demeuroit chez elle solitaire,
tranquille et contente. Tous les courtisans alloient chez
le cardinal; et la Reine le vouloit ainsi, ne désirant rien
tant au monde que de lui communiquer toute sa puis-
sance, étant persuadée que celle de son ministre forti-
fioit la sienne propre.
De plus, je puis dire avec vérité que son indifférence
naturelle la mettoit au-dessus des sentimens que l'a-
mour propre et l'ambition produisent d'ordinaire dans
le cœur humain. Elle méprisoit trop sans doute le seul
avantage des rois, qui est de commander et de pouvoir
contribuer par leur autorité et par leurs bienfaits au
bonheur des hommes, participant en quelque façon au
suprême pouvoir de Dieu même ; mais ce défaut en elle
* Louis de Lorraine.
CHAPITRE XIX. — 164S. 19
procèdent en partie d'une belle cause, qui méritoit plus
de louange que de blâme. L'effet néanmoins en étoit
si contraire à ses intérêts, qu'elle auroit bien fait de
s'en corriger ; et par cette même raison je n'ose presque
en publier le mérite.
J'ai remarqué que le murmure étoit grand contre le
ministre de ce qu'il n'avoit pas fait la paix. Chacun,
dans ces premières brouilleries, par l'appréhension de
quelque guerre civile, contribuent à le blâmer de la
même chose, et d'avoir dit quelquefois assez publique-
ment qu'elle avoit été entre ses mains. Les peuples
crioient contre lui, et les esprits disposés à la révolte ne
lui pardonnoient pas cette faute.
Les Hollandais, sur le point du retour du duc de
Longueville, avoient désiré qu'il retardât quelque temps
à Munster : ce qui avoit fait espérer que, par leur en-
tremise, l'Espagnol vouloit peut-être entrer en quelque
traité avec nous. Mais le roi d'Espagne, qui commen-
çoit à voir du changement dans le bonheur de la France
par l'état où elle étoit, vouloit alors qu'on lui accordât
toutes ses demandes, et disoit hautement que, sans de
grands avantages, il renonçoit à la paix. Ses proposi-
tions étoient si fortes, qu'il fut impossible de penser à
aucun accommodement.
Ainsi les Hollandais, qui avoient voulu nous quitter,
ayant signé leur traité, le duc de Longueville se vit en-
tièrement inutile au bien public. 11 voulut aussi penser
au sien particulier, et demanda la permission de revenir
en France : elle lui fut accordée facilement ; et il parut
à la cour avec ce seul avantage d'avoir vu faire la paix
des Hollandais avec l'Espagne, qui apparemment nous
devoit être dommageable. Le ministre lui fit recevoir de
la Reine des marques évidentes de sa bonne volonté ; et
je me souviens que le soir du jour qu'il arriva J comme
2M MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILl.E.
elle se déshabilloit, elle nous dit beaucoup de bien de
ce prince, le traitant quasi de père de la patrie, quoi-
que déjà, sans compter l'avenir, il eût été deux fois de
parti contraire au Roi. On le fit entrer au conseil : ce
qui n'étoit pas en ce temps-là une grâce aussi facile à
obtenir qu'elle l'a été depuis. Cette prérogative lui
avoit été accordée avant qu'il partît pour Munster, et
les seuls princes du sang jusqu'alors a voient joui de ce
privilège. Les malicieux disoient que toutes ces caresses
n'étoient que pour l'obliger à garder le secret de la
rupture de la paix, et des difficultés qui avoient été
produites par le ministre pour empocher sa conclusion.
Ce ministre mit pour lors ses nièces auprès de ma-
dame de Senecé. Elle les désira, et les reçut avec des
marques d'une grande satisfaction, quoique jusque-là
elle en eût été maltraitée ; car, comme je l'ai dit, il fai-
soit profession de mépriser les personnes attachées à la
Reine. Il y en a peu dans le monde qui aient l'ame assez
forte pour regarder la faveur avec des yeux indifférens;
et tel paroit vaillant contre le favori, qui, au moindre
adoucissement de sa part, devient poltron : et d'ordi-
naire cette hauteur se termine à une véritable bassesse,
que la rage d'en avoir été méprisé lui a fait colorer de
générosité, de vertu et d'amour du bien public.
Cette dame, naturellement glorieuse, avoit reçu dans
tous les temps beaucoup de petits chagrins à la cour.
Klle étoit dévote, elle avoit beaucoup d'esprit, et même
de belles qualités qui sembloient l'élever au-dessus de
son sexe. Sa vertu avoit éclaté par un long veuvage,
ayant donné toute sa vie des marques de sa modestie et
de l'affection qu'elle avoit eue pour son mari; mais
comme elle étoit passionnée et d'humeur inégale, elle
avoit des momens où elle adoroit la faveur, et ses hu-
miliations étoient aussi extrêmes que sa hauteur.
CHAPITRE XIX. — 1048. 21
J'ai toujours remarqué en elle et en beaucoup d'au-
tres combien le charme de l'ambition a de pouvoir sur
nos âmes, combien le désir des moindres faveurs qui
nous conduisent à quelque élévation a de pouvoir de
nous rabaisser, et combien les agrémens que cette fu-
rieuse passion nous fait trouver dans les caresses des
rois nous sont dangereux. C'est pour cela aussi que
nous les devons craindre ; et notre ame devroit être, ce
me semble, continuellement occupée à considérer les
maux qu'elle nous cause. 11 parut qu'en prenant les
nièces du ministre auprès d'elle, cette dame se faisoit
tort. Ceux qui tournent en railleries les meilleures cho-
ses disoient qu'elle éloit devenue leur gouvernante, et
qu'elle estimoit plus cette qualité que celle qu'elle avoit
eue de gouvernante du Roi. Enfin on ne l'épargna pas.
(le fut pourtant avec injustice ; car, après avoir ardem-
ment recherché de les avoir, elle les traita si mal, que
le même cardinal n'en fut pas content, et les retira
d'auprès d'elle; mais, comme l'ombre des favoris est
toujours salutaire, il arriva qu'enfin elle en profita, et
que cela fut cause que la comtesse de Flex, sa fille, re-
çut pour quelque temps les avantages qu'elle préten-
doit, comme princesse de Navarre de la maison de Foix.
Le parlement incommodoit la cour par ses lon-
gueurs. Quelques-uns d'entre eux commençoient à par-
ler fort haut ; et la Reine, qui naturellement n'aimoit
pas à trouver de l'obstacle à sa puissance quand l'au-
torité du Roi s'y trouvoit intéressée, s'ennuyoit de la
lenteur de leur procédé. Elle leur envoya demander s'ils
prétendoient avoir droit de borner les volontés du Roi.
Ils opinèrent là-dessus, et quelques-uns furent d'avis
de visiter leurs registres, afin de faire à la Reine une
réponse autorisée des exemples des siècles passés : ce
qui sans doute auroit infiniment déplu au ministre.
22 MÉMOIRES DE MADAMÇ DE MOTTE VILLE.
Mais le plus grand nombre élant d'opinion contraire,
ils députèrent vers la Reine leur premier président,
pour l'assurer de leur obéissance et de leur fidélité, et
pour lui faire savoir que ce qu'ils en avoient fait en mo-
difiant les édits que le Roi avoit été porter au parle-
ment, et ce qu'ils avoient fait en faveur des maîtres des
requêtes, n'avoit été que sous le bon plaisir du Roi, et
sans avoir aucun dessein de manquer au respect qu'ils
lui dévoient comme bons et fidèles sujets.
Ces protestations n'eurent aucune suite : cette com-
pagnie ne laissa pas, continuant ses assemblées, de dif-
férer l'effet des édits nécessaires au service du Roi et
avantageux au ministre. Leur conduite obligea la Reine
de mander le parlement pour lui faire savoir ses réso-
lutions. Elle vouloit lui faire connoître qu'ils n'avoient
aucun droit, après leurs remontrances faites au Roi et
à elle, de s'opposer à la vérification des édits. Elle vou-
loit aussi leur ordonner d'apporter la feuille où leur
arrêté avoit été enregistré, qui contenoit que leurs mo-
difications auroient lieu: et son dessein étoit de la faire
déchirer en leur présence. Mais eux, s'étant assemblés,
envoyèrent à la Reine, la supplier de trouver bon qu'ils
n'y vinssent point, en l'assurant qu'ils étoient résolus
de lui rendre tout le respect qui lui étoit dû.
La Reine, qui s'étoit levée plus matin pour les rece-
voir, tint conseil pour savoir ce qu'elle leur répondroil.
Il y fut conclu qu'ils seroient mandés tout de nouveau,
et qu'ils seroient reçus après son dîné. Le procureur
général, qui les alla trouver pour leur porter les ordres
de la Reine, ne les trouva plus assemblés; ils s' étoient
lassés d'attendre, et s' étoient séparés ; ce qui fut trouvé
peu respectueux par ceux qui savent quel doit être le
respect des sujets envers leur souverain. On les manda
pour le lendemain : et, afin que cette action fût plus so-
CHAPITRE XIX. — 1648. 'iS
leunelle, ou assembla, pour les recevoir, les ducs et
pairs de France; et ce qui se trouva de grands sei-
gneurs à la cour y furent aussi conviés. Comme on
vouloit leur faire une sévère et publique réprimande,
ils vinrent avec humilité en faire des excuses à la Reine
par la bouche du premier président, dont la harangue
fut toute pleine de soumission, de respect et de pro-
messes de lui obéir : si bien qu'au lieu de châtiment
ils reçurent un favorable accueil de la Reine, joint au
commandement qu'elle leur fit de travailler incessam-
ment aux affaires du Roi, sans y apporter aucun re-
tardement. Elle leur dit qu'elle ne leur donnoil que huit
jours pour cette occupation.
La Reine prit ce temps-là [ le 2r> mars] pour aller
faire un petit voyage à Notre-Dame de Chartres, où
elle avoit fait vœu d'aller lors de la maladie du Roi. En
partant de Paris, elle réitéra au premier président le
même commandement qu'elle avoit fait à sa compa-
gnie, et Tassura qu elle ne seroit que cinq jours à son
voyage. Elle y passa le jour de la Notre-Dame avec le
Roi, qu'elle y mena, et Monsieur aussi, à qui on ola
les femmes en cette occasion; et on lui donna pour gou-
verneur le maréchal Du Plessis-Praslin l , grand et
heureux capitaine qui avoit acquis beaucoup de répu-
tation par les batailles qu'il avoit gagnées et les villes
qu'il avoit prises. Il commandoit encore l'armée du
Roi en Italie, où le cardinal Mazarin avoit connu son
mérite.
Pendant cette petite absence, les maîtres des requê-
tes, interdits, vinrent en corps trouver le cardinal pour
le supplier de les protéger auprès de la Reine et de les
faire rétablir. Ils lui firent des excuses de leur révolte,
1 César de Cboiseul.
!>i MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
et lui demandèrent pardon et grâce tout ensemble. Il
les reçut avec un visage grave et sévère; et néanmoins
il leur répondit doucement que, s'ils vouloient s'humi-
lier et obéir aux volontés de la Reine, il les serviroit au-
près d'elle.
Cette action donna de la joie au ministre. 11 dépê-
cha un courrier à la Reine pour lui apprendre celte
nouvelle. 11 crut que cette visite vouloit dire que les
maîtres des requêtes étoient résolus de souffrir cetle
création d'offices qui avoit fait leur résistance; mais
eux, qui n'avoient fait cette avance que pour parvenir
à leurs fins et pour donner lieu au cardinal de se flat-
ter de la gloire de leur rendre service, ne furent point
satisfaits de sa réponse, et demeurèrent dans la même
résolution qu'ils a voient prise auparavant. De sorte
qu'il fut conclu au conseil d'ordonner aux conseillers
d'État de rapporter les procès des particuliers, afin de
faire connoître aux maîtres des requêtes que le Roi se
pouvoit passer de leur corps. Par ce châtiment, beau-
coup de familles dans Paris demeurèrent dans l'af-
fliction et dans l'inquiétude de perdre leurs charges.
Comme dans la robe ce sont pour la plupart toutes
personnes liées de parenté les unes aux autres, cette
affaire leur parut de grande conséquence, car elle re-
gardoit toutes les cours souveraines. Ils voulurent donc
faire connoître qu'ils ne souiïriroient pas que, sous le
nom du Roi, les favoris et les ministres pussent anéan-
tir des officiers si considérables : et ils se réunirent
tous ensemble pour les soutenir, prétendant par là se
sauver eux-mêmes d'un semblable péril.
CHAPITRE XX. — 1648. 25
CHAPITRE XX
(Avril 1648). — Union du prince de Gondé et du duc d'Orléans. — Destitu-
tion du comte d'Avaux. — Les Napolitains excités contre le duc de
Guise — Le duc les ramène à lui. — Ses lettres à la reine et au car-
dinal en faveur de mademoiselle de Tons — Mazarin abandonne l'en-
treprise du duc de Guise. — Annèse traite avec l'Espagne. — 11 in-
troduit don Juan dans Naples. — Le duc de Guise est fait prisonnier.
— Insuccès de l'expédition de Naples. — Le duc de Guise considéré
comme prisonnier de guerre. — Indigne conduite de mademoiselle
de Pons. — Arrestation de Saujeon. — Mademoiselle, interrogée nu
conseil, est réprimandée. — Madame de Motteville contribue à la ré-
concilier avec le duc d'Orléans. — Froide réception de la Reine à
Mademoiselle. — Saujeon mis en liberté. — Baptême de Monsieur.
Le prince de Condé commença sa campagne cette
année par un séjour de huit jours à Chantilly, où il
alla passer la semaine sainte avec toute sa cour; et le
duc d'Orléans fut destiné pour être le soutien de la
Reine dans les affaires qu'on prévoyoit qui dévoient ar-
river du côté du parlement. Ces deux princes alors
paroissoient avoir de bonnes intentions pour bien ser-
vir le Roi, soit dans la paix, soit dans la guerre. La
Reine passa ses jours saints à son ordinaire; et, pour
les employer dignement, elle fit faire des prières publi-
ques pour la paix générale, qui ne furent pas efficaces,
parce que tous les hommes ne sont pas dignes du pré-
sent que Dieu, par son Évangile, fit dans ce même
temps [ Pâques 22 avril] l à ses apôtres, en leur disant
quand il s'apparut à eux : « Paix vous soit ! »
1 II y a ici une erreur de date, ou plutôt une faute d'impression. Se-
lon l'art de vérifier les dates, Pâques tombe, en 1648, le 12 et non le
22 avril, f. r.
n. 3
26 MÉM01HES DE MADAME DE MOTTEYILLE.
Après le retour du duc de Longucville, le comte d'A-
vaux eut ordre de revenir aussi et de laisser en Allema-
gne Servien, seul plénipotentiaire. Ces deux hommes
avoient toujours été ennemis pendant toute cette négo-
ciation; et, dans toutes les propositions qui s'étoient
faites depuis l'assemblée de Munster, leurs avis avoient
de même été incessamment contraires. Le ministre
avoit souvent interposé son autorité pour les rendre
amis, et la présence du duc de Longueville avoit été
un souverain remède pour empêcher les mauvais ef-
fets de leur désunion; mais étant demeurés seuls, leur
guerre s'augmenta de telle sorte, qu'il avoit paru né-
cessaire au cardinal de les séparer.
Le sort tomba sur d'Avaux, quoique ce fût le plus
sage et le plus modéré, parce que Servien avoit un ne-
veu nommé de Lyonne * en faveur près du ministre,
qui, par les artifices que les honnêtes gens pratiquent
injustement à la cour, avoit soutenu son oncle avec
tant de force, et su tellement gâter les affaires du comte
d'Avaux, que le cardinal, peu de jours avant son retour,
étant au conseil, se déclara son ennemi 9 . 11 se plaignit
de lui, disant qu'il avoit écrit des lettres qui avoient
été publiées partout; que par elles il blâmoit sa con-
duite et l'accusoit d'avoit été l'obstacle de la paix. 11
dit qu'il ne pouvoit lui pardonner cet outrage, et sup-
plia la Reine d'avoir agréable qu'il ne le vit point. La
Reine s'engagea aussitôt de le bannir de sa présence;
Monsieur, oncle du Roi, en fit de même; et le cardinal,
pour se justifier de ce procédé, vit le président de
1 Hugues de Lyonne était à ce moment secrétaire de Mazarin; il mou-
rut en 1671 étant ministre des affaires étrangères.
* Orner Talon raconte une conversation qu'il eut avec Mazarin le
21 mars, et dans laquelle le ministre lui « parla avec mépris de la con-
duite et de la suffisance» du comte d'Avaux, « qui s'étoit fort mal
comporté dans sa négociation. » F. r.
CHAPITRE XX. — 1648. 4 27
Mesmes, son frère 1 . Il lui fit ses plaintes, et l'assura
qu'en son particulier il ne laisseroit pas de bien vivre
avec lui et d'être son ami.
Ce grave magistrat, le voulant obliger à lui parler
plus positivement, le supplia de lui expliquer si son
mécontentement seroit assez grand pour empêcher que
son frère, M. d'Avaux, ne pût exercer ses charges; car
il avoit été nommé surintendant des finances et minis-
tre d'État avant qu'il partît pour la paix. Le cardinal
Mazarin lui répondit toujours qu'il ne pouvoit rien
dire, sinon qu'à son retour il ne le verroit point : ce
qui, en termes assez intelligibles, signifioit une disgrâce
tout entière. Le président en fut fort surpris et bien
mortifié, aussi bien que son frère, lequel, n'ayant rien
à se reprocher et sachant que M. de Longueville avoit
été fort bien reçu, croyoit qu'on seroit content de lui.
Cette sévérité n'empêcha point ce magistrat de bien
servir le Roi quand son devoir l'y obligea.
A Naples, l'armée navale de France n'avoit paru*
que pour laisser voir au duc de Guise qu'il n'en pou-
voit espérer de secours, car, après avoir été à la vue
de cette grande ville, elle s'étoit retirée avec aussi peu
de profit que peu de gloire. 11 étoit venu à la cour de-
puis peu un moine déguisé, de la part d'Annèse, ce
général artisan dont l'autorité étoit étouffée par celle
du duc de Guise. Cet homme, né dans la boue, étoit
capable d'ambition de même que les plus nobles, et
voulut ressusciter sa puissance en donnant à la France
du soupçon de ce prince. 11 écrivit au ministre qu'il
avoit des intelligences secrètes avec l'Espagne, et lui
* Henri de Mesmes, frère de Claude de Mesmes, comte d'Avaux.
* Le 18 décembre 1647, un mois après l'arrivée du duc de Guise. Le
manque de vivres obligea la flotte française de repartir pour la Provence
le 3 janvier 1648. f. r.
•28 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVIIXE.
promit par cet envoyé que, s'il vouloit le laisser seul,
il feroit de grands services à la couronne.
On ne crut pas lui devoir donner aucune créance,
et on jugea facilement que ces accusations étoient faus-
ses et ne procédoient que d'envie; mais on ne le rebuta
pas entièrement, et le cardinal le renvoya avec de belles
paroles qui ne vouloient rien dire. Ce ridicule capitaine,
qui prétendoit commander des armées, voyant que sa
trame étoit découverte, voulut persuader au peuple ce
qu'il avoit envoyé dire inutilement en France. Il fit se-
mer des billets dans Naples qui contenoient ces mêmes
faussetés; il fit parler et crier quelques-gens qu'il paya,
et sut si bien tromper les esprits de cette populace fa-
cile à persuader, qu'il les fit résoudre à perdre le duc
de Guise; et dans les rues on disoit publiquement qu'il
le falloit mettre dans une barque et le renvoyer en son
pays.
Ce prince, qui ne connoissoit point la peur, sachant
ce qui se disoit de lui, monta à cheval, se montra au
peuple, les caressa tous d'une manière haute et libre,
et, criant lui-même : « Liberté! vive la république! »
il ramena beaucoup de ces gens-là entièrement à lui.
Deux compagnies de la ville, et beaucoup de celte po-
pulace, allèrent pour enfoncer le quartier d'Annèse au
Torion, lieu qu'il avoit gardé pour lui à l'arrivée du
duc de Guise : ce qui d'abord l'incommoda, parce que
ce prince, qui hasardoit toutes choses, réussissoit sou-
vent au dommage de son ennemi. Annèse pensa périr
alors; mais comme il demeura libre, et qu'il avoit du
crédit dans les esprits de ses semblables, il donna peu
après un retour au duc de Guise, qui pourroit faire
murmurer les hommes contre celte volage qu'on ap-
pelle la fortune si nous n'étions obligés de croire que
ses légèretés procèdent de la volonté immuable du
CHAPITRE XX. — 1 «48. *ft
Tout-Puissant, et que nous devons révérer ses ordres
en les recevant avec la soumission et le respect que nous
devons. Voilà ce que la Reine même nous fit l'honneur
de nous dire des aventures de ce prince. Je ne sais si
l'éloignement du lieu où il étoit n'en avoit point banni
la vérité en quelques circonstances.
Pendant que le duc de Guise donne des marques à
toute l'Europe de sa valeur, il en donna de son amour
à mademoiselle de Pons d'une manière tout-à-fait indi-
gne de lui \ Aussi doit-on dire que, parla différence
de l'estime et du blâme qu'il en reçut, on put juger de la
différence qu'il y a de la force à la foi blesse, de la raison à
l'égarement, et du vice à la vertu: aussi est-il juste de lui
donner l'avantage qu'elle mérite sur cette passion qui
rend les hommes méprisables, lors même qu'ils pour-
raient prétendre à la gloire des César et des Alexandre.
Le duc de Guise, ayant appris à Naples que la Reine
avoit obligé mademoiselle de Pons à se mettre dans
une maison religieuse plus régulière que celle où il
l'avoit laissée, en fut sensiblement touché. 11 se fâcha
de ce qu'elle étoit en lieu de sûreté; il s'affligea avec
elle de ce qu'elle ne pouvoit plus se divertir avec ses ri-
vaux ; et, sans se soucier beaucoup des malheurs qu'il
avoit sujet de craindre à la guerre de Naples, ni des in-
fidélités que cette fille lui préparoit, il se laissa entiè-
rement occuper des chagrins de cette fille. Pour mon-
trer à la Reine l'excès de sa douleur, il lui écrivit cette
belle lettre que j'ai voulu mettre ici, afin défaire voir
quel étoit le génie de ce prince sur la galanterie, com-
bien son esprit étoit romanesque et frivole, et combien
son âme étoit inconstante, puisque déjà il en étoit à sa
1 Talleraent <ies Réaux raconte les extravagances qu'inspira au duc
de Guise sa passion pour mademoiselle de Pons. f. r.
5.
."»> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
dans ce parti quasi toutes les provinces de ce royaume;
j'ai maintenu la guerre quatre mois sans poudre et
sans argent, et réduit dans l'obéissance un peuple af-
famé, sans lui avoir pu donner en tout ce temps que
deux jours de pain. J'ai cent fois évité la mort et par le
poison et par les révoltes. Tout le monde m'a trahî-
mes domestiques mêmes ont été les premiers à tâcher
de me détruire. L'armée navale n'a paru que pour
m'ôter la créance parmi le peuple l , et par conséquent
le moyen de réussir; et parmi tous ces embarras, ne
subsistant que par mon cœur, au lieu de m'en savoir
gré et me donner courage de continuer ce que j'ai si
heureusement commencé, et où je puis dire sans va-
nité que tout autre que moi auroit échoué, l'on me
persécute en ce qui m'est de plus cher et de plus sensi-
ble. On tire avec violence une personne que j'aime d'un
couvent où jel'avois priée de se retirer; et, durant le
temps que je hasarde ma vie, on m'ôte la seule récom-
pense que je prétends de tous mes travaux. On la ren-
ferme, on la maltraite, et Ton me donne le plus grand
et le plus sensible témoignage de haine que l'on me
peut donner. Ah ! monsieur, si Votre Éminence a quel-
que sentiment de l'amitié qu'elle m'a promise et du
service que je lui ai voué, remédiez à ce déplaisir, fai-
tes-moi connoitre en ce point quelle est son amitié et
son estime pour moi. En toute autre chose, je lui ferai
voir que jamais homme ne lui fut si véritablement ac-
quis. Sans cela, ni fortune, ni grandeurs, ni même la
vie ne me sont pas considérables. Je m'abandonne
tout-à-fait au désespoir ; et si je vois qu'il ne me reste
plus d'espérance d'être quelque jour heureux, renon-
1 En effet, les chefs de la flotte française déclarèrent que leurs instruc-
tions leur prescrivaient de se concerter avec le capitaine général du
peuple, f. n.
CHAPITRE XX. — 1648. 35
çant à tout sentiment d'honneur et d'ambition, je
n'aurai de pensée au monde que celle de périr et de ne
pas survivre à une telle affliction, qui me fait perdre et
le repos et la raison. J'ose me promettre que ma con-
servation est assez chère à Votre Eminence pour ne pas
voir avec plaisir la perte de la personne du monde qui,
malgré les justes sujets qu'il a de se plaindre, ne laisse
pas d'être le plus véritablement, monsieur, votre très-
humble et très-obéissant serviteur,
« LE DUC DE GUISE. »
Je suis assurée qu'en pareille occasion les aïeux de
ce prince n'auroient point renoncé à la gloire, à la for-
tune ni à l'ambition pour une fille ; que leurs plaintes
auroient été fondées sur des sujets plus solides; que
leurs chagrins auroient été causés par ce qui les auroit
empêchés de conquérir le royaume de Naples; qu'ils
auroient sans doute cru par eux-mêmes, et sans cou-
ronne, mériter les bonnes grâces de mademoiselle de
Pons, et que le trône leur eût paru plus nécessaire pour
eux que pour elle. Mais enfin, puisque cette passion
peut sans honte troubler la raison des plus grands hom-
mes, il faut faire cette grâce au duc de Guise de lui
pardonner en sa faveur toutes ses foiblesses, et demeu-
rer d'accord qu'il avoit assez d'autres belles qualités
qui, avec justice, pouvoient forcer son siècle de l'esti-
mer. 11 fut véritablement malheureux, en ce que la
France, ne le pouvant secourir, fut obligée de l'aban-
donner ; et, pour colorer cette impuissance, peut-être
que la Reine et le cardinal Mazarin firent des plaintes
contre lui, et publièrent qu'il avoit refusé les secours
qu'on lui avoit voulu envoyer, parce qu'il avoit voulu
être le seul maître de ses desseins, afin de se pouvoir
faire roi s'il réussissoit dans ses entreprises.
34 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
D'autre côté, Gennare Anne se, n'ayant pu donner à
notre ministre d'assez puissans dégoûts du duc de Guise
pour l'obligera le protéger contre lui, se résolut, poul-
ie perdre entièrement, de traiter avec son ancien maî-
tre le roi d'Espagne. Il lui envoya faire des proposi-
tions avantageuses, et lui promit de faire changer de
face les affaires de ce royaume. Ses propositions furent
reçues avec joie; et ces habiles politiques, pour les
faire réussir à leur avantage, obligèrent le Pape, d'in-
clination fort espagnole, à faire publier un jubilé à Na-
ples, afin de commencer par la dévotion à disposer les
esprits à l'obéissance à leur Roi et au désir de la paix.
Le cardinal Filomarini, archevêque de cette ville, en
donnant les missions nécessaires aux curés et aux con-
fesseurs, leur ordonna d'exhorter les peuples au repen-
tir de leurs révoltes, et à reconnoître, par l'état où ils
étoient, l'avantage qu'ils trouveroient en se remettant
à leur devoir, par une véritable soumission à la volonté
de leur souverain.
En second lieu, le comte d'Ognaste, ambassadeur
du roi d'Espagne à Rome, se servit d'une de ses créa-
tures, qu'il fit envoyer à Naples de la part de celui de
France, qui, trompé par Andréa Bicci, confident d'O-
gnaste, et persuadé par les intrigues des Espagnols qui
étoient attachés aux intérêts de la France, lui donna
commission pour aller trouver le duc de Guise, et de-
meurer auprès de sa personne en qualité de mestre de
camp de la marine. Cet homme, étant arrivé, se décou-
vrit à Annèse, lui promit, de la part du Roi son maî-
tre, toute sûreté pour le crime de sa révolte, et de plus
un grand établissement en son pays, s'il pouvoit con-
tribuer à remettre les choses en bon état, et raccom-
moder ce que lui et un Joseph Palombo avoient gâté.
L'Annèse reçoit le pardon avec joie; et, pour se défaire
CHAPITRE XX. — 1048. 35
du duc de Guise, hasarde de se confier aux Espagnols,
qui sont en réputation de ne pardonner jamais de telles
offenses.
Le comte d'Ognaste fut déclaré vice-roi de Naples,
exprès pour travailler à ce dessein. 11 arrive à Naples,
il négocie avec le nonce ; et, par le moyen d'un capu-
cin, traite avec le cardinal Filomarini. Cette négocia-
tion étant demeurée secrète, et les confesseurs pendant
le jubilé ayant fait leur devoir, le jeudi saint , à neuf
heures du matin, leur entreprise étant en bon état, ils
firent chanter une messe du Saint-Esprit dans leur quar-
tier. Ensuite de cela , ils ordonnèrent des gardes pour
défendre contre le peuple le fort de Saint-Sébastien, qui
étoit à eux, et firent entrer par cet endroit quatre com-
pagnies espagnoles, qui, étant passées sans aucun obsta-
cle, s'acheminèrent vers le Torion del Carmen, où com-
mandoit TAnnèse, criant partout : Pace, pace! En ce
même temps, le cardinal Filomarini parti de son ar-
chevêché pour aller au même lieu, donnant sa béné-
diction au peuple , et ceux qui le suîvoient , soit ses
domestiques ou des Espagnols, crioient aussi : Pace,
pace!
Le peuple, qui, à ce bruit , s'étoit ému et assemblé
dans les rues , ignorant toutes ces nouveautés , et ne
pouvant deviner la cause de ce qu'il voyoit, demeuroit
confus, ne sachant que faire ni à quoi se résoudre; et
tous les hommes paroissoient , par leur étonnement ,
être devenus des statues. Le cardinal-évêque étant arrivé
au Torion del Carmen, il y trouva don Juan d'Autriche,
qui étoit arrivé secrètement en ce lieu, par ordre
du roi d'Espagne. Le nonce et le comte d'Ognaste s'y
trouvèrent aussi, lesquels y étoient allés déguisés,
conduits et reçus par l'Annèse, Fauteur de toute cette
trame.
36 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
Aussitôt qu'ils Turent arrivés , l'Annèse , se jetant à
genoux devant don Juan , lui présenta les clefs de ce
fort, et lui demanda pardon de son crime : ce qu'il ob-
tint assez facilement, cette grâce lui ayant déjà été ac-
cordée avec récompense. Ils firent entrer ensuite deux
compagnies espagnoles, et don Juan reçut le serment
de fidélité de Gennare Annése, de son compagnon et de
quelques autres personnes des plus considérables du
peuple, qu'ils avoîent gagnés. Ce prince promit entre
les mains du nonce de faire observer tous les articles
qui leur étoient accordés en leur faveur, et du peuple
en général ; et ensuite ils allèrent tous ensemble à l'ar-
chevêché faire chanter le Te Deum, pour rendre grâces
à Dieu d'un si heureux commencement.
En même temps, une partie des soldats espagnols et
leurs adhérens allèrent piller le palais du duc de Guise,
qui étoit allé dehors , vers la porte Capuana , visiter
quelques forts qu'il avoit eu peur que les ennemis ne
voulussent attaquer. Ce prince alors n'avoit que trente
personnes avec lui; et, comme il revenoit pour rentrer
dans la ville, il entendit le bruit que le peuple, réveillé
de son étourdissement, commençoit à faire, et vit beau-
coup d'hommes sortir hors la porte de la ville , criant
tous : Salva, salva, tradimento! Jugeant delà qu'il étoit
perdu, il donna des éperons à son cheval, et lui troi-
sième se voulut sauver vers Bona vente.
Étant arrivé dans un bois où il crut pouvoir trouver
quelque sûreté , il y fut pris par une troupe de soldats
qui étoient en embuscade dans ce lieu, exprès pour l'ar-
rêter. Comme ses ennemis étoient habiles gens, ils
avoient si bien donné ordre à leurs affaires, qu'il étoit
quasi-impossible que ce prince leur échappât , car ils
u voient mis des embuscades par toutes les avenues de
cette ville . afin que , s'il ne pouvoit pas être pris ou
CHAPITRE XX. — 1648. 37
tué dans sa maison, qu'ils avoient résolu d'attaquer, ils
le pussent avoir par d'autres voies l .
Étant pris, il fut maltraité et mené en Espagne pri-
sonnier 1 , où il demeura longtemps dans la croyance
qu'on lui feroit couper la tête. Son palais, qui n'étoit
pas assurément rempli de grands trésors, fut pillé ; et
ses domestiques, qui voulurent faire quelque résistance,
furent tous tués. Beaucoup de ceux de Naples demeurè-
rent sans prendre le parti d'Espagne , et il leur resta
une grande douleur d'avoir été surpris et trompés. Cela
donna lieu au ministre de croire que si le Roi vouloit
secourir ces peuples irrités en leur envoyant des troupes
et un autre général , la révolte seroit plus grande que
jamais. Quelques-uns de ce pays, affectionnés à la France,
mandèrent qu'il ne falloit pas abandonner l'entreprise,
et qu'elle étoit encore en état d'en espérer une bonne
issue. On y envoya Lambert, mestre de camp, avec une
armée assez médiocre , et pour général le prince Tho-
mas, frère du feu duc de Savoie, pour la commander
qui, n'étant pas né heureux , ne fit rien en cette occa-
sion de considérable.
Aussitôt que madame sut le malheur qui étoit arrivé
au duc de Guise son fils, elle, le duc de Joyeuse son se-
cond fils, le chevalier de Guise et mademoiselle de Guise
sa tilie vinrent supplier la Reine de secourir ce prince
malheureux, dont le courage étoit la cause de sa perte;
l - J'ai pris cette narration dans les gazettes qui nous vinrent alors de
Naples ; et, comme c'est une chose empruntée, je ne réponds pas de sa
vérité en toutes ses circonstances : mais le succès en gros est véritable.
[Note de l'auteur.)
Voir aussi les Mémoires du duc de Guise, presque entièrement consa-
crés au récit de cette aventure, ceux du comte de Brienne, de Monglal
(treizième et quatorzième campagnes), et de l'abbé A rnauld, pour tous
les détails concernant l'expédition du duc de Guise à Naples. f. b.
4 II y resta quatre ans prisonnier, r. r.
h. 4
38 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
la Reine trouva leur demande juste, et envoya aussitôt
un courrier en Espagne pour avouer le duc de Guise de
tout ce qu'il avoit fait contre le service du Roi son frère,
afin qu'il fût traité en prisonnier de guerre. Elle disoit
qu'on pou voit, sans injustice, lui faire couper la tête
à Naples avant que le courrier y arrivât, parce qu'il
n'avoit pas voulu prendre commission du Roi ; et par
là elle vouloit blâmer son procédé, et montrer qu'elle
n etoit pas obligée d'envoyer un secours que lui-même
n'auroit peut-être pas voulu trop grand. >
Quand on sut qu'on le menoit prisonnier en Espagne,
on jugea qu'il étoit seulement réservé à la prison , et
que le duc de Lorraine, chef de'sa maison, et qui ser-
voit l'Espagne, le pourroit préserver de cette infortune.
Par sa prison , le duc de Turcy et son neveu , que les
Napolitains tcnoient prisonniers, furent délivrés; et le
duc de Guise demeura dans la sienne , malheureux et
maltraité de ses ennemis.
De tous les maux qui arrivèrent au duc de Guise, celui
qui lui dut être le plus sensible, selon son humeur, fut
qu'enfin mademoiselle de Pons , étant sortie des filles
de Sainte-Marie , lui fit sentir à son tour les infidélités
qu'il avoit faites à la princesse Anne de Gonzague et à la
comtesse de Bossu. Elle lui fut elle-même infidèle, en
souffrant la galanterie de quelques autres ; et , par un
échange honteux pour elle, l'écuyer de ce prince prit
enfin dans son cœur la place de son maître : si bien que
l'histoire de ses amours eut pour conclusion, au retour
de ses voyages et de sa prison, un procès qu'il fit à cette
fille, prétendant qu'elle lui avoit volé ses pierreries et
ses meubles, sans se contenter des grands présens qu'il
lui avoit faits pendant qu'il l'aimoit. Malicorne & , qu'elle
1 L'écuyer du duc de Guise.
CHAPITRE XX. — 1048. ffl»
avoit préféré à ce prince, la quitta de même; et elle fui
contrainte enfin, par ses mauvaises aventures, de se
sauver en Flandre, pour tâcher d'y faire quelque nou-
velle conquête : et peut-être que la comtesse de Bossu
et elle se consolèrent ensemble, en donnant des rivaux
au duc de Guise, qui les avoit aimées Tune et l'autre.
11 faut quitter Naples pour la France et pour la cour,
où nous allons voir une grande princesse bien en peine.
Sur la fin d'avril, on arrêta prisonnier un gentilhomme
qui étoit à Mademoiselle, nommé Saujeon, dont la sœur
étoit fille d'honneur de Madame, et que le duc d'Orléans
ne haïssoit pas. Mais l'inclination qu'il avoit pour la
sœur n'empêcha pas la disgrâce du frère, parce que les
raisons en étaient grandes, et sur une matière qui pa-
roissoit délicate 1 .
D'abord, on fit un grand secret de cette affaire : la
Reine seule, son ministre, Monsieur et son favori, la
surent; et les gens de la cour employèrent quelques
jours au soin d'en savoir les raisons, parce que les aven-
tures qu'on croit procéder du cabinet donnent d'ordi-
naire plus de curiosité aux spectateurs que les affaires
dune autre nature. Le prisonnier fut interrogé secrè-
tement pendant un petit voyage que le duc d'Orléans
alla faire à Limours ; et, quoique ces quatre personnes
eussent observé religieusement le silence, Comminges,
parent de Saujeon, et qui étoit de mes amis, m'apprit
cette histoire ; et, me faisant le récit de son interroga-
toire, il me pria de la tenir secrète pour quelque temps.
Chacun commençoit à soupçonner le vrai , et per-
1 Mademoiselle raconte cette aventure très en détail dans ses Hé-
moires. Elle traite Saujeon de visionnaire, et nie toute participation di-
recte au projet de mariage avec un archiduc. Elle raconte- d'ailleurs com-
ment elle se prêta à ce qui paraissait assurer le succès de cette affaire,
qu'elle traite de ridicule. (Voy. Mém de mademoiselle de Montpensier,
année 1648.) f. r.
40 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
sonne ne le savoit encore entièrement. Nous en vîmes
l'éclat un jeudi au soir, sur la fin du conseil, qui se tint
ce jour-là dans la petite galerie de l'appartement de la
Reine. Le duc d'Orléans fit appeler Mademoiselle dans
ce lieu, où ils étoient restés seuls, la Reine, Monsieur,
le cardinal Mazarin et l'abbé de La Rivière. Comme elle
entra , ce favori de Monsieur, qu'elle haïssoit , lui dit
tout bas en passant qu'elle alloit recevoir une réprimande
de Monsieur, son père, et que le seul moyen de se sau-
ver étoit de s'humilier à lui et à la Heine.
Le fond de cette affaire étoit que Saujeon, peut-être
du consentement de Mademoiselle, l'avoit voulu marier
à l'archiduc. Son crime étoit d'avoir eu intelligence
avec un bourgeois de Furnes, et ce bourgeois en avoit
eu avec une personne de qualité qui étoit à la cour de
ce prince. Cette personne, au lieu de travailler à faire
réussir cette affaire, soit que ce fût du consentement de
son maître, soit comme espion payé de la France pour
le trahir, avertit le cardinal de la négociation; et le
ministre, n'étant pas content de Mademoiselle, l'avoit
noircie à la Reine, et lui avoit parlé de cette intelligence
comme étant quasi criminelle et digne de sa colère. La
Reine , en effet , trouva que Mademoiselle étoit coupa-
ble, et en parla à Monsieur avec tant de ressentiment,
que Monsieur, malgré la qualité de père , ne l'osa ja-
mais excuser.
Cette jeune princesse, qui avoit senti cet orage, avoit
cru qu'il falloit cacher son inquiétude et paroître ne
rien craindre ; de sorte que le jour précédent (le dernier
avril), entrant dans le Luxembourg et dans la chambre
de Madame, sa belle-mère, elle dit tout haut, en riant,
qu'on disoit que Saujeon étoit prisonnier pour elle, et
pour l'avoir voulu marier avec l'archiduc ; qu'elle trou-
voit cela plaisant, mais qu'au moins elle n'en savoit
CHAPITRE XX. — 1648. 41
rien, et qu'ainsi elle n'y prenoit nulle part que celle de
la compassion. Cependant la voilà appelée au conseil,
et fort troublée de l'avis que lui donna l'abbé de La Ri-
vière. Elle trouva la Reine irritée, qui l'accusa d'avoir
des intelligences avec les ennemis de l'État, d'avoir
voulu se marier sans sa permission ni celle de son père ,
d'avoir manqué de respect à elle et à lui ; et , après
l'avoir rigoureusement traitée, elle l'abandonna au duc
d'Orléans, qui confirma le ressentiment de la Reine par
le sien , et n'oublia rien à dire de tout ce qui pouvoit
servir de châtiment à cette faute.
Mademoiselle, se voyant attaquée avec tant d'éclat,
tirant des forces de sa propre foiblesse, se soutint
courageusement contre ces deux personnes, que par
tant de raisons elle devoit craindre. Elle maintint
toujours hardiment qu'elle n'avoit point failli et n'avoit
rien su de cette négociation. Au contraire, elle reprocha
à Monsieur que, s'il avoit voulu, il l'auroit mariée à
l'Empereur; et lui sut marquer qu'il lui et oit honteux
de n'être pas son protecteur dans cette occasion, où il
sembloit que sa gloire étoit attaquée.
La Reine, qui entendit ces paroles avecétonnement,
me fit l'honneur de me dire le soir que si elle avoit eu
une fille qui l'eût traitée de même manière que Made-
moiselle avoit traité son père, elle l'auroit bannie de la
cour pour jamais, et l'auroit enfermée dans un couvent.
Nous entendîmes le bruit des accusations et de la dé-
fense; et quoiqu'il n'y eût que trois personnes qui
parlassent, le ministre n'ayant point voulu montrer en
cette rencontre qu'il eût part à la réprimande, le va-
carme fut si grand, que nous, qui étions dans le cabinet
voisin, demeurâmes occupés du désir de savoir le succès
et le détail de cette querelle.
Mademoiselle sortit de ce lieu avec un visage plus
4.
42 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
alticr que honteux, et ses yeux paroissoient plus rem-
plis de colère que de repentir. En passant, elle s'arrêta
un moment à l'abbé de La Rivière, puis s'en alla chez
elle, touchée d'une vive douleur de se voir abandonnée
de celui de qui elle devoit espérer de l'appui et de la
consolation. Le. lendemain, l'abbé de La Rivière l'alla
trouver de la part de son maître, pour lui défendre de
voir qui que ce fût, qu'elle n'eût confessé tout ce qu'elle
savoit de cette affaire. Lui, qui peut-être n'auroit pas
été fâché de plaire au ministre en confondant cette cri-
minelle dont il croyoit être haï, fit tout ce qu'il put pour
l'obliger à lui avouer la vérité de cette intrigue ; mais
elle demeura toujours ferme et constante dans la négative.
Elle eut un sensible déplaisir de tant de choses fâ-
cheuses : ce déplaisir lui donna la fièvre ; et même elle
s'évanouit une fois de douleur de ce qu'on lui ôta une
de ses femmes qu'on soupçonnoit d'avoir servi à lui
faire avoir de longues conversations avec Saujeon. Ce
gentilhomme avoit voulu servir une princesse qui mé-
ritoit d'être servie ; mais il étoit au Roi, et par consé-
quent blâmable. Sa faute néanmoins étoit plus impru-
dente que criminelle, puisque le motif en étoit tout ;r
fait innocent. Mademoiselle apparemment avoit voulu
se marier, et sans doute que dans son intention elle
n' avoit pas eu le dessein de manquer au respect quelle
devoit à la Reine et à Monsieur ; mais sa conduite étoit
blâmable, quand on la regardoit du côté des maximes
de l'État, qui lui défendoient tout commerce particulier
avec les ennemis et les étrangers.
En mon particulier, je n'avois alors nul sujet de me
louer de cette princesse que par la part qu'elle me
donnoit à la civilité qu'elle avoit pour tout le monde,
et je ne puis être soupçonnée de passion sur ce que je
pourrai dire d'elle; mais comme je fais profession
CHAPITRE XX. — 1648. 45
d'une sincérité tout entière, je suis obligée de lui rendre
ce témoignage. J'eus même assez d'équité, sans qu'elle
Fait jamais su, pour soutenir à la Reine, le jour même
de ce désorJre, que Mademoiselle avoit raison de ne
point avouer qu'elle eût voulu chercher un mari par
des intrigues secrètes ; et je lui dis que je trouvois,
soit que cela fût vrai ou qu'il ne le fût pas, que Mon-
sieur avoit tort de l'abandonner, et de vouloir qu'elle
confessât publiquement une chose qu'il étoit plus hon-
teux d'avouer que de faire; car une fille n'est point
blâmable de penser à son établissement, mais il n'est
pas honnête qu'on le sache, ni qu'elle paroisse y avoir
travaillé. « Les pères, lui dis-je, Madame, ont accou-
« tumé, dans les propositions de mariage, de garder
« certaines bienséances pour sauver la gloire des filles,
« qui semble être toujours blessée en recherchant ce
« qu'il leur est loisible de souhaiter. »
La Reine, qui m'a toujours fait l'honneur de rece-
voir avec bonté ce qui pou voit procéder d'un cœur
qu'elle a reconnu lui être fidèle, me sut mauvais gré
des sentimens que j'avois sur cette affaire, parce qu'en
effet elle l' avoit tout-à-fait désapprouvée, et cela fut
cause que dans son chagrin elle le dit au duc d'Orléans,
qui, sans considérer le motif qui m' avoit fait parler,
se plaignit de moi, et me dit qu'il étoit étonné de ce
que je blâmois son procédé, vu qu'il me croyoit plus
son amie que de sa fille.
Au lieu de me justifier là-dessus, je fis part de mes
sentimens à son favori, qui étoit quelquefois assez rai-
sonnable pour les bien recevoir. Je lui conseillai de
travailler à raccommoder ce désordre, et lui dis que je
comprenois assez que Monsieur avoit raison de se
plaindre qu'une princesse eût voulu se marier sans la
participation d'un père comme lui, et que la Reine,
44 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
comme il éioit vrai, a voit sujet aussi de se fâcher
contre elle. Mais je lui soutins que Monsieur ne devoit
point la forcer à confesser une chose de cette nature,
ni lui aussi ne devoit point par complaisance l'aigrir
contre elle : et que s'il ne travailloit à finir cette que-
relle, il seroit blâmé de tout le monde, ne faisant pas
connoître à son maître les intérêts véritables de la ré-
putation de Mademoiselle ; car, étant sa fille, ils deve-
noient les siens propres : et je conclus notre conversa-
tion en lui disant, en présence de mademoiselle de
Beaumont, qui étoit suivante de cette princesse, qu'il
étoit vrai qu'elle avoit tort, et qu'elle avoit peut-être
trop hasardé, mais qu'enfin sa faute étoit légitime, et
que la vieillesse de l'archiduc, ses grandes oreilles et sa
sévère dévotion la dévoient justifier devant tout le
monde.
Cette petite harangue eut son effet : peu de temps
après, Monsieur connut la vérité. Mademoiselle fil parler
au cardinal, et le fit prier de travailler à changer l'es-
prit de la Reine sur l'accusation qu'elle faisoit contre
elle. Chacun pressa Monsieur de devenir bon père et de
lui pardonner. Plusieurs personnes parlèrent à l'abbé
de La Rivière de la part de Mademoiselle ; et le ministre,
qui étoit bien aise de se faire un mérite envers elle,
témoigna désirer de la servir. Le favori de Monsieur
suivit ce même exemple; et, comprenant qu'il étoit
juste que son maître prit le parti de la pitié, il oublia
ses petits ressentimens pour la servir aussi : de sorte
que l'onzième jour de sa captivité, après de grandes
conférences qu'il fallut avoir avec la Reine, de la pari
de Monsieur, l'abbé de La Rivière alla porter à Made-
moiselle quelques paroles de douceur qui furent accom-
pagnées de grandes leçons et de respectueuses répri-
mandes sur sa conduite.
CHAPITRE XX. — 1648. 45
Cette princesse donnoit quelques sujets de chagrin à
Monsieur; et la comtesse de Fiesque',.sa gouvernante,
sur plusieurs articles, faisoit alors de grandes plaintes
contre elle, l'accusant d'imprudence en beaucoup de
ses actions, et particulièrement de ne se pas appliquer
avec soin à conserver les bonnes grâces du ministre.
Elle la blâmoit d'être trop emportée pour ses amis et
contre ses ennemis ; et, par ses sages et politiques ha-
rangues, elle lui attiroit souvent quelque petit châti-
ment paternel doux ou sévère, selon l'esprit où ce
prince se trouvoit, qui, après tout, aimoit tendrement
Mademoiselle. Il a toujours bien vécu avec elle : il la
tr ai toit avec bonté, et plusieurs fois je lui ai ouï dire
que sa fille alors le nourrissoit; qu'il étoit un gueux,
qu'elle étoit riche, et que sans elle il n'auroit pas eu
quelquefois du pain.
Il disoit vrai, car, Mademoiselle ayant le bien de
madame sa mère, qui étoit héritière de la maison de
Montpensier et de Joyeuse, il en avoit toujours joui,
sans lui donner que ce qui lui plaisoit pour l'entretien
de sa maison : ce qu'il a payé depuis par les procès
qu'il a eus avec elle, quand, devenant âgée, elle s'est
vengée de lui et a voulu avoir son bien, avec des mar-
ques d'une ame un peu trop dure à l'amitié.
Dès le même jour de cet adoucissement, Mademoiselle
vint voir la Reine, qui la reçut froidement. Elle lui dit
qu'elle ne devoit pas se glorifier d'avoir tenu bon contre
son père et contre elle, n'avouant point les fautes
qu'elle avoit faites ; que ceux qui l'avoient conseillée lui
en donneroient sans doute de grandes louanges, mais
qu'elle ne devoit point se laisser flatter par eux, qui ne
la conseilloient pas bien ; et qu'elle devoit croire que
* Anne Le Veneur, veuve du comte de Fiesque.
40 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE
sa faute étoil grande, puisqu'elle la voyoil désapprouvée
par un aussi bon père que le sien, et par elle, qui l'avoit
toujours traitée comme sa propre fille.
Quelques jours après, la paix se fit entièrement,
par une visite qu'elle eut permission de rendre à M. le
duc d'Orléans, qui, après une conversation particulière,
lui pardonna ces petites fautes. Ensuite de cela, la cour
s'Qccupa de quelque nouvelle matière, celle-là étant
déjà trop vieille pour en parler davantage ; et Saujeon
fut envoyé prisonnier à Pierre-Encise, d'où il sortit
bientôt après [le 11 mai]. Peu après, Monsieur, frère
unique du Roi, fut baptisé et nommé Philippe, par la
reine d'Angleterre, et par Monsieur, oncle du Roi et
de lui.
CHAPITRE XXI
(Mai 1648.) — Difficultés avec le parlement. Affaire de la Paulette. — Ar-
rêt de jonction (15 mai) par lequel les diverses compagnies s'unissent
avec le parlement — Indignation d'Anne d'Autriche. — Résistance
méthodique du parlement. — Habile prudence du premier président.
— Condescendance excessive du chancelier à l'égard de Mazarin —
Le duc d'York s'enfuit d'Angleterre et arrive en France. - Mazarin
éblouit l'abbé de La Rivière par la promesse du cardinalat. — Prise
de Courtray par les Espagnols. — Prise d'Ypres par Condé. — Dé-
fense au parlement de s'assembler. — Exil de plusieurs membres du
grand conseil et de la cour des aides. — Le duc de Beauibrt s'échappe
de Yincennes (1" juin). — La Reine s'en console. — Inquiétudes
que cette évasion cause à Mazarin.
Ce qui fit oublier l'aventure de Mademoiselle fut un
courrier que M. le prince envoya à la Reine, pour lui
mander qu'il commençoit de marcher vers les ennemis
avec une fort belle armée. Cette nouvelle fit résoudre
CHAPITRE XXI. — 1648. 47
le ministre de mener la cour sur la frontière, pour être
plus en état de travailler à la grandeur de la France
par l'abaissement des ennemis : ce qui se pouvoit espé-
rer facilement avec de bonnes troupes et un général tel
que M. le prince ; mais la Reine fut arrêtée à Paris par
un nouvel embarras qui arriva aux affaires du Roi,
dont la suite ne fut pas de petite conséquence à l'Etat.
On a voit redonné la paillette 1 à toutes les compagnies
souveraines, à condition de leur retrancher quatre
années de leurs gages ; et, pour contenter le parlement
en sou particulier, comme le corps du royaume le plus
considérable et par conséquent le plus à craindre, ou
la leur a voit redonnée sans leur rien retrancher 1 . La
chambre des comptes, la cour des aides, le grand con-
seil et tous les officiers de France, qui se trouvèrent in-
commodés par ce traitement, firent leurs plaintes au
parlement, et demandèrent leur assistance pour sou-
tenir leur droit contre l'oppression qu'ils disoient leur
avoir été faite 8 . Ils remontrèrent à cette compagnie
qu'elle devoit craindre d'avoir part quelque jour à cette
ordonnance ; que par leur abaissement ils dévoient ap-
préhender eux-mêmes de diminuer de puissance, et
1 Droit fiscal inventé par Ch. Paulet, secrétaire de la chambre du Roi,
el établi par un édit de 1604. En payant ce droit, au commencement
de chaque année, le titulaire d'une charge de judicature et de finances
en assurait la jouissance à ses héritiers. Faute de ce payement, la
charge, en cas de mort, vaquait au profit du Roi.
* Le 30 avril.
* Tous ces détails sont entièrement confirmés par Omer Talon. « Le
grand conseil, la chambre fles comptes et la cour des aides, dit-il, s'é •
murent sur cette déclaration, se visitèrent par députés, lesquels s'as-
semblèrent dans l'une des chambres de la cour des aides, ceux du
irrand conseil entrant et sortant par une porte, et ceux de la chambre
par une autre; et après plusieurs délibérations, ils résolurent d'exciter
le parlement par la considération de la confraternité et du malheur
commun, el par la crainte que le même accident n'arrivât quelque jour
au parlement. » r. r.
48 MÉMOIRES m MADAME DE MOTTEVJLLE.
que, ne se soutenant point les uns les autres, ils étoient
tous menacés d'une ruine totale, parce que les favoris
n'ayant point d'obstacle plus redoutable que celui de la
puissance du parlement, quand il subsisteroit seul il
seroit facile de diminuer celle qui lui resteroit, et de le
mettre au rang des autres compagnies du royaume.
Le parlement fut touché de leurs raisons : il fut
animé par la crainte d'un pareil traitement, et par le
désir de s'élever, qui dominoit alors les principaux es-
prits de cette grande compagnie. Elle s'assembla, et
murmura : ils dirent quasi tous 1 que s'ils abandon-*
noient leurs confrères, ils auroient sujet de se plaindre
d'eux, et qu'étant maltraités ils dévoient croire qu'ils
auroient bientôt leur part des maux ; de sorte que, le
13 de mai, les chambres assemblées, ils donnèrent un
arrêt où la jonction fut accordée* avec les autres com-
pagnies, et où il fut dit : Qu'ils défendoient de recevoir
aucuns officiers nouveaux, dans le temps où, la paillette
n'étant point accordée à tous, les offices sont acquis au
Roi, que premièrement la veuve et les héritiers ne fus-
sent contens.
Sur leur arrêt, la Reine ordonne au chancelier de
mander le parlement, et leur déclarer de sa part que les
ayant gratifiés en leur particulier, Sa Majesté avoit cru
qu'ils lui en seroient obligés; mais qu'ayant reconnu
parleur procédé qu'ils prenoient cette grâce d'une au-
1 « Les parens et alliés de messieurs les officiers dans ces trois com-
pagnies, et ceux de MM. les maîtres des requêtes, travaillèrent si bien
en cette occasion,... » etc. (Orner Talon.)
* Après avoir dit comment s'opéra l'union de la chambre des comptes
avec la cour des aides, le cardinal de Retz ajoute : « L'une et l'autre
s'assurèrent ensuite du grand conseil ; et les trois ensemble demandè-
rent la jonction au parlement qui lui {sic) fut accordée avec joie, et
exécutée à l'heure même au palais, dans la salle que Ton appelle de
Saint-Louis. » (Mém. de Retz, année 1648.) f. r.
CHAPITRE XXI. — 1648. 49
tre manière, qu'elle leur promettoit de ne plus deman-
der les quatre années de gages qu'elle avoit cru pou-
voir retenir sur tous les officiers des autres compagnies;
qu'elle laisseroit les choses en même état qu'elles
étoient avant cela ; mais qu'aussi elle les prioit de con-
sidérer la nécessité des affaires du Roi, et d'aviser à
quelques autres moyens d'avoir de l'argent.
Cette réponse étoit trop douce pour un maître of-
fensé : elle paroissoit venir du génie du ministre, qui
étoit de s'abaisser toujours quand on lui résistoit, et de
trop entreprendre quand il croyoit pouvoir tout faire.
Mais elle avoit un double sens; et la pensée du cardinal
alloit à laisser le parlement dans l'état où il étoit, et
s'en venger en le laissant languir dans l'incertitude que
chaque particulier pouvoit avoir, que lui mourant il
perdroit sa charge.
La Reine envoya au greffe [18 mai] défendre de rece-
voir l'argent d'aucun du parlement, révoquant le don
qu'elle leur avoit fait de la paulette, et les remettant
dans la même égalité des autres officiers. Cette conduite
fut approuvée des habiles gens , et auroit peut-être
réussi si le ministre eût pu la soutenir. Mais comme le
parlement se vit engagé à cette grande entreprise, il
crut qu'il devoit pousser sa résistance plus loin, et que
pour se tirer de cette affaire il en falloit faire naître au
cardinal Mazarin qui le pussent embarrasser. Ils en
cherchèrent les moyens avec soin ; et la mauvaise dis-
position des esprits de la cour, la misère de toute la
France, et la haine publique qui commencent à se dé-
clarer contre lui, leur en donnèrent de tels que, sans
une protection toute particulière de Dieu sur ce
royaume, il est à croire qu'il en pouvoit arriver le ren-
versement de la monarchie.
La Reine, qui n* avoit pas gratifié le parlement de
h. 5
oO MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYILLfc.
bon cœur, disoit, en parlant de cette affaire, qu'elle
croyoit bien qu'il se repentiroit de ce qu'il avoit fait, et
qu'elle n'éloit pas fâchée d'avoir été contrainte de révo-
quer la grâce qu'elle lui avoit accordée malgré elle, le
traitant plus favorablement qu'il ne méritoit. Comme
le sang de Charles-Quint lui donnoit de la hauteur,
elle ne croyoit pas qu'aucune créature pût ou dût oser
se défendre contre la volonté du Roi ; de sorte que
dans toutes les affaires du parlement, dont elle n'enten-
doit point Tordre ni la chicane, elle vouloit toujours le
terrasser, et que tout ce qui étoit ordonné dans son
conseil s'exécutât dans celte compagnie.
Mais comme ils sentoient en eux les premières im-
pulsions de la révolte, ils se défendoient méthodique-
ment, et se servoient en habiles gens des hauteurs de
la Reine et des bassesses de celui qui la conseilloit, pour
le faire tomber dans des fautes qu'il avoit après bien
de la peine à réparer. Cela étoit cause que cette prin-
cesse a souvent paru plus colère qu'elle ne l'étoit,
et plus sévère que douce, quoiqu'en effet, dans les
matières qui étoient de sa connoissance, elle fût la
plus raisonnable et la plus modérée de toutes les fem-
mes.
Le premier président, qui ne vouloit pas se déclarer
contre la cour, balançant entre elle et sa compagnie,
agissoit de sorte que, sans beaucoup travailler pour
arrêter le cours de la révolte, on ne pouvoit pas néan-
moins se plaindre de lui. Le chancelier étoit habile
homme, et auroit pu, selon ses lumières, donner de
bons conseils qui auroient peut-être pu soutenir les
intérêts du Roi ; mais il étoit si soumis et si timide à
l'égard du ministre, qu'il approuvoit toujours tout ce
qui venoit de lui, sans jamais y apporter aucune résis-
tance, ni même sans oser dire son avis.
CHAPITRE XXI. — 1648. 51
Cette condescendance à la lin fut si extrême, que
souvent M. le cardinal se plaignoit de lui de ce qu'il le
laissoit embarrasser dans de mauvaises affaires ; et il
souhaitoit qu'il voulût lui donner des avis contraires
aux siens, qui pussent servir de remède aux fautes
qu'il pou voit faire à l'égard du parlement. Ce ministre
n'aspiroit pas à la gloire de ne rien ignorer : il vouloit
seulement avoir de la puissance, donnoit souvent cette
excuse qu'il ne savoit pas les lois ni les coutumes du
royaume. Par cette honteuse raison, il se garantis-
soit des reproches qu'on lui faisoit d'avoir entrepris
quelquefois des choses contre Tordre et le droit des
gens.
Environ ce même temps [en mai] , le duc d'York,
âgé de douze ou treize ans, se sauva d'Angleterre par
les ordres que la Reine sa mère lui en avoit donnés, et
s'en alla en Hollande. H m'a depuis conté lui-même
qu'il avoit gardé ce dessein dans- son cœur un an tout
entier, sans le pouvoir exécuter. 11 se servit pour cela
d'un de ses serviteurs, que la Reine sa mère lui avoit
envoyé. ■
Son gouverneur avoit déjà eu ce dessein, et l'avoit
pensé exécuter plusieurs fois ; mais il avoit répondu de
lui au parlement d'Angleterre, lequel, s'en étant aperçu,
l'avoit souvent menacé, s'il y pensoit jamais, de le faire
enfermer dans la tour de Londres : ce que ce jeune
prince avoit toujours souffert, sans faire paroître avoir
aucun désir d'y penser jamais. Enfin, un jour qu'il vit
ses gardes s'amuser à jouer, il sortit par une petite
porte de derrière ; et, s'en allant dans le parc, où celui
qui le servoit pour cela tenoit un habit de femme, il le
prit, et s'en alla dans une maison de Londres, où il
demeura quelques jours habillé en fille. Puis il s'embar-
qua avec son écuyer, dans un vaisseau qui passoit en
52 MÉMOIRES DR MADAME DE MOTTEV1LLE.
Hollande; et comme il étoil beau, les matelots le
soupçonnèrent souvent d'être une fort peu honnête
fille.
Lorsqu'on s'aperçut à Londres de sa fuite, il lut
poursuivi d'un vaisseau anglais, et pensa être pris à la
vue de Flessingue. Le port où il voulut descendre étoit
dangereux par le veut qu'il faisoit alors ; si bien que ce
prince, devinant que ce vaisseau qui les suivoit de près
lui en vouloit, quitta son sexe emprunté pour menacer
le pilote, et le forcer de le mettre à terre au hasard de
périr ; et sur la résistance du maître de vaisseau, qui
ne vouloit point aborder, il prit l'épée de celui qui étoit
auprès de lui, et la lui voulut passer au travers du
corps, afin de le presser d'aborder au lieu où il dési-
roit aller. Cet homme lui obéit par force; et de cette
sorte il échappa les persécutions que lui vouloient faire
les barbares sujets du Roi son père.
Il vint en France, où le Roi et la Reine le reçurent
avec bonté, et avec l'affection que méritoit le petit-fils
de Henri IV et le fils d'un grand roi malheureux. Il
laissa entre les mains du duc de Northumberland son
gouverneur, le duc de Glocester son jeune frère, et une
princesse sa sœur, d'environ onze ou douze ans. Ces
deux enfans eurent seuls la bénédiction du Roi leur
père, quand quelques mois après on le fit mourir.
Puis le parlement renvoya à la Reine leur mère ce petit
prince qui leur étoit resté, qu'ils ne traitèrent point en
prince le temps qu'ils l'eurent en leur pouvoir ; et la
fille mourut, qui montra de paroître sentir infiniment
le malheur du Roi son père.
Le 18 de mai, ou déclara au conseil d'en haut que la
volonté du Roi étoit de nommer cardinal l'abbé de La
Rivière, avec résolution d'envoyer à Rome toutes les
dépêches nécessaires à cet effet. Ce favori augmenta de
CHAPITRE XXI. — 1648. 53
crédit par celte nomination : on le regarda comme un
homme que la fortune alloit élever bien haut, et qui
pouvoit faire jouer de 'grands ressorts, avec le prince
qu'il gouvernoit, et.sous une régente qui étoit servie
par un ministre haï, et qu'on croyoit peu habile. On
disoit tout haut qu'il en donnoit une marque certaine,
mettant dans cet état un homme dont la grandeur pou-
voit étouffer la sienne ; mais le cardinal fit voir ensuite
qu'il faisoit semblant fort habilement de n'être pas
habile, car son dessein étoit fort éloigné de se faire à
lui-même ce préjudice.
11 voulut seulement par cet éclat éblouir l'abbé de
La Rivière ; et, par l'espérance prochaine d'un si grand
bien, le tenir toujours dans ses chaînes, et l'empêcher
de former des desseins contre lui. 11 crut que, quand
même il auroit été capable de prendre des mesures
avec le parlement ou avec ses ennemis particuliers, il
ne penseroit jamais à faire de grands coups qu'il ne fût
cardinal ; et que, le laissant voir de près ce morceau
friand dont il étoit affamé, et ne le lui donnant point, il
seroit incessamment occupé du désir de l'avoir, et ne
feroit rien qui pût lui faire perdre la bonne volonté de
la Reine et la sienne, puisque sans cela il ne pouvoit
contenter son appétit.
L'abbé, de son côté, se figuroit quelquefois que sa
fortune n'étoit qu'apparente : il craignoit, en servant
fidèlement, de n'être pas servi de même par le cardinal ;
mais comme il étoit plein de la confiance qu'il avoit en
son bonheur, il croyoit qu'il attraperoit le plus fin, et
que la fortune même n'osoitlui faire de mal. Il espéroit
en l'argent qu'il enverroit à Borne pour donner à la si-
gnora Olympia, parente du Pape, qui avoit du crédit
auprès de lui. Il croyoit que la haine qu'on avoit à
Rome contre notre ministre hâteroit son chapeau; et il
5.
54 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTKVILLE.
se flattoit de mille manières, à la mode des gens de la
cour, dont le bonheur consiste beaucoup plus dans les
desseins et les chimères que dans les biens effectifs : si
bien que nous l'avons tu passer plusieurs années,
croyant que tous les jours de courrier il devoit être car-
dinal, sans jamais le pouvoir être. Cependant la raison
le devoit persuader de l'impossibilité delà chose, puis-
qu'il n'étoit pas avantageux au cardinal de le faire si
grand, et qu'il étoit à croire qu'un premier minisire,
dont la plus grande habileté consistoit dans l'intrigue,
ne se laisseroit point prendre pour dupe en une occa-
sion de cette importance.
Le soir même de ce jour, il arriva des nouvelles de
M. le prince à la Reine, qui lui mandoit qu'il alloit as-
siéger Ypres. Cette ville est grande, mais elle n'est point
forte, et il falloit beaucoup de forces pour la garder. On
en désiroit la prise, parce qu'on la trouvoit nécessaire
pour mieux garder Courtray, qu'on avoit fortifié d'une
citadelle ; mais peu de jours après il en arriva d'autres,
qui apprirent à la Reine et à son ministre que ce même
Courtray avoit été surpris des ennemis en trois heures
de temps 1 par l'armée de l'archiduc, et que la cita-
delle, où s'étoient retirés le peu de gens de guerre qui s'y
trouvèrent, tiendroit bon encore quelque temps.
Cette place est à sept lieues d' Ypres, où étoit notre
armée : elle nous étoit de grande conséquence, et pour
la conserver on y avoit tenu des troupes depuis long-
temps en assez bon nombre. Paluau 8 , qui en étoit gou-
verneur, y étoit demeuré tout l'hiver pour la garder,
et résister aux ennemis, au cas qu'ils eussent eu le des-
sein de l'attaquer Mais comme les Français perdent
* Le 18 mai. (Voy. les Mémoires de Monglat, quatorzième cam-
pagne.) F. R.
* Philippe, marquis de Clérembault, maréchal de France en 4651.
CHAPITRE XXI. — 1648. 55
toujours aussi aisément par leur imprudence ce que vo-
lontiers ils prennent par leur valeur, Paluau, sans plus
penser aux ennemis, qui sont d'ordinaire d'aussi mau-
vaise volonté en été qu'en hiver, dès le commencement
de la campagne laissa dégarnir sa place ; et, au lieu de
quatre mille hommes qui étoient dedans , il n'en resta
pas cinq cents.
Ce gentilhomme, qui avoit un grand désir d'être ma-
réchal de France , et qui Ta été depuis sous le nom de
Clérembault, demanda instamment au cardinal de ser-
vir de lieutenant général dans l'armée de M. le prince :
ce qu'on lui accorda ; et, pendant qu'il étoit au siège
d'Ypres, on lui prit Courtray, qui lui valoit cinquante
mille écus de rente. 11 fut blâmé de n'avoir pas aperçu
le danger où il avoit mis cette place en la quittant, et
de l'avoir laissée avec si peu de troupes ; mais M. le
prince, le voulant justifier, dit publiquement qu'il
n'avoit dégarni Courtray que malgré lui, et par les ordres
exprès du ministre. Ce prince, pour consoler la Reine
et le cardinal de cette perte , lui manda qu'il croyoit
prendre Ypres dans trois jours ; et que , cela étant , il
espéroit secourir la citadelle de Courtray, que Le Raie,
qui la oommandoit , avoit promis de défendre pour le
moins encore quinze jours.
Cependant l'armée ennemie , qui étoit commandée
par l'archiduc, et remplie des excellentes troupes du
duc de Lorraine et de sa personne, fit sa circonvalla-
tion de telle sorte, qu'au jugement de tous, et de M. le
prince même , il parut ou difficile ou entièrement im-
possible de les forcer. Ce fut un mauvais commence-
ment de campagne que cette perte ; mais la Reine, le
soir que cette nouvelle étoit arrivée, dit gaiement, par-
lant de cette affaire , qu'elle ne s'étonnoit pas de cela;
qu'il n'étoit pas juste de prendre toujours sur les enne-
5tt MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYILLE.
mis ; que ce seroit plutôt un larcin qu'une guerre , si
quelquefois ils n'avoient leur tour ; et , selon cet équi-
table arrêt, quelques jours après les nouvelles arrivè-
rent de la prise de la citadelle : ce qui fut aussi récom-
pensé par celle d'Ypres, par M. le prince 1 , dont le
gouvernement fut donné à Paluau. Il y eut aussi une
défaite de quelques troupes de l'armée impériale par
M. de Turenne, dont l'armée étoit composée de Suédois
et de troupes hessiennes et bavaroises. Cette défaite fut
petite; mais on la célébra beaucoup, pour la réputa-
tion et le bien des affaires du Roi.
La Reine [le 25 mai] , voyant la résolution que le
parlement avoit prise de tenir bon contre elle et de fa-
voriser le droit commun, lui envoya ordonner delà ve-
nir trouver. Le chancelier leur parla de sa part, et leur
parla fortement. En suite de ce discours , elle leur fit
elle-même une rude réprimande,, leur disant que, puis-
que leur compagnie abusoit des favorables intentions
qu'elle avoit eues de leur faire du bien , elle protestoit
qu'à l'avenir elle ne feroit plus de grâces, et qu'elle leur
défendoit absolument de s'assembler, et de ne plus
communiquer entre eux que par députés. Le premier
président voulut lui répondre ; mais elle , d'un visage
sévère et menaçant, lui défendit de parler. Deux jours
après , on manda aussi toutes les compagnies souve-
raines, chambre des comptes, grand conseil et cour
des aides. On leur en dit autant, et avec plus de mar-
ques de rigueur, parce qu'on les considéroit bien moins
que le parlement; et comme le ministre jugea qu'il
étoit nécessaire de faire craindre la colère de la Reine
par des marques plus fortes que des paroles, qui ne font
point de mal, on chassa quelques conseillers du grand
« Le 29 mai.
CHAPITRE XXI. — 1648. 57
conseil 1 , et huit de la cour des aides*, qu'on exila en
plusieurs endroits diflerens du royaume. Le parlement
témoigna beaucoup de ressentiment de cette petite ri-
gueur, et tous résolurent de s'assembler malgré le com-
mandement de la Reine.
Le jour delà Pentecôte, 1 er du mois de juin 8 , le duc
de Beaufort, prisonnier depuis cinq ans dans le bois de
Vincennes, s'échappa de sa prison environ sur le midi \
11 trouva le moyen de rompre ses chaînes par l'habileté
de ses amis et de quelques-uns des siens, qui, en cette
occasion, le servirent fidèlement. Il étoit gardé par un
officier des gardes du corps, et par sept ou huit gardes
qui couchoient dans sa chambre et qui ne l'abandon-
noient point. Il étoit servi par des officiers du Roi,
n'ayant auprès de lui pas un de ses domestiques ; et ,
par-dessus tout cela, Chavigny étoit gouverneur du bois
de Vincennes, qui n'étoit pas son ami.
L'officier qui le gardoit, nommé La Ramée, avoit pris
avee lui, à la prière d'un de ses amis, un certain homme
qui, sous prétexte d'un combat qui le mettoit en peine,
à cause desédits du Roi qui défendoient les duels, avoit
témoigné désirer cet asyle pour s'en sauver. 11 est à
croire néanmoins qu'il étoit conduit en ce lieu par les
créatures de ce prince , et peut-êlre du consentement
de l'officier; mais j'ignore cette particularité, et n'en
suis persuadée que par les apparences.
Cet homme d'abord, pour faire le bon valet, et mon-
trer qu'il n'étoit pas inutile , s'ingéroit plus que tout
4 Turquant et d'Argouges, qui furent conduits à Mézières. f. r.
1 Orner Talon en nomme deux, Chazelles et Guérin, et un président
du grand conseil, Cottin, et un conseiller, Dreux, f. r.
3 Le jour de la Pentecôte de cette année fut le 31 mai. Monglat indi-
que aussi la fin de mai comme le jour de l'évasion du duc de Beaufort.
F. R.
4 Monglat se borne â mentionner le fait. f. r.
58 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYÏLLE.
autre à bien garder le prisonnier ; et même on dit à la
Heine, en lui contant cette histoire, qu'il alloit jusqu'à
la rudesse. Soit qu'il fût là pour servir le duc de Beau-
fort , soit qu'alors il se laissât gagner par ce prince ,
il s'en servit enfin pour communiquer ses pensées à ses
amis, et pour prendre connoissance des desseins qui se
faisoient pour sa liberté.
Le temps venu pour l'exécution de toutes leurs mé-
ditations, ils choisirent exprès le jour de la Pentecôte,
parce que la solennité de cette fête occupoit tout le
monde au service divin. A l'heure que les gardes dî-
noient, le duc de Beaufort demanda à La Bamée de s'al-
ler promener en une galerie où il avoit obtenu per-
mission d'aller quelquefois se divertir. Cette galerie est
plus basse que le donjon où il éloit logé , mais néan-
moins fort haute , selon la profondeur des fossés , sur
quoi elle regarde des deux côtés. La Bamée le suivit à
cette promenade , et demeura seul avec lui dans la ga-
lerie. L'homme gagné par le duc de Beaufort fit sem-
blant d'aller dîner avec les autres; mais, contrefaisant
le malade, il prit seulement un peu de vin, et; sortant
de la chambre , ferma la porte sur eux , et quelques
portes qui étoient entre la galerie et le lieu où ils fai-
soient leurs repas.
Il alla ensuite trouver le prisonnier et celui qui le
gardoit ; et, entrant dans la galerie, il la ferma aussi, et
prît les clefs de toutes les portes. En même temps, le duc
de Beaufort, qui étoit d'une taille avantageuse, et cet
homme, qui étoit de son secret, se jetèrent sur La Ba-
mée et l'empêchèrent de crier ; et, sans le vouloir tuer,
quoiqu'il fût périlleux de ne le pas faire s'il n'étoit point
gagné , ils le bâillonnèrent , le lièrent par les pieds et
par les mains, et le laissèrent là. Aussitôt ils attachèrent
une corde à la fenêtre , et se descendirent l'un après
CbAPlfRti XXI. — 1648. 59
l'autre, le valet le premier, comme celui qui eût été
puni très-rigoureusement s'il eût manqué de se sauver.
Ils se laissèrent tous deux couler jusque dans le fossé ,
dont la profondeur est si grande qu'encore que leur
corde fût longue , elle se trouva trop courte de beau-
coup : si bien que, se laissant choir de la corde en bas,
le prince s'exposa au hasard de se pouvoir blesser : ce
qui en effet lui arriva. La douleur le fit évanouir, et il
demeura longtemps en cet état sans pouvoir reprendre
ses esprits.
Étant revenu à lui, quatre ou cinq hommes des siens
qui étoient de l'autre côté du fossé, et qui l'avoient vu
presque mort avec une terrible inquiétude, lui jetèrent
une autre corde qu'ils s'attacha lui-même autour du
corps ; et, de cette sorte, ils le tirèrent à force de bras
jusqu'à eux : le valet qui l'avoit assisté étant toujours
servi le premier, selon la parole que le prince lui en
avoit donnée, et qu'il lui garda ponctuellement. Quand
il fut en haut, il se trouva en mauvais état ; car, outre
qu'il s'étoit blessé en tombant, la corde qu'il avoit liée
autour de son corps pour monter lui avoit pressé l'esto-
mac, par les secousses qu'il avoit endurées dans cette
occasion ; mais ayant repris quelques forces par la vi-
gueur de son courage et par la peine de perdre le fruit
de ses peines, il se leva, et s'en alla hors de ce lieu se
joindre à cinquante hommes de cheval qui l'attendoient
au bois prochain.
Un gentilhomme des siens, qui étoit à cette expédi-
tion, m'a depuis conté qu'aussitôt après avoir vu cette
troupe l'environner de tous côtés, la joie de se voir en
liberté et parmi les siens fut si grande, qu'en un mo-
ment il se trouva guéri de tous ses maux ; et , sautant
sur un cheval qu'on lui tenoit tout préparé, il s'en alla,
et disparut comme un éclair, ravi de respirer l'air sans
60 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEViLLE.
, contrainte, et de pouvoir dire comme le roi François 1 er ,
dans le moment qu'il mit le pied en France en revenant
d'Espagne : « Ah ! je suis libre ! »
Une femme qui cueilloit des herbes dans un jardin
au bord du fossé, et un petit garçon, virent tout ce qui
se passa en ce mystère. Mais ces hommes qui étoient en
embuscade les avoient tellement menacés pour les obli-
ger à se taire, que, n'ayant pas beaucoup d'intérêt
d'empêcher que ce prince ne se sauvât, elle et son fils
étoient demeurés avec eux fort paisiblement à regarder
tout ce qu'ils avoient fait. Aussitôt qu'il fut parti, la
femme alla le dire à son mari qui étoit un jardinier du
lieu, et tous deux allèrent avertir les gardes. Mais il
n'étoit plus temps : les hommes ne pouvoient plus
changer ce que Dieu avoit ordonné; et les étoiles, qui
semblent quelquefois marquer les arrêts du souverain,
avoient appris déjà à beaucoup de personnes, par un
astrologue nommé Goïsel, que le duc de Beaufort de-
voit sortir ce même jour.
Cette nouvelle surprit d'abord toute la cour, et par-
ticulièrement ceux à qui elle n'étoit pas indifférente. Le
ministre en fut sans doute affligé ; mais, à son ordinaire,
il ne le témoigna pas. La Reine, qui avoit autrefois re-
gardé ce prince comme un ami, et qui étoit accoutumée
à le haïr plutrt par raison d'État que par inclination,
se consola aisément d'un peu de dépit que cette aven-
ture lui donna ; et sans doute que beaucoup de person-
nes en sentirent une grande joie : car, outre qu'il étoit
aimé, et qu'il avoit une grande cabale qui prenoit part
à ses intérêts, les ennemis du cardinal espérèrent que
ce prince, étant libre, pourroit faire un parti en France,
et apporter quelque nouveauté an gouvernement. On
ne doutoit pas qu'il n'eût de grands désirs de se ven-
ger de son ennemi, et que la mauvaise disposition des
CHAPITRE XXI. — 1648. 6J
esprits ne lui en fit facilement trouver les moyens.
La Reine et M. le cardinal en parlèrent fort honnê-
tement, et ne firent qu'en rire, disant que M. de Beau-
fort avoit bien fait. Chavigny seul fut accusé de n'avoir
pas pris assez de soin de bien garder ce prisonnier, et
la Reine le blâma hautement d'avoir laissé les dehors
du donjon sans des sentinelles qui auroicnt pu aperce-
voir cette supercherie. Mais Chavigny, qui avoit été
chassé du conseil par le duc de Bcaufort et sa cabale, et
qui avoit vu ce prince dans le bois de Viucennes avec
joie, n'étant plus alors si bien traité de M. le cardinal
qu'il avoit eu lieu de l'espérer après la déroute des ini-
portans, ne se soucioit plus de garder cet ennemi,
dont la perte ne lui avoit point fait de bien, et qui Té-
toit alors d'un ami qui ne le considéroit pas assez pour
s'intéresser dans ses passions. Quand ce prisonnier s'é-
chappa, Chavigny étoit allé passer la fête dans les Char-
treux, où il alloit souvent chercher la consolation, au
défaut de la faveur humaine : et, pour sa justification
envers la Reine et le cardinal, il n'allégua point d'au-
tres raisons, sinon qu'il avoit cru devoir laisser ce soin
aux officiers du Roi qui en dévoient répondre, et non
pas lui, qui n avoit nul ordre particulier pour y
veiller.
Le duc de Beaufort avoit vécu dévotement dans sa
prison ; car c'est l'ordinaire des hommes de chercher
Dieu pendant le malheur, et de l'oublier dans la pros-
périté. 11 en arriva autant à ce prince, qui, pénitent au
bois de Vincennes, ne songea plus qu'à Se venger et à se
divertir dès qu'il en fut dehors.
Avant que ce bonheur arrivât au duc de Beaufort,
M. le cardinal fut averti qu'il se tramoit quelque des-
sein pour le mettre en liberté. 11 envoya quérir La Ra-
mée, et lui en parla, lui ordonnant d'avoir un soin * '• ~*
62 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
ticulier d'empêcher que cela n'arrivât. Cet homme lui
répondit qu'à moins que ce prince ne devînt petit oi-
seau, capable de voler par la fenêtre, il étoit impossi-
ble qu'il se pût sauver ; et la chose étant arrivée, M. le
cardinal montra la lettre au maréchal d'Eslrées, oncle
du duc de Beaufort, qui ftit étonné de voir qu'un mi-
nistre tout puissant, et si bien averti, n'eût pu détour-
ner les effets de la destinée de ce prisonnier, qui devoil
sortir pour l'accomplissement des grands événemens
qui dévoient arriver, et où il eut beaucoup de part.
M. le cardinal fut en quelque inquiétude du lieu de
la retraite du duc de Beaufort i . Il eut peur qu'il ne s' eu
allât en Bretagne, où sont leurs principales terres, et
qu'il n'y fit quelque rumeur et quelque faction. Mais un
de mes amis *, à qui le cardinal communiqua ses pen-
sées sur ce sujet, le rassura entièrement, et lui dit que
ce prince n'ayant point de places fortes ni d'argent, il
ne pouvoit rien faire contre l'État ni contre lui : contre
l'État, à cause de son impuissance ; contre sa personne,
à cause qu'il pouvoit mieux payer ceux qui le garde-
roient, que l'autre ne pouvoit récompenser ceux qu'il
voudroit employer contre lui.
La Reine, me faisant l'honneur de m'en parler, me
dit aussi que le duc de Beaufort n'étoit point en état de
faire un parti en France ; et à l'égard de la personne du
cardinal, elle ajouta que ce prince avoit communié trop
de fois dans sa prison pour avoir pu conserver dans son
ame le dessein d'un assassinat. Et sur ce que je lui dis
que peut-être il demanderoit à se raccommoder avec
son ministre, et le prieroit de le remettre bien auprès
4 Le duc de Beaufort se cacha dans le Vendômois, de maison en mai*
son, jusqu'au jour où il put venir à Paris, et descendre chez Prudhomme.
(Mém. de Retz, année 1649.) f. r.
• M. de Seneterre.
CHAPITRE XXII. — 1618. Aft
d'elle, elle me répondit que M. le cardinal seroit bien
fou de le faire, et qu'elle ne lui conseillèrent pas, sachant
bien que M. de Beaufort n'étoit pas capable d'en bien
user.
CHAPITRE XXII
,5 juin 1648. ) — Anne d'Autriche visite la reine d'Angleterre et le duc
d'Orléans. — Le jubilé. — Promenade et conversation de la Reine
dans le jardin du Palais -Royal. — Assemblée du parlement contre les
ordres de la Reine. — Le premier président y refuse la parole à tout
le monde. — Discours du président de Mesmes. . — La Reine s'en
plaint. — Le cardinal essaye de la douceur vis à vis le grand conseil
et la cour des aides. — V arrêt de jonction cassé par un arrêt du
conseil (10 juin). — Dévotion de la Reine le jour de la Fête-Dieu.—
Elle fait sortir de prison un espion du président de Mesmes. — Ce pré-
sident s'éloigne momentanément. — Emprisonnement de cinq tréso-
riers de France. — Le parlement délibère sur la cassation de l'arrêt
de jonction. — Il est mandé au Palais-Royal (16 juin). — Nouvel
arrêt du conseil. — Résistance du parlement. — La Reine penche
pour la sévérité. — Concessions deMazarin. — Elles diminuent l'au-
torité royale. — Ghâteauneuf, consulté par la Reine, évite de donner
un avis. — Hardiesse factieuse du parlement.
Le 3 juin, la Reine alla visiter la reine d'Angleterre,
qui, de Saint-Germain, étoit venue à Paris passer quinze
jours en intention de gagner le jubilé. Notre Régente,
après avoir aussi visité le duc d'Orléans qui a voit la
goutte, commença les stations ordonnées pour jouir de
cette sainte libéralité du Pape, qui avoit été accordée
aux chrétiens par de bons motifs, mais qui avoit servi
à Naplesaux intérêts du roi d'Espagne. LaFranceyprit
sagement une part toute spirituelle, qui étoit beaucoup
préférable à celle que les étrangers y a voient eue. La
Reine visita trente-sept églises, quoiqu'elle ne fût obli-
64 MÉMOIRES DG MADAME DE MOTTEV1LLE.
gée essentiellement qu'à une; et, par cette exemplaire
piété, elle nous convia d'en faire autant, et de quitter le
repos pour le travail, afin d'acquérir par ce travail un
repos véritable.
Le soir de ce jour où elle avoit eu autant de fatigues
et dévotes et civiles, pour se rafraîchir du chaud qu'elle
avoit senti dans les rues, elle alla se promener dans le
jardin du Palais-Royal, et y passa une bonne partie de
la nuit ; car elle avoit une santé qui ne pouvoit souffrir
d'altération, nj par le serein ni par les veilles. Cinq
personnes, à savoir mademoiselle de Beaumont, made-
moiselle Bertaut ma sœur, vulgairement nommée So-
cratine à cause de sa sagesse, M. de Chandenier, M. de
Comminges et moi, eûmes l'honneur de l'accompagner
en cette promenade. La conversation y fut agréable et li-
bre, et nous pouvoit apporter quelque profit. Nous
parlâmes de ce que l'on doit à Dieu par obligation,
et de ce que l'on donnoit aux créatures par inclination.
Nous considérâmes à combien de grandes choses ce de-
voir nous engage, et à combien de maux cette inclina-
tion nous expose. Après avoir examiné ces deux chapi-
tres, nous trouvâmes que nous ne donnions rien à qui
nous devions tout, et que nous donnions* tout à qui
nous ne devions rien.
Les deux hommes qui se trouvèrent de cette petite
troupe avouèrent, par équité et par un sentiment de
justice, une partie de leurs crimes, et en reconnurent
le dommage; et nous, par sincérité, nous avouâmes li-
brement, au nom du sexe, que le trop grand amour
que nous avions pour nous-mêmes nous en donnoit
trop pour les louanges et l'applaudissement ; que sou-
vent la flatterie, que nous devions haïr, nous rendoit
trop sensibles à l'amitié des créatures : et nous conclû-
mes à notre honte que la plus sage et la plus honnête
CHAPITRE XXII. — 1648. 66
femme, dans l'âge qu'elle se plaît à elle-même et qu'elle
désire déplaire aux autres, a des momens où elle n'est
ni chrétienne ni sage ; car, au lieu de rendre à Dieu
l'hommage qu'elle lui doit, elle désire d'être adorée de
tous, et voudroit avoir sur les hommes l'empire que le
seul Créateur y doit avoir.
Elle n'est pas sage non plus, parce que la véritable
vertu procède du cœur et des sentimens de l'ame, et
qu'il est plus facile de conserver le corps exempt de
corruption, que l'ame sans dérèglement, sans vanité et
sans foiblesse. Enfin nous jugeâmes le genre humain
sur ce fondement, que les défauts de l'esprit sont pires
de beaucoup que les fautes extérieures qui paraissent
aux yeux des hommes ; et qu'ainsi les plus vertueux,
tant hommes que femmes, qui s'appellent des sages
mondains, ne le sont guère. Après cette confession gé-
nérale, nous suivîmes la Reine, qui alla se coucher ; et
quand nous la quittâmes, l'aurore commençoit déjà à
nous montrer que bientôt, comme disent les poètes,
(lie nous vouloit enrichir de ses perles : et cela nous
obligea d'être fort paresseuses le lendemain.
Le lundi 5 juin, le parlement s'assembla, contre les
ordres de la Reine ; mais le premier président, voulant
quelquefois faire son devoir, les empêcha de parler, et
ne voulut point donner audience : si bien qu'après avoir
été tous assemblés dans la grand' chambre jusqu'à dix
heures sans dire mot, il fallut qu'ils se séparassent.
Mais ce ne fut pas sans faire de grandes plaintes contre
le chef de leur compagnie, et sans murmurer hautement
contre lui.
Le lendemain ils en firent autant ; et le président de
Mesmes, après que le premier président eut parlé, leur
dit qu'ils avoient quelque tort de montrer tumultuaire-
ment si peu de respect aux ordres de la Reine ; qu'il
6.
66 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
falloit toujours que les sujets témoignassent de l'obéis-
sance et de la soumission à leur souverain ; que néan-
moins il leur avouoit librement qu'il trouvoit qu'ils
avoient sujet d'appréhender des chaînes bien dures *,
par les fers qu'ils voyoient donner aux autres ; et qu'il
étoit d'avis que la compagnie s'employât à y chercher
quelque remède. Que, pour cet effet, il blâmoit l'insen-
sibilité de la grand' chambre, comme il trouvoit à redire
à l'impétuosité des enquêtes ; et qu'il étoit d'avis qu'on
s'assemblât le lundi ensuivant pour aviser aux moyens
de satisfaire la Reine, et d'empêcher que leur robe ne
pût être déchirée comme celles de leurs voisins et de
leurs confrères, qui commençoient à être fort maltrai-
tés : ce qui leur devoit être une marque que bientôt il
leur en arriveroit autant.
Ce discours fut blâmé par le ministre ; et la Reine en
parla le soir en se déshabillant à mademoiselle de Beau-
mont, amie de madame de Mesmes. Elle se plaignit de
ce président comme d'un homme qui paroissoit avoir de
mauvaises intentions, et dit qu'en parlant de respect et
de soumission il a voit eu sans doute le dessein de
fomenter l'esprit de sédition et de révolte dans l'ame
de ses confrères, et qu'elle voyoit bien qu'il se vouloit
venger de ce que le cardinal s'étoit déclaré ennemi de
d'Avaux son frère. Ces sentimens lui avoient été inspirés
par son ministre afin de les publier devant cette per-
sonne, pour les faire savoir par cette voie au président
de Mesmes, afin qu'il se' corrigeât à l'avenir et qu'il
changeât de conduite.
* Le président de Mesmes était le frère du comte d'Avaux, récem-
ment destitué. Orner Talon dit « qu'il avoit le sang échauffé à cause de
la perte d'un sien fils unique, décédé huit ou dix jours auparavant. »
— Voir sur tous ces débals les Mémoires d'Omer Talon et ceux du
cardinal de Retz. Ils sont d'accord avec madame de Motteville. p. r.
CHAPITRE XXII. — 1648. 67
Le 8 juin on manda les gens du Roi, auxquels le
chancelier parla dans le conseil, en présence de la
Reine, de la résolution que le parlement avoit prise de
s'assembler malgré sa défense. 11 leur dit que la Reine,
en leur défendant de s'assembler, n' avoit point eu des-
sein de parler contre les privilèges de leur corps, mais
seulement d'empêcher l'union des autres compagnies
avec la leur; et ensuite il s'étendit amplement sur leur
rébellion, sur leur peu de respect, et sur ce que le Roi
prétendoit qu'il ne leur appartenoit pas de protéger les
autres contre ses volontés.
Le cardinal, de son côté, envoya chercher quel-
ques particuliers du grand conseil et de la cour des
aides. Il leur parla humainement, à ce qu'ils dirent,
mais avec beaucoup de foiblesse. 11 les assura qu'il
les vouloit obliger, leur dit qu'il trouvoit leurs rai-
sons fort bonnes, et meilleures qu'il ne les avoit
crues; qu'il les conseilloit de s'adresser à lui, comme
les dévots font aux saints à l'égard de Dieu, afin
d'impétrer de même leur grâce de la Reine, tant
pour eux tous en général que pour ceux qui, en
leur particulier, avoient été bannis; qu'il leur pro-
mettoit de s'y employer, et que cependant il les prioit
d'obéir au Roi, et qu'il le falloit ainsi pour l'ordre des
choses.
Ces douces paroles, dans un temps de révolte, ne
firent aucun effet que celui de causer beaucoup de mé-
pris pour le ministre et produire une grande raillerie
contre sa mollesse et l'inégalité de sa conduite, qui
étoit quelquefois trop haute, puis tout d'un coup trop
basse. Ce conte alla jusque dans les ruelles des dames :
ce qui donna sujet à toute la France de dire qu'il étoit
incapable de la gouverner et de la conduire.
Ce ministre, pour continuer dans sa manière ordi-
68 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÏLLE.
naire, fit donner un arrêt au conseil l d'en haut qui
cassoit celui du parlement, appelé X arrêt de jonction,
donné en faveur des autres compagnies. On manda
aussi les gens du Roi, qui, par Tordre de la Reine,
portèrent cet arrêt d'en haut au parlement. On y fit de
nouvelles délibérations; et les gens du Roi rapportèrent
à cette princesse de vieux registres, par où ils lui fai-
soient voir, et à ceux de son conseil, des exemples
comme en d'autres occasions les compagnies souve-
raines avoient fait le semblable.
Mais cela ne put rétablir leur innocence; car il étoit
aisé de les juger coupables par l'intention et par leur
conduite toute factieuse et pleine de rébellion. Ils
avoient en quelque façon un juste sujet de travailler à
secourir tous les officiers et de compatir à leur mal-
heur par les supplications et les remontrances qu'ils
avoient droit de faire à la Reine; mais la manière n'en
étoit pas bonne, et il étoit aisé de voir que la mauvaise
disposition qui commençoit à paroître dans les esprits
venoit des cabales qui se fomentoient dans l'État contre
la puissance du ministre.
Le 12 du mois de juin *, la Reine, dont la piété étoit
toujours saintement occupée, pour honorer la fête du
très-saint Sacrement de l'autel, fit faire en ce saint
jour un reposoir dans la première cour du Palais-Royal,
où elle fit mettre les plus belles tapisseries du Roi et les
plus riches ornemens qu'une grande Reine peut avoir.
Elle fit, à ce même dessein, une couronne fermée pour
mettre sur l'autel à l'endroit où Ton devoit poser le
1 En date du 10 juin 1648. Cet arrêt fut porté au parlement par Du
Plessift-Guénegaud, au moment où on allait délibérer sur l'exécution de
Varrit de jonction. Il était, selon le cardinal de Retz, conçu en termes
injurieux, f. r.
• Ce devait être le jeudi 11 juin. f. r.
CHAPITRE XXII. — 1648. 69
Saint des Saints, faite de toutes les plus belles pierre*
ries de la couronne, si riche et si admirable, que, si on
avoit voulu l'estimer, il auroit été difficile de la pouvoir
mettre à prix.
Après avoir adoré Notre-Seigneur en ce lieu, où elle
attendit la procession , elle l'alla conduire à pied jus*
ques à Saint-Eustache par un grand chaud. Elle mena
avec elle le Roi et Monsieur; et le peuple, la regardant
passer, lui donnoit mille bénédictions, quoique déjà il
parût un peu aliéné de l'amour qu'il avoit accoutumé
d'avoir pour elle.
Le soir, cette princesse manda le lieutenant-crimi-
nel, et lui commanda de faire sortir des prisons un
homme que le président de Mesmes avoit fait arrêter
prisonnier, à cause qu'il l'avoit trouvé devant sa porte
écrivant les noms de ceux qui entroient chez lui. Cet
homme avoit néanmoins déclaré qu'il travaillent à ce
mémoire par ordre de la cour, et appartenir au prévôt
de L'Isle. Le lendemain, ce garçon sortant de prison
vint trouver la Reine, et lui fit des plaintes contre le
président de Mesmes, disant qu'il avoit reçu de grands
outrages de ses gens; et la Reine, en se couchant le
soir, nous dit en riant qu'elle le vouloit venger des
maux qu'il avoit soufferts. Elle le vengea si bien en ef-
fet, qu'elle commanda au grand prévôt de l'hôtel d'al-
ler arrêter les domestiques de ce président, dont
l'homme se plaignoit ' .
Le président de Mesmes ayant vu clairement qu'il
n'étoit pas trop bien à la cour, crut être obligé d'agir
avec prudence : il quitta la partie, et dès le lendemain
il envoya faire ses excuses à sa compagnie, et leur
1 Orner Talon raconte le même fait, et donne à entendre que cet
homme était un espion de la Reine, « Tout cela, dit-il, irrita infiniment
les esprits, comme d'une espèce d'inquisition. » f. r.
70 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
manda qu'il étoit malade et qu'il avoit besoin de pren-
dre l'air. 11 s'absenta pour quelques temps, afin d'évi-
ter les deux extrémités où il se voyoit réduit, qui étoient
d'être accusé de foiblesse s'il parloit dans le parlement
en faveur du Roi : ce qu'il avoit accoutumé de faire au-
tant que son devoir l'y obligeoit; ou de vouloir se ven-
ger, s'il parloit le moins du monde contre ce qui auroit
pu paroître contraire à son service.
Il fut blâmé par tous ceux qu'il vouloit satisfaire : on
murmura contre lui à la cour, et ses amis disoient qu'il
avoit grand tort d'avoir abandonné sa compagnie en
cette conjoncture, où elle entroit en dispute avec son
Roi, et où par conséquent elle avoit un grand besoin
d'une assistance aussi forte que* celle qu'elle pouvoit
recevoir d'un homme comme lui.
On mit en prison cinq trésoriers de France qui avoient
écrit des lettres circulaires l à leurs confrères, les exhor-
tant à ne rien payer des taxes que le Roi leur deman-
doit, et de se payer eux-mêmes sur les deniers qui leur
passoient par les mains. Celui qui avoit fait la lettre
étoit un nommé Frotté, homme de bien, et zélé pour
le bien public. Quand il apprit ce qui étoit arrivé à ses
confrères, dont ses amis, sans lui en parler, V avoient
sauvé, il alla se présenter à d'Émery, et se plaignit à
lui de ce qu'on ne l' avoit pas pris avec les autres,
comme si c'eût été l'offenser, et ternir sa gloire et son
honneur que de l'en avoir séparé. 11 demeura constam-
ment dans ces sentimens; et peu de temps après on fit
sortir ces prisonniers, parce qu'en eftet le ministre se
portoit toujours de lui-même à la douceur et au par-
don.
Le 15 de juin, le parlement s'assembla tout de nou-
* 'iette circulaire, d'un ton amer et violent, se trouve dans les Mé-
moires d'Orner Talon, année 1648. f. b.
CHAPITRE XXII. — 1648. 71
veau sur la protection qu'il vouloit et prctendoit pou-
voir donner aux autres compagnies souveraines. Il vou-
lut délibérer aussi sur la cassation de leur arrêt de
jonction par celui qui leur avoit été porté de la part du
Roi; et tous ceux de cette compagnie conclurent enfin
que leur arrêt seroit maintenu par eux, malgré celui
du conseil du Roi qui le cassoit; que le lendemain ils
s'assembleroient dans la chambre de Saint-Louis pour
en délibérer amplement, et que les députés des autres
compagnies y seroient reçus. Plusieurs, dès ce jour,
firent de belles harangues pour soutenir leurs opinions,
qui toutes alloient à déchirer le gouvernement et blâ-
mer la conduite du ministre, accusant publiquement le
surintendant d'Ëmery de concussion et de volerie.
Ce coup fut mortel à la prospérité de la France, et
lit espérer à ses ennemis que ces brouilleries intestines
les alloient remettre dans le bel état dont ils étoient
déchus par l'habile conduite du cardinal de Richelieu
et par les heureux succès de la régence. Si cette har-
diesse déplut à la Reine et à son ministre, c'est de quoi
il est impossible de douter. Après le conseil tenu dans
le cabinet sur cette affaire, il fut résolu qu'on casseroit
tout de nouveau ce dernier arrêt du parlement. La
Reine commanda à Du Plessis 1 , secrétaire d'État, suivi
de Carnavalet et de quelques gardes du corps, d'aller
au Palais, et d'apporter au Roi cet arrêt si pernicieux
au repos public; mais les clercs du Palais s'assemblè-
rent, et crièrent de telle sorte contre lui et ceux de sa
compagnie qu'il les falloit tuer, qu'il fut contraint de
revenir sans rien apporter.
Le 16, on manda le parlement en corps. 11 vint à
' Henri Du Plessis-Guénégaud, secrétaire d'État. Il fut garde des sceaux
et surintendant des deniers des ordres du Roi en 1656, et mourut le
16 mars 4676.
72 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
pied au Palais- Royal *, selon la coutume ordinaire.
Pour les recevoir authentiquement, on assembla les
ducs et pairs, les maréchaux de France et tous les offi-
ciers de la couronne. On mit un dais dans le grand
cabinet, avec une estrade dessous; et le Roi et la Reine
étoient sur cette espèce de trône, environnés de tout ce
qu'il y avoit de grands seigneurs à la cour. Le visage
de la Reine étoit sévère et plein d'une grave majesté
qui marquoit une colère menaçante.
Le chancelier leur fit un grand discours tirant à la
réprimande, sans néanmoins leur rien dire qui les pût
offenser; puis, ayant fait lire leur arrêt de jonction,
leur remontra la faute qu'ils avoient faite, de se joindre
comme gens factieux aux autres compagnies. Il leur
fit voir combien par là ils avoient fomenté la rébel-
lion et la désobéissance parmi les sujets du Roi, qu'ils
étoient obligés, au contraire, de maintenir dans le res-
pect et dans l'ordre des lois. 11 fit lire tout haut l'arrêt *
du conseil d'en haut qui cassoit le leur, et leur prouva
que le Roi, pour maintenir son autorité, avoit été forcé
de faire ce qu'il avoit fait; et venant à celui qu'ils
avoient donné le jour précédent, où, sans avoir égard
au commandement du Roi, ils maintenoient cette jonc-
tion 5 , il s'étendit là-dessus, leur représentant les gran-
des et nuisibles conséquences qui suivoient leur action:
et dit que quand elle auroit pu être accompagnée de bon-
nes et innocentes intentions, elle ne pou voit que produire
beaucoup de mal à l'État, de très-mauvais effets pour la
* A onze heures du matin. Une vingtaine de conseillers, dit Onier
Talon, ne voulurent pas aller au Palais-Royal, de crainte d'êlre arrê-
tés. F. R.
• L'arrêt du 10 juin. Voy. plus haut, p. 68.
8 II paraît même qu'un maître des requêtes, Boucherat, avait appelé
l'arrêt du conseil une lettre de cachet étendue but du parchemin. (Voy.
Onier Talon.) f. r.
CHAF1ÏHE XXII. — 1(348. 75
France, et donner de grandes espérances aux ennemis.
II conclut enfin par la lecture d'un autre arrêt donné
par le Roi ce même jour : et ce dernier contenoit un
grand raisonnement sur toutes les choses présentes et
passées, et cassoit non-seulement celui qu'ils avoient
donné en faveur de la jonction de toutes les compa-
gnies, mais encore celui qu'ils avoient donné le jour
précédent 15 du mois; avec défenses expresses de s'as-
sembler avec les députés des autres compagnies. 11
leur ordonna de la part du Roi de s'employer seule-
ment à rendre la justice à ses sujets, sans se plus mê-
ler des affaires de l'État. 11 leur dit que le Roi seul pré-
tendoit y avoir droit comme son propre héritage, et le
pouvoir de gouverner à sa volonté, ou par lui, ou par
ses ministres; que les voix dans leurs assemblées avoient
été comptées, et non pas pesées; que dans la compa-
gnie il y en avoit eu de sages; que Sa Majesté étoit fâ-
chée de ne les pouvoir séparer des autres pour les pou-
voir dignement récompenser et les louer publiquement
en celte occasion; mais qu'elle en feroit la différence
quand il seroit temps de le pouvoir faire; et, à l'heure
même, fit commandement au greffier d'apporter à la
Reine la feuille du dernier arrêt avant les vingt-quatre
heures passées 1 .
Le premier président voulut répondre ; mais la Reine
l'interrompit, et lui dit qu'elle ne vouloit point de ré-
ponse ; qu'en son particulier elle connoissoit ses bonnes
intentions, que cela suffisoit; et qu'à l'égard des fac-
tieux qui troubloient le repos de l'État, elle les assuroit,
s'ils n'obéissoient au commandement du Roi, de les
punir en leur personne, en leurs biens et en leur pos-
térité.
1 Voy. cet arrêt dans les Mémoires d'Orner Talon (année 1648, on
note), p. ii.
h. 7
74 MÉMOiKËS DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
Malgré cette cérémonie, aussitôt qu'ils furent re-
tournés, ils s'assemblèrent après midi, et défendirent
tous d'une voix au greffier de porter la feuille de leur
arrêt à la Reine, selon qu'elle leur avoit commandé.
Ils mandèrent de plus aux députés des autres compa-
gnies, qui étoient dans la chambre die Saint-Louis,
qu'ils ne pouvoient s'assembler alors avec eux, que
premièrement ils n'eussent délibéré entre eux sur ce
qui leur avoit été ordonné de la part du Roi.
Les politiques, qui raisonnoient dans le cabinet sut
les affaires présentes, disoient tous que le peu de cas
que le parlement faisoit des défenses de la Reine devoit
obliger le ministre à le punir, se servant contre lui,
pour soutenir l'autorité du Roi, des moyens qu'une
juste vigueur peut fournir en de telles occasions. Mais,
outre que beaucoup de gens, à qui la puissance du favori
déplaisoit, ne désapprouvoient pas tout-à-fait ce que fai-
soit le parlement, ceux mêmes qui paroissoient conseiller
le châtiment n'auroient pas souhaité que le cardinal
eût suivi leur avis.
Si cette voie eût été un remède assuré à ce mal, ils
ne l'auroierit pas enseigné, parce que tous vouloient sa
peile, et eussent été au désespoir qu'il eût fait ce qu'il
falloit faire pour empêcher les malheurs qui la leur
pouvoient faire espérer. De sorte que ce ministre man-
quant de bons conseils, et, à ce qu'on a cru, de fermeté,
il laissa passer les occasions d'arrêter ce torrent dans le
commencement de son cours ; et cette tolérance aug-
mentant de beaucoup l'audace du parlement, les jours
suivans il continua de s'assembler, et témoigna dans
son unité une grande et ferme résolution de soutenir
ses intérêts contre le Roi.
l^e ministre, qui ne voulut point pousser les choses à
l'extrémité, prit le parti de la douceur et de l'humilité,
CIIAP1THK XXII. — Hi48. 75
comme les autres prenoient celui de la force et de la
iierté. Les choses ne pouvoient pas subsister, les uns
menaçant sans faire de mal, et les autres offensant sans
rien craindre. Il falloit nécessairement que leur har-
diesse donnât de la crainte au ministre, ou que lui,
n'en voulant point avoir, leur fit naître la terreur dans
l'Ame par les effets de la puissance souveraine. Mais il
ne prit pas cette voie : il rendit les armes, et suivit,
malgré les maximes ordinaires de la politique, celles
de la tolérance et de la douceur.
Le parlement, de son côté, n'envoya point la feuille
qu'on leur avoit ordonné d'apporter à la Reine : tous
opinèrent hautement que leurs arrêts auroient lieu et
que celui du Roi seroit nul ; et fut arrêté qu'ils s'assem-
bleroient, malgré les défenses de la Reine, dans la
chambre de Saipt-Louis. Ils murmurèrent fortement,
et firent connoître par leurs harangues que non- seule-
ment leurs intérêts, le droit annuel pour eux et celui
des officiers les animoient avec justice ; mais ils dé-
clarèrent qu'outre cela ils vouloient prendre connois-
sance de l'administration des finances et se mêler de ré-
former l'État, qu'ils soutenoient n'être pas bien gou-
verné.
L'avocat général *, voulant un peu s'acquitter de son
devoir, et, comme l'homme du Roi, représenter au
parlement l'excès de leur hardiesse, leur dit qu'ils en
étoient venus si avant, qu'il falloit que l'autorité royale
fût dégradée, ou que celle de leur compagnie fut anéan-
4 En reproduisant la substance de son discours et ses conclusions dans
ses mémoires,- Orner Talon ajoute : « Il -y aVoit une telle chaleur dans
l'esprit de la plupart de messieurs des enquêtes, qu'ils n'étoient capa-
bles d'aucun discours. Et de fait, ils s'élevèrent par trois fois sur moi
aux trois endroits que j'ai rayés, et témoignèrent par un bruit sourd et
par une émotion non articulée (car un seul ne parla] que ce que je disois
ne leur plaisoil pas. » p. r.
76 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
tie; et leur conseilla, en homme sage, d'apporter quel-
que modération à leur emportement.
11 fut traité de ridicule par toute la jeunesse des en-
quêtes, comme s'il eût dit les plus grandes imperti-
nences : et celui qui en tant d'occasions avoit montré
tant de partialité pour les intérêts du parlement et du
public, au premier mot qu'il voulut dire en faveur de
l'autorité du Roi, fut maltraité et forcé de se taire. Tous
lui répondirent qu'il avoit tort de leur faire des remon-
trances; qu'ils étoient tous bons serviteurs du Roi aussi
bien que lui ; que ce qu'ils faisoient n'étoit que pour
son service, et qu'ils vouloient seulement réformer les
abus de l'Etat, et particulièrement le mauvais usage
des finances.
Le ministre, voyant donc que ces mutins tenoient
ferme contre lui, se résolut d'aller à eux, et de regagner
ces esprits farouches par la facilité et l'intérêt. La Reine,
qui les avoit menacés en souveraine qui n'appréhendoit
rien, et qui croyoit, avec beaucoup d'apparence de
raison, que l'exil et la prison pourroient remédier à
ces désordres, eut de la peine à se résoudre de suivre
les sentimens du cardinal. Elle disoit à ceux qu'elle
croyoit de ses amis qu'il étoit trop bon, et qu'il gâteroit
tout en voulant acquérir les bonnes grâces de ses enne-
mis. Elle avoit un grand mépris pour la robe, et ne
pouvoit pas s'imaginer que cette portion des sujets du
Roi pût l'incommoder ni apporter du changement dans
ses affaires.
Elle ignoroit les grands événemens qui, par des
commencemens bien moindres, ont renversé les royau-
mes les plus puissans, et ruiné les empires les plus
affermis ; de sorte que ne connoissant que sa grandeur
et le faste extérieur qui environne les rois par tant de
gardes et de suite, quoique sa vertu lui en Rt mépriser
CHAPITRE XXII. ~ 1648. 11
l'éclat, cet éclat la rcndoit incapable de concevoir que
sa régence, qu'elle voyoit accompagnée de tant de
gloire, pût recevoir quelque révolution par cette voie.
C'est pourquoi elle proposoit le châtiment comme un
remède qui devoit indubitablement arrêter la révolte
dans sa source; et ce senliment étoit tout à fait selon
le bon sens et l'avis des plus habiles de la cour. Souvent
elle disoit à ses familiers qu'elle ne consentiroit jamais
que cette canaille ( voulant parler des gens de robe )
attaquât l'autorité du Roi son fils : si bien que son
ministre, qui n'avoit pas cru que leur audace pût ar-
river au point de se voir contraint de céder, fut enfin fâ-
ché d'avoir aigri l'esprit de la Reine contre le parlement.
Cette princesse, qui avoit de la douceur et de la
bonté, avoit néanmoins une fermeté nonpareillc qui
marquoit assez que, pour peu qu'elle eût été soutenue,
elle auroit suivi les maximes de la sévérité avec assez
de force et de vigueur dans cette rencontre, où il s'agis-
soit de punir la hardiesse des sujets du Roi , qui vouloient
s'opposer à son autorité.
Elle étoit excusable d'avoir ce sentiment et cette sé-
vérité bien conduite et bornée de la raison et de la
douceur, qui paroissoit en elle dominer quasi toujours
ses qualités contraires. H est à croire que quelques
exilés l'auroient sauvée de beaucoup de maux; car
sans doute que leur disgrâce eût été suivie des effets de
sa bonté, qui l'obligeoit à ne faire tort à personne, et à
laisser jouir les officiers de leurs biens et de leurs
charges, comme par le passé. Mais elle étoit destinée à
suivre souvent les volontés de son ministre, et il fallut
qu'elle consentît à ce qu'il désiroit de faire en cette
occasion.
11 résolut donc, avec le duc d'Orléans et le prince de
Condé, de faire offrir au parlement tout ce qu'il de-
78 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
mandoil. 11 comprit alors qu'il avoit trop poussé les
compagnies souveraines, et il voulut que sa douceur
en fût le remède. Les princes et le cardinal se trou-
vèrent du même avis sur ce chapitre ; et comme un
jour ils parloient ensemble de la Reine et de sa fer-
meté, le ministre leur dit qu'il désiroit fort de paci-
fier toutes choses, et que la Reine étoit vaillante comme
un soldat qui a du courage lorsqu'il ne connoît pas le
péril.
Selon cette dernière résolution, Ton fit assembler
chez le duc d'Orléans l tous les doyens de chaque
chambre. Ce prince leur parla cordialement, les assura
de sa protection auprès de la Reine, leur, promit d'in-
tercéder pour eux, et leur fit espérer qu'on leur donne-
rait tout de nouveau le droit annuel gratis. On leur
demanda de ne plus protéger les maîtres des requêtes,
et on leur fit entendre que s'ils vouloient seulement
faire semblant d'être sages, on leur promettoit tout bas
à l'oreille qu'ils seroient bientôt rétablis ; que de même,
abolissant ce nom de jonction, on leur promettoit de
ne rien demander aux autres compagnies dont ils
prenoient la défense, et de faire rappeler les exi-
lés. Le chancelier les exhorta de tout son pouvoir
à recevoir de bonne grâce les faveurs que la Reine
leur accordoit par l'entremise de Monsieur, oncle dn
Roi.
Le cardinal leur fit aussi un grand discours qui con-
tenoit la même chose, et qui concluoit à les prier de
considérer que, leur offrant, tout ce qu'ils pouvoient
désirer de la bonté de la Reine, ils seroient coupables
envers les peuples en refusant ces grâces de tous les
maux qui pouvoient arriver; et qu'ils en répondroient
4 Le dimanche 21 juin.
CHAPITRE XXII. — 1648. 7U
devant Dieu et les hommes, et en porteraient le blâme
dans la postérité 1 .
Cela fait, on espéra que les affaires s'accommoderoient;
car les.présidens, qui sont toujours plus de la cour que
les conseillers, avoient fait espérer au cardinal que,
moyennant cette douceur, la compagnie deviendrait
sage. Mais ils ne se trouvèrent pas véritables dans leur
jugemens, ni la politique du ministre avantageuse à
l'Etat ; ce qui nous marque fortement que la corruption
des hommes est telle, que, pour les faire vivre selon
la raison, il ne faut pas les traiter raisonnablement, et
que, pour les rendre justes, il faut les traiter injuste-
ment.
Jusque-là le parlement avoit eu quelque droit de
s'opposer à ce qu'on avoit voulu faire aux compagnies
souveraines; et, dans le vrai, le public a besoin de
celte protection contre la souveraine puissance, laquelle
seroit quelquefois à craindre entre les mains des mi-
nistres, si elle n'avoit les bornes que les rois mêmes
ont voulu y mettre par l'entremise des parlemens. Si
cette célèbre compagnie eût seulement pris soin d'ac-
compagner ses actions et ses paroles d'une plus grande
soumission pour les ordres du Roi et de la Reine, leurs
intentions pouvoient être louables, et leurs très-humbles
remontrances pouvoient trouver leur justification dans
les lois de l'équité, dans celles de l'État, et dans l'opi-
nion des gens de bien. Mais, en méprisant la. bonté
que la Reine consentit d'avoir pour eux dans cette
occasion, ils devinrent criminels et firent clairement
voir que la passion, l'injustice et l'intérêt des cabales
où ce corps étoit entré les faisoient agir, et non pas
le bien public.
4 Tout ceci est confirmé par Orner Talon, f. r.
80 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
On peut dire de plus que le cardinal fut blâmé d'en
avoir usé de cette manière, parce que le succès le fit at-
tribuer à foiblesse. Il auroit fait honte aux tyrans par
cette action , s'il eût rencontré des hommes vertueux
dont l'intention eût été droite; et, bien loin d'en être
méprisé, il en eût mérité des louanges éternelles, puis-
que la rigueur est de soi mauvaise, et que, si la malice
des inférieurs n'obligeoit ceux qui les gouvernent à s'en
servir, ceux qui seroient les plus opposés à ces maximes
seroient sans doute les plus dignes de respect, et ceux
dont la gloire seroit la plus estimable.
Cette journée déshonora le ministre, parce qu'il avoit
été prodigue des faveurs de son Roi, et que, par cette
profusion , il avoit attiré, par le refus de ceux du par-
lement , une grande diminution à la puissance royale ;
mais, dans le vrai, elle leur étoit plus honteuse qu'à lui,
puisqu'elle étoit une marque certaine de l'iniquité de
cette compagnie.
Avant cette conférence si remarquable en ses circon-
stances, la Reine, par l'avis du cardinal, voulut voir et
entretenir Châteauneuf, et l'envoya quérir à Montrouge,
pour prendre son avis sur les affaires présentes. Les po-
litiques de la cour, qui trouvèrent cette action éton-
nante , et qui en voulurent pénétrer le fond , crurent
qu'alors le ministre balançoit entre la rigueur et la clé-
mence, et que, dans cette pensée, il voulut, par la vi-
site d'un homme dont l'esprit avoit toujours paru hardi,
persuader au public que ce qui se feroit pour châtier le
parlement venoit de ses conseils. Mais lui , craignant
quelque finesse de cette nature, parla à la Reine selon
ses soupçons , lui disant toujours, sur toutes les ques-
tions qu'elle lui fit , que , ne connoissant point le fond
des affaires, il étoit impossible qu'il pût lui donner au-
cun conseil.
CHAPITRE XXII. — 1648. 81
Le lendemain [les 22 et 23 juin] , les chambres s'as-
semblèrent ' à l'ordinaire; et, bien loin de se tenir pour
contentes, leurs délibérations allèrent à remercier le
duc d'Orléans du soin qu'il prenoit de leurs intérêts.
Ils témoignèrent vouloir refuser les grâces que la Reine
leur avoit offertes, et demandèrent que remontrances
lui fussent faites pour lui témoigner que ce n'étoit point
pour leur intérêt qu'ils prétendoient s'assembler ; mais
que, comme bons serviteurs du Roi, ils désiroient tra-
vailler à réformer les abus de l'Etat, et la supplier que,
pour cet effet, Sa Majesté ne trouvât point mauvais
qu'ils suivissent leur première résolution.
Ils demandèrent, outre cela, que l'arrêt qui avoit été
prononcé contre eux fût annulé, et le leur tenu bon et
valable. Cette hardiesse donna un sensible déplaisir au
ministre, qui, s' étant mis au lit ce jour-là de meilleure
heure qu'à l'ordinaire, outre le dépit de toutes ces mau-
vaises aventures, dit à un de ses amis, avec beaucoup
de chagrin, que le chancelier et le surintendant l'avoient
laissé tomber en confusion, et qu'ils s'en repentiroicnt.
1 Orner Talon, dans ses Mémoires, dit même que la délibération dura
quatre matinées, et que l'assemblée était de cent quatre-vingt-dix-sept
personnes, f. r.
82 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVHJ..K
CHAPITRE XXIII
(Juin 1648.) — Mort du roi de Pologne. — Présence du roi à la cérémo-
nie du feu de la Grève. — Mazarin fait inutilement des concessions
au parlement. — Audace croissante de la magistrature. ■ — Abatte-
ment du cardinal. — Propositions des députés du parlement et des
autres compagnies souveraines. — Le duc d'Orléans leur propose
une conférence. — Siège de Tortose par lé maréchal de Schoni-
berg. — Affaires de Naples et d'Italie. — Nouvelles avances de Ma-
zarin aux magistrats. — Remplacement du surintendant d'Émery par
le maréchal de La Meilleraye. — Situation obérée de la cour. — Con-
férences du duc d'Orléans et des ministres avec le parlement. — A mère
tristesse d'Anne d'Autriche. — .Inquiétudes de son ministre. — Dé-
tresse de la reine d'Angleterre. — La cour cède aux magistrats. —
Réflexions politiques à l'occasion du droit de remontrance. — Révolte
générale des parlements.
On reçut alors la nouvelle de la mort du roi de Po-
logne, qui ne causa nul déplaisir .à la Reine que celui
de prendre le deuil. Elle n'étoit pas assez satisfaite de
sa veuve, à qui elle a voit mis la couronne sur la tête ,
pour s'inquiéter de sa fortune ; et quand elle, auroit
voulu prendre part à ses intérêts, il y auroit eu plus de
quoi se réjouir avec elle que de sujet de la plaindre.
Elle avoit perdu un mari qui ne l'avoit pas bien traitée,
qui étoit haïssable de sa personne, et qui, selon les ap-
parences , laissoit pour roi un de ses frères qui ne la
haïssoit pas. 11 avoit dessein de l'épouser, au cas qu'il
put être élu roi à la place de son aîné pour commander
ces peuples. Sa naissance, ses amis et l'assistance de la
reine de Pologne, qui avoit de l'argent et du crédit, lui
donnoient lieu d'espérer ce bonheur ; et toutes ces cho-
ses arrivèrent en effet quelque temps après, au contente-
ment de l'un et de Vautre.
CilAWTRE XXlll — 1048. «ô
La veille de la Saint-Jean, le Roi, pour attirer par
les jeux l'amour et le cœur de ses sujets, prit la place
du duc de Montbafcon, gouverneur de Paris. Il se trouva
à la cérémonie du feu de la Grève, que la ville fait faire
en ce jour. Il ralluma lui-même ; et la Reine lui tint
compagnie en cette incommode fête, qui lui coûta bien
du chaud et de la fatigue. Pour montrer plus de con-
fiance au peuple, il y fut sans gardes ni grand ap-
pareil.
Le cardinal, pour continuer de marcher dans la
route qu'il a voit choisie, fit offrir aux maîtres des re-
quêtes que, s'ils vouloient faire supplier la Reine, par
le chancelier, de les rétablir, il leur promettoit qu'ils le
feroient aussitôt. Mais ils le refusèrent , et lui répondi-
rent, après Tavoir très-humblement remercié, qu'ils ne
pouvoient se départir du parlement , qui avoit voulu
prendre leur protection.
Pour revenir au parlement, dont les démarches fai-
soient alors toute l'occupation de la cour, après avoir
fait plusieurs délibérations , leur dernier arrêté fut de
remercier Monsieur, de députer vers la Reine pour jus-
tifier leur arrêté du 13 mai et la sincérité du parle-
ment, se plaindre des paroles injurieuses qu'on leur a
dites en sa présence des arrêts du conseil, en demander
la suppression et la liberté des prisonniers , et assurer
Sa Majesté qu'il ne se passera rien dans la chambre de
Saint-Louis que pour le bien de son service.
La crainte qu'on avoit de pis fit trouver cette conclu-
sion supportable. On crut qu'ils viendroient faire des
protestations de fidélité et de service à la Reine , qui
pourroient porter les affaires à quelque accommode-
ment. Le lendemain, elle les reçut dans sa petite gale-
rie. Auprès d'elle étoient le duc d'Orléans, le cardinal
et les autres ministres , selon Tordre accoutumé : et
84 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEYILLE.
comme on cspéroit quelque douceur de leur part , on
les reçut les portes ouvertes ; mais il arriva le contraire
de ce qu'on avoit espéré. La remontrance du premier
président fut si forte et si hardie, qu'elle surprit tous les
auditeurs, et la Reine en parut offensée. Je l'ai voulu
insérer ici, afin de mieux faire connoître à ceux qui li-
ront ces Mémoires quel étoit l'esprit de cette compagnie,
et l'audace de leur entreprise. En voici les principaux
points, que j'ai remarqués moi-même pour l'avoir en-
tendu prononcer.
SOMMAIRE DE LA HARANGUE DU PREMIER PRÉSIDENT .
Son discours roula sur ce que les souverains dévoient
plutôt régner par amour que par crainte, et que la jus-
tice étoit le principal lien entre le souverain et le peu-
ple. Que cette justice rendue par le ministère des offi-
ciers , lesquels la distribuoient aux peuples, se vojoit
aujourd'hui vexée de tous les cutés. Que l'on avoit tou-
jours cru que le temps étoit le souverain remède à tous
maux ; mais qu'au contraire ceux dont ils se plaignoient
empiroient par le temps, et qu'il falloit croire que la
continuation iroit bientôt à miner l'autorité du Roi et
le bien de son État. Qu'il ne restoit plus que le parle-
ment à servir de barrière pour empêcher les désordres
dans lesquels cette autorité étoit tombée. Qu'on avoit
persuadé à Sa Majesté qu'il ne leur étoit pas permis de
s'assembler, quoique ce fût chose ordinaire ; et que ce
mot d'union avoit tellement choqué l'esprit de ceux qui
lui donnoient ces pernicieux conseils, dont le contre-
coup sembloit frapper l'autorité royale, qu'on avoit
voulu les faire passer pour des personnes factieuses et
séditieuses. Que ces accusateurs méritoient bien mieux
CHAPITRE XX111. — 1648. 85
ce titre que ceux qui n'avoient jamais eu d'autres in-
tentions que celles que leur innocence et le respect
qu'ils dévoient au Roi leur pouvoient inspirer. Qu'ils
étoient obligés de faire entendre à Sa Majesté que ces
mêmes personnes lui avoient celé l'exemple de 1018,
où ils s' étoient assemblés pour les affaires publiques,
même pour les rentes des aides ; que le prince alors
avoit approuvé tout ce qui s'y étoit fait, ayant connu
que toutes les choses s'y étoient passées pour le bien de
son service. Que quand il pensoit à cette élévation de
trône devant lequel, depuis peu de jours, le premier
parlement de France avoit fait amende honorable , où
leurs arrêts du 13 mai et \ 5 juin avoient été lus publi-
quement, et cassés par celui du conseil, et diffamés par
des accusateurs coupables, contre des innocens accusés
de divers crimes, et d'autant d'injures qui avoient été
publiques, ils étoient obligés de faire entendre à Sa Ma-
jesté qu'ils étoient bien instruits que cette injure ne
procédoit pas de sa part ; qu'ils n'étoient que trop cer-
tains de sa vertu, de sa piété, et des extraordinaires sen-
timens de sa bonté. Aussi, qu'ils ne doutoient point
qu'elle ne fût bientôt désabusée des mauvaises impres-
sions que ces personnes lui avoient données , et que
dans peu de temps elle auroit sujet de le croire. Et con-
clut qu'il avoit charge du parlement de lui faire enten-
dre la justice de leur arrêté ; la supplier très-humble-
ment de vouloir faire la suppression de l'arrêt du conseil
du 8 juin 1648, donné contre eux ; trouver bon que les
leurs subsistassent en leurs registres, comme ayant été
donnés avec pouvoir et justice; et qu'il lui plût donner
une déclaration de l'innocence du parlement, qui avoit
été accusé et injurié sans juste cause. Qu'il ne se feroit
rien dans leurs assemblées qui ne fût pour le bien du
service du Roi, pour celui du public, et repos de son
80 MÉMOIRES DE MADAME DÉ MOTTËVILLË.
État. Qu'il H conjuroit très-ardemment de leur conti-
nuer rhotirieur de sa bienveillance, avec protestation
qu'llfa étoiént ses très-humbleè et frès-obéissàhs et très-
fidèles serviteurs.' ' r ' "
Après que cette harangue Rit' finie', la Reine, tout in-
terdite ; fit ; approcher les gens du Rbî, et leur dit que
dans peu de jours elle feroit savoir ses volontés au par-
lement. L'état de la France étoit tel,* qu'il n'étoit plus
temps de se porter à la rigueur saris là hasarder à de
grandes révolutions. Le* parlement avoit trop Usurpé
d'autorité. En refusant liis'gi'âces qu'on leur' avoit of-
fertes, ils àvoient niontré au peuple qu'ils ne deman-
doientque le bien public J et le i*emede des désordres
de l'État. '"
Ce même peuple étoit accablé de taxes et de tailles :
le royaume étoit appauvri par de longues gilerres ;'tout'
le monde étoit mal content. Les courtisans haïssôïent le
ministre': tbus vouloient le changenlent, par dérègle-
ment d'esprit plutôt que par raison. Le ministre étant
méprisé, chacun prenoit la liberté de suivre son caprice :
si bien qu'il leur paroissoit très-juste de crier contre les
partisans, qui en effet seihbloient être les seuls qui
triomphoiënt des misères publiques. Les gens de bien,
sans considérer que c'est ûri mal quelquefois nécessaire,
et que tous les temps, à cet égàftl, ont été quasi égaux ,
espéroient par le désordre quelque plus grand ordre;
et ce mot dé réformation leur plaisôit autant par un
bon principe, qu'il étoit agréable à ceux qui souhaitoicnt
le mal par l'ëxcôè dé fëur folie et de leur ambition! De
sorte que tous , par différehs motifs , s'empôrtoient à
pester contre la Reine et contré son ministre, sans con-
sidérer qu'il n'étoit pas juste de souffrir que le parle-
ment prît l'autorité de réformer l'État à sa volonté, et
CHAPITBE. XXIII. — 1648.
que cette réformation portait en conséquence la destruc-
tion dp la monarchie, par le bouleversement qulun mé-
lange si monstrueux, si opposé à nos lois, et si funeste
à la royauté, devait causer à l'Etat. , . .
Ces lois contiennent en .elles sans doute les règles
nécessaires à la conduite des peuples et à leur bon-
heur,; elles sont équitables, la justice en «est le fonde-
ment, et l'autorité royale en est et en doit être le sou-
tien. Ma|s il faut aussi comprendre en les observant,
selon que nous le devons faire, qu'elles nous soumet-
tent, par Tordre de Dieu, à la puissance suprême et
unique de nos rois, sans qu'il nous soit loisible, sous
aucun . prétexte, d'y pouvoir jamais manquer. Si les
parlerpens avouent eu le pouvoir, de corriger leurs fautes
et celles de leurs ministres, nous ne savons pas si ceux
qui les composeraient n'en feroient pas de plus gran-
des; s'ils ne banniraient point la vertu de dessus le trône
pour y placer le vice., et si l'ambition q\ les passions. de
plusieurs ne seroient pas beaucoup plus dangereuses
que celles d'un seul. . .
Par , la docilité, du cardinal et par les offres qu'il avoit
faites à cette compagnie, elle avoit du voir que si de
bonne Jfoi ils eussent aperçu quelque désordre dans les
finances, et qu'alors ils en eussent demandé modeste-
ment la réformation,, elle leur aufîpit été accordée. Si
par ]eur fidélité ils avoient servi le Roi utilement, et
que par leurs très-humbles remontrance?» les peuples
eussent ( pu recevoir dij r soulpgemenA, ifôauroient acquis
cette réputation fl'être des juges, et des si^ets sans .re-
proche. Ils auraient pu mériter cette gloire, que les
jois.iqêmes à ,l' avenir puroient dû Qstfimeren eux la
probité, qulies^auroitjjfaitj.agÉr adroitement pour le
hien du public et, le bonheur, 4e l'JEtat. .y ,
Mais ils étaient fort éloignés de ces sentimens, et leur
88 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVtLLE.
audace démesurée lit croire au ministre que le meil-
leur parti étoit celui de la dissimulation. 11 se résolut
donc de faire cette réponse au parlement, qui fut infi-
niment blâmée par les deux partis. Le 29 de juin au
soir, on leur manda par les gens du Roi : Que la Reine
a si bonne opinion de leur fidélité, qu'elle ne peut croire
que leurs assemblées puissent être par leur volonté
en aucune façon préjudiciables au service du Roi; que
cela étant, elle leur permet de s'assembler, pourvu
que toutes leurs délibérations aient à finir dans la se-
maine.
Le soir du ?>() de juin, M. le cardinal dit à la Reine,
devant toute la cour, qu'il venoit de recevoir des lettres
de Flandre par lesquelles on lui mandoit que les enne-
mis prenoient cœur sur les nouvelles qu'ils a voient du
procédé du parlement; et qu'on avoit tellement com-
menté sur l'histoire, qu'ils croyoient Paris en armes;
que cela, quoique faux, faisoit un mauvais effet pour
les affaires du Roi et animoit les étrangers à tout entre-
prendre.
Comme il se sentoit alors battu par la tempête, il
affectoit tellement l'humilité, qu'il dit ce même soir à
madame de Senecé, qui lui parla de ses nièces qui
étoient encore auprès d'elle, qu'il la prioit de les nour-
rir en simples demoiselles; qu'il ne savoit encore ce
qu'elles deviendroient, non plus que lui. Et comme il
savoit qu'on l'accusoit de prendre de l'argent, il mon-
troit, autant qu'il lui étoit possible, de n'être point in-
téressé, et disoit qu'il ne souhaitoit de la fortune et du
bien que pour en faire part à ses amis.
Les députés du parlement et des autres compagnies
souveraines s'assemblèrent dans la chambre de Saint-
Louis, selon leur volonté et le consentement de la
Reine. Ils lui a voient extorqué cette permission malgré
CHAPITRE XXIII. — 1648. 89
elle, dont ils faisoient peu de cas, aussi bien que de ses
grâces et des douceurs de son ministre. Les premières
propositions qu'on y fit furent hardies, séditieuses, et
toutes en faveur du public et du peuple, afin de s'en
faire aimer, et de se donner de la force par ce qui fait
la force même des rois * .
I. La première proposition fut de remettre au peu-
ple le quart des tailles qui se donnoient aux partisans.
II. De donner au peuple ce qu'ils dévoient des der-
nières années, lesquelles ils ne pouvoient payer par leur
insolvabilité.
III. De révoquer entièrement les intendans des pro-
vinces, qui profitoient, à la foule du peuple, de tels
emplois; et rendre responsables des deniers du Roi les
trésoriers de France, les élus et les autres officiers
commis à cet effet.
IV. Que nulle personne ne pourra être mise en pri-
son, que passé vingt-quatre heures il ne soit interrogé
par le parlement, qui à l'avenir doit prendre connois-
sance de la cause pour laquelle il y sera mis.
V. Que nulles impositions ni taxes ne pourraient être
mises sur le peuple sans que les édits en fussent dûment
vérifiés.
VI. Qu'il se fera une chambre de justice composée
des quatre compagnies souveraines pour juger souve-
rainement des abus et malversations qui se sont faites
dans les finances.
Voilà les principales propositions qui se firent dans
cette assemblée, qui ne devoit travailler que pour le
service du Roi. La Reine, dans cette extrémité, pour
éviter que le parlement ne rétablît les maîtres des re-
quêtes de sa propre autorité, leur fit ce bien sans qu'ils
1 Le texte authentique de ces curieuses propositions se trouve dans
les Mémoires d'Orner Talon (année 1648.) f. r.
8.
90 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
le iiii demandassent. Après les avoir interdits et con-
damnés dje.sa propre bouche, elle. fut forcée, malgré
le mépris qu'ils a voient fait de. -ses ■ grâces, de les re-
mettre dans leur .premier état, fit, «pour couvrir la
honte de la royauté, on se servit de l'entremise de Mon-
sieur, oncle du Roi, qui, sur un compliment que quel-
ques-uns de leur compagnie lui firent pour le remer-
cier de ce qu'il avoit témoigné les vouloir favoriser,
leur offrit encore tout d,e nouveau d'y travailler; et eux,
après en avoir eu la permission du parlement, l'accep-
tèrent volontiers. Ils commençoient à n'être pas si
contens de ce que cette compagnie vouloit retrancher
les intencjans, parce que ces emplois par oissoient leur
appartenir, et qu'ils y faisoient leurs affaires.
Les jours suivans [4 juillet], on continua les délibé-
rations commencées 1 , et le rapport s'en faisoit à la
grand' chambre, où, se donna un arrêt, le 4 du mois,
qui révoquoit les mtendans des provinces, comme gens
qui ruinoient le peuple par leurs voleries; et les maî-
tres des requêtes y signèrent les premiers comme ama-
teurs de la chose publique, ainsi que de véritables Ro-
mains. Cela se fit sans faire aucune mention, dans cet
arrêt, de la volonté ni du consentement du Roi.
Le 6,de juillet, le duc d'Orléans alla au parlement;
et, par un grand discours qu'il leur fit, il tâcha de leur
montrer combien leur procédé donnoit .de fausses, .es-
pérances aux ennemis, qui enfin se pourroient rendre
véritables, contre. leurs uiteptiqns, s'ils ne prenoient le
parti du Roi. aussi bien que celui' du publie; que, non-
obstant ]es dangereuses conséquences de Leur con-
duite, la Reine ne trauvoit point mauvais la volonté
1 Voir le détail de ces délibérations dans les Mémoires d'Orner Talon
(année 1648). F. r.
CHAPITRE XXI11. — KU8. M
qu'ils avoient de remédier aux désordres de .l'Ktal;
mais qu'elle désiroit que ce fût sans blesser la grandeur
et le bonheur de la France; que, pour cet effet, elle les
prioit de surseoir l'exécution de l'arrêt qu'ils avoient
donné contre les intendans des provinces; et Monsieur
leur offrit pouj* conclusion une conférence sur toutes
leurs propositions, dans laquelle il leur promit sa pro-
tection et une enjjère sincérité pour toutes les choses
qu'on y traiteroit, comme un prince qui, n'ayant
trompé personne, ne voudront pas commencer par une
compagnie pour laquelle il avoit beaucoup d'affection,
et finit par quelques paroles de compliment.
Ce même jour, les maîtres des requêtes vinrent au
Palais-Royal en corps remercier la Reine de la grâce
qu'elle leur avoit faite de les rétablir. Sa Majesté les
reçut dans son grand cabinet avec sa compagnie ordi-
naire, qui étoit le duc. d'Orléans, le cardinal, le chan-
celier et les quatre secrétaires d'Etat. Leur harangue
fut humble et pleine de reconnoissance. Us allèrent
aussi chez Monsieur, oncle du Jtoi, et finirent par le
cardinal.
En même temps arriva un courrier de Catalogne
qui apprit à la Reine que le maréchal de Shomberg,
qui commandoit les armées du Roi en qualité de vice-
roi dans ce pays de conquête, étant dans le commen-
cement de l'entrepris^ de Tortose, qu'il avoit assiégée
depuis peu, fut averti que tes ennemis, avec plus de
forces que lui. alloient assiéger Flix; qu'il avoit été
ravitailler cette place et y jeter dep hommes, puis
étoit revenu achever son entreprise avec espoir d'y
réussir..
.De Naples, ou sut que les Espagnols ayant appris
que Gennare Ànnèse vouloit encore leur faire quelque
trahison, ou feignant de le croire pour avoir un pré-
ÏV MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
texte d'en user selon leurs maximes, le firent arrêter
prisonnier. Comme cette nation est accoutumée à ne
pas pardonner, on crut alors qu'ils leferoient mourir,
et vengeroient par là le duc de Guise, qui étoit toujours
dans leurs fers. Un peu après arrivèrent des nouvelles
que le maréchal Du Plessis, qui commandoit les trou-
pes du Roi en Italie sous le duc de Modène, avoit défait
le marquis de Caracène, qui étoit général de celles d'Es-
pagne; mais, pour tribut de cet honneur, il y perdit un
fils qu'il regretta beaucoup.
A l'égard du parlement, le 7 et le 8 se passèrent en
conférences au Luxembourg \ Ils témoignèrent tous
beaucoup de satisfaction du duc d'Orléans, et de la
douceur qu'il avoit pour eux dans leurs conférences.
Les députés de toutes les chambres des enquêtes et les
compagnies souveraines y assistoient, et on y traita de
toutes les affaires qu'ils avoient proposées à la chambre
de Saint-Louis. M. le cardinal, parlant à eux, loua leur
zèle pour le service du Roi; et ceux mêmes qui, peu de
jours auparavant, avoient été traités de rebelles en
présence de la Reine, et qui, dans le vrai, anéantis-
soient quasi l'autorité royale, furent alors appelés par
le ministre les restaurateurs de la France et les pères
de la patrie.
Cette inégalité de conduite donnoit aux espions de
ses défauts une grande matière de se railler de lui, de
le mépriser, de le traiter de foible, et de lui reprocher
de n'avoir point les vertus héroïques que les grands
hommes doivent pratiquer dans la conduite des grands
États ; car, selon les maximes générales, il faut gou-
1 Elles eurent lieu dans la grande galerie. Le duc d'Orléans avait son
fauteuil en face le cardinal Mazarin ; à côté de lui était le chancelier ;
puis venaient le premier président et les autres membres de la cour,
tous sur de simples pliants. (Voy. Orner Talon, Mém.) f. r.
CHAPITRE XXIII. — 1648. 95
verner un royaume par les lois, et les maintenir avec
de la fermeté et une conduite plus uniforme.
Pendant que ces conférences se faisoient, quelques
personnes du parlement travailloient à fomenter des
intrigues contre le surintendant d'Émery; et sa place,
qu'ils désiroient, étoit la véritable source des plaintes
qui éclatèrent contre lui 1 . lis firent semblant de ne
pouvoir souffrir que celui qui les avoit attaqués demeu-
rât dans les finances. Ainsi ils proposèrent au ministre
de l'éloigner. Tous s'animèrent à sa perte, les uns par
intérêt et les autres par fantaisie. Cet homme parut
chargé de toute la haine publique, et les intéressés fi-
rent espérer au cardinal que, moyennant son éloigne-
ment, toutes choses se rendroient plus faciles. Ses amis
de la cour, qui voyoient de loin Forage se préparer à
tomber sur lui, travailloient à le soutenir de toutes
leurs forces ; car, comme il les payoit bien, ils le
servoient de même. Mais le cardinal, s'imaginant
qu'il pouvoit acheter son repos par sa perte, se ré-
solut de le sacrifier au bien public, et au sien en parti-
culier.
Dans ces mêmes jours que la destinée de cet homme
étoit incertaine, qu'il y avoit des momens favorables
pour lui dans l'esprit de celui qui en étoit le maître, et
quelquefois de fort mauvais, où il regardoit le malheur
de ce surintendant comme la source de son propre
bien, il arriva qu'un des amis de d'Émery proposa,
dans la chambre de Saint-Louis, défaire recherche des
deniers qui a voient été transportés hors de France.
Quelques amis du ministre l'en avertirent, et plusieurs
1 Monglat* (Mémoires, quatorzième campagne) rapporte les exactions
de d'Émery, qui ruinait tout le monde pour trouver de l'argent, afin de
soutenir la guerre, et aussi de satisfaire V avarice, du cardinal, qui (toit
innatiable. F. B.
94 MEMOIRES* DE MADAME DE MOTTEVIIXE.
do ceux du parlement détournèrent cette proposition,
parce qu'ils .yoyoient .qu'elle alloit directement à sa
personne. Ils ne larmoient pas ; mais ils l'a voient trouvé
si doux et si copiiftode, qu'ils jugeoient à propos de se
servir alorp de sa mollesse prétendue pour mieux par-
venir, à leurs fins ; ils vouloient commencer par le sur-
intendant ayant que d'entreprendre tant d'autres ou-
vrages.. . • |i. , . ■: / l '■ '
Le cardinal, sachant, que celui qui avoit proposé la
recherche : des, deniers transportés étoit des amis de
d'Fmery, crut que ce surintendant avoit inspiré celte
pensée pour l'embarrasser lui-même et l'envelopper
dans sa fortune, afin qu'il, en fût le défenseur ou le
compagnon. Cette proposition ^n'ayant point eu d'effet
contre le ministre, en fit nécessairement un très-mau-
vais, contre le surintendant, et donna lieu au cardinal
de l'abandonner plus facilement à la rage publique,
et même avec quelque justice, puisqu'il pouvoit l'ac-
cuser de l'avoir vouluj perdre lui-même. Cette affaire
étant en cet état, le soir du 8, au retour de la confé-
rence du Luxembourg, sa disgrâce fut arrêtée entre la
Reine, le duc d'Orléans et le cardinal Nazarin; et ils
achevèrent de résoudre sur cet article ce qui setraitoit
depuis; .{nùt jours entre eux. •» f i *
Le lendemain ,$ur le midi, Le Tellier alla trouver
d'Ëmery de la part de la Reine, eilui commanda de se
retirer de la cour dans deux heures. Il est à croire que
cette ambassade né plut point à ce surintendant: Il vit
son malheuri.nofl pas sans l'avoir prévu et appréhendé,
mais bien sans l'avoir entièrement cru, parce qu'il
avoit toujours espéré que ses amis le sauveroient. L'abbé
de La Rivière, sur qui beaucoup tta choses routaient, à
cause delà grandeur de celui qu'il gouvernoit, lui avoit
fait espérer de le servir. Le maréchal de Villeroy et
0HAP1ÏKE XXllI. — 1648. 95
plusieurs autres traVailloient pour lui; mais ni l'abbé
ni les autres ne purent réussir 1 à le maintenir. '
Ils'étoit toujours flatté de cette èroyance que le mi-
nistre ne l'abandonnéroit pas, et qu'il ne devoit pas
donner cet avantage au parlement, puisque vraisem-
blablement il en devoit ensuite souffrir lui-même ; bar,
n'ayant plus cet objet devant leurs yeux qui attiroit
leurs malédictions, et l'esprit de révolté 1 ne devant pas
cesser, selon toutes les apparences, par sa seule perte,
il étoit à croire que, lui parti, ils attaqueroierit le mi-
nistre même, et qu'ainsi son intérêt l'obligeoit à le
maintenir. 1 Il se trbmpa dans son raisonnement ; mais
il ne s'en faut pas étonner : on pense pour l'ordinaire
différemment sur les' mêmes sujets, parce que les hom-
mes ont souvent différentes lumières et différens inté-
rêts.
Le gouverneur du Roi alla visiter d'Émery un quart
d'heure après qu'il eut reçu cet oftïfe. Il ne savoit rien
de ce changement, et il fut aussi surpris de Voir son ami
exilé, qu'il fut honteux de son ignorance. Deux jours
auparavant la Reine m'avoit traitée avec plus de con-
fiance, car elle me fit l'honneur de me dire, parlant
du surintendant, qu'il étoit vrai qu'il étoit fort haï, et
qu'il sembloit que, chacun voulant sa perte 1 , il étoit né-
cessaire qu'elle arrivât. Je jugeai parla qu'il étoit mal
dans ses affaires, et que ce gros pourceau spirituel l et
vicieux qui nous méprisoit, piarcé qUeles gens d'affaires
ne considéraient que ceux qui aVoient du crédit auprès
du ministre ; je jugeai, dis-je, que cet homme, que le
monde regardoit avec quélqïie : envie â cause dé ses 'ri-
chesses et des délices de «a vie, aHôtt' devenir urio'bjet
de compassion, un exemple agréable de la vicissitude
4 D'Émery était tort gras.
96 MÉM01KES DE MADAME DE MOTTEVILLÈ.
des choses de cet le vie, et par qui nous apprend lions
fortement que la figure de ce monde pusse *.
On envoya quérir aussitôt après le maréchal de La
Meilleraye, grand maître de l'artillerie. On lui donna
la surintendance comme à un homme dont le cœur pa-
roissoit au-dessus de Ta vare convoitise des richesses, et
qui, par les grands établissemens de sa fortune, n'en
avoitnul besoin. Ce seigneur, qui du temps du cardi-
nal de Richelieu avoit montré son courage dans beau-
coup d'occasions signalées, avoit l'âme noble, et faisoit
profession d'aimer la vertu et l'honneur ; mais, avec
toutes ses belles qualités, il fut jugé mal propre à cette
charge, parce que sa santé étoit mauvaise, qu'il se con-
noissoit mieux à la guerre qu'aux finances, et que de
son naturel il étoit violent. Mais de plus il étoit soup-
çonné de vouloir faire épouser à son fils unique une
des nièces du cardinal, et cette raison suffisoit pour être
haï delà sotte populace.
Comme il étoit honnête homme, et qu'il étoit estimé,
toute la cour en eut de la joie, et les gens d'honneur
crurent qu'ils y trouveroient de l'appui, et qu'il consi-
déreroit le mérite des personnes plutôt que leur fa-
veur. En effet, le peu de temps qu'il y demeura, quoi-
que mauvais et plein de misères, il contenta un chacun
par l'honnête manière de son procédé, et conserva ses
amis; au lieu que les voleurs les perdent, parce qu'ils
prennent tout pour eux, au contraire de celui là qui,
ne prenant rien pour lui et donnant le peu qu'il y avoit
dans les coffres du Roi, attiroit les bénédictions de tous
ceux qui virent son intégrité.
Aussitôt qu'il fut dans cette place, il envoya dire au
parlement, par le procureur général, que son intention
1 Saint Paul.
CHAPITRE XXIII. - 1648. 97
ctoit de les satisfaire par sa conduite ; qu'étant désin-
téressé et Gdèle à son maître, il croyoit pouvoir espé-
rer de leur plaire en le servant bien, et que volontiers
il y vouloit employer le reste de sa vie. Mais ceux de
cette compagnie, qui n'avoient plus de bornes dans
leur hardiesse et leur dérèglement, se moquèrent de
lui et le traitèrent de foible. Véritablement il le méri-
toit, leur ayant fait une soumission qu'il ne leur devoit
pas. Il fut blâmé d'avoir forcé son naturel pour mal
faire, car il n'étoit pas soupçonné d'être trop humble.
On lui donna Morangis et d'Aligre, qui sous lui dé-
voient signer toutes les expéditions, gens de probité
qui ne pouvoient être soupçonnés de péculat, ni même
capables de le souffrir en la personne des autres, et qui
apparemment haïssoient autant les partisans que les
plus zélés du parlement, mais gens en effet qui avoient
plus de vertu que de capacité : je veux dire de cette ca-
pacité qui trouve les moyens d'enrichir les rois sans
appauvrir leurs sujets.
Le surintendant d'Émery dehors, il parut que les
troubles dévoient s'apaiser, que le sort étoit tombé sur
lui, et que le salut du public se trouveroit en sa perte ;
mais les esprits n'étoient pas satisfaits par cette seule
victoire. Cette facilité du ministre augmentoit beaucoup
l'espoir des révoltés l ; et le parlement dès lors com-
mença de s'attribuer une puissance si excessive, qu'il
donnoit lieu de craindre que le mauvais exemple qu'il
voyoit en celui d'Angleterre ne leur fît quelque impres-
sion, et que ceux qui dans cette compagnie avoient de
4 Monglat confirme, sur ce grave point, le témoignage de madame
de Motteville. Le cardinal de Retz constate aussi l'affaiblissement qui
résulta pour l'autorité royale des concessions de Mazarin , mais il ajoute
que, dans la situation où s'était placé le ministre, il ne pouvait plus que
céder, f. h.
y
U8 MËMOIHES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
bonnes intentions ne fussent trompés par les autres.
Le royaume s'appalivrissôit chaque jour, la paix du de-
dans en ètoit troublée, et la France étoit en état de
craindre la guerre civile. La Reine fut contrainte d'em-
prunter de l'argent de quelques particuliers, et de met-
tre les pierreries dé la couronne en gage. La cuisiné du
Roi Se vit renversée * : et pour payer les Suisses, qui ne
voulurent rien prendre, il fallut que le ministre mît de
gros diamans eïi pension, et que quelques-uns de ses
amis lui prêtassent ce qu'il folïùt de reste pour cet effet.
Madame la princesse prêta à la Reine 100,000 livres ;
la' 'duchesse d'Aiguillon lui offrit de l'argent, et beau-
coup d'autres en firent autant.
Ainsi, pour mettre l'ordre' dans l'Etat,' on ne voyoit
que désordre ; et le pire de tout étoit que là plus grande
partie des sujets du Roi n'auroient pas voulu que ce
mal eût cessé. Le peuplé, par l'espérance dé se sauver
des taxes et dés impôts, ne respiroit que le trouble et le
changement, et il paroissoit se confier à ceux dû parle-
ment comme à leurs protecteurs. Chaque ébhseiller
leur paroissoit un ange descendu du ciel pour les sau-
ver de la prétendue tyrannie du 1 cardinal , qu'As s'imâ-
ginoient plus grande qu'elle ne Tétoit eh effet'.
Toutes les conférences des ministres et dû parlement,
chez Monsieur au Luxembourg,' se terminèrent à ré-
soudre que le Roi donrieroit une déclaration qui porte-
roit la même chose que l'arrêt donne au parlement
contre les iiiténdans des provinces,' afin de sauver par
cette ruse l'autorité royale, 1 et que cela parût venir de
la volonté de la Reine. Par cette déclaration, le Roi ex-
cepta seulement trois intendances de justice, dont le
1 Monglat raconte également que d'Emery ne payait plus la maison
du Roi, même ceux qui fournissaient les table* , qui étaient tous les jours
prêtes à renverser. (Mémoires, quatorzième campagne.) t. u.
CHAPITRE XXIII. — 1648. 99
parlepuept murmura hautement ; f car il ne vouloit point
qu'il y eût aucune exception.
Leduc d'Orléans fi t { plusieurs visites au parle, peut,
dans lesquelles on fit toujours en sa présence quelque^
propositions nouvelles. Il s'en fil ( une qui, dans la né-
cessité .présente, fut trouvée cQmrhode pp^ur le,Roi, qi^i
étoit de ruiner les partisans, t et d'arrêter Tangent, des
prêts des particuliers *. Ils Tavoient prêté au Roj sous
la foi des gens d'affaires et des surintendans, dont ils
tiroient un grand intérêt ; et^pasi, toutes les familles
de Paris s étoient enrichies pajj cette voie. Elle n'étoit
pas légitime. Les çasuistes h sévères, prétendent qu'elle
est défendue par VÉvangile ^ elle est de plus connue de-
puis long-temps pour être très-domjnageable à l'État
et aux affaires du Roi, parce que cette graille) usure
consommé son revenu et vide les coffres 4e spnj épar-
gne. Il lui étoit donc avantageux a avoir un prétexte
pour faire banqueroute à tant dé personnes de toutes
conditions qui avoierit mis leur bien dans les Ptfêts ;
mais comme toutes les familles, tant de la coyr qj,i.e de
la ville, y a voient intérêt, il se fît une grandej crie rie par
Paris de cette proposition. Elle parut injuste, et déplut
autant aux particuliers qu'elle fut agréable au minis-
tre, qui vovoit par cette voie le Roi utilement soulagé
d un grand tardeau .
Le président de Mesmes, qui étoit de retour, alloit
souvent aux avis les plus sévères, mais toujours au vrai
bien de l'État ; de sorte qu'il y eut des [ours et des in-
* bmterTaîori, cri rapportant' cette honteuse proposition,' dit que ce-
lui qui la;défeadk aréole plus d'insis lance fui le président de Novion,
De son côté, le cardinal de Rets pijéten^fjuelegjçourt^uisy qui,avaici?t
presque tous, placé leur argent dans les prêts fait» au roi sous des usures
immérités, inqirféts* cle la banqueroute dont on les ihenaçait aiiflsi, pous-
sèrent. Mazarinir (prendre des mesures décisives contre le parlement.
100 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
stans où le cardinal crut que peut-être ce désordre ser-
virent à mieux ordonner les affaires du Roi, et qu'il en
tireroit de l'avantage. Sa politique alloit à ne rien hasar-
der, pour ne se pas hasarder lui-même, et tâcher de
tirer quelque avantage des entreprises du parlement
par la ruine des partisans ; mais en même temps on
jugeoit bien qu'il seroit enfin contraint de changer de
méthode, et qu'il étoit impossible que celle-là lui pût
réussir.
Le duc d'Orléans retourna au parlement le 13 juil-
let ; et parce que la première déclaration qui exceptoit
trois intendances n'avoit point été agréable à la compa-
gnie, on jugea à propos d'y en porter une seconde,
portant établissement d'une chambre de justice, selon
qu'ils l'avoient demandée, où il leur étoit permis de
travailler à la réformation des abus qui s'étoient com-
mis dans les finances.
Le parlement, à son ordinaire, fit ses délibérations ;
et, sur la première et sur la seconde déclaration, il fut
ordonné que Monsieur seroit très-humblement supplié
d'obtenir de la Reine qu'elle envoyât une révocation
des intendans à cause que celle qui avoit été envoyée
ne comprenoit que l'étendue du ressort du parlement
de Paris, à condition tacite qu'on enverroit de par le
Roi des commissions particulières pour les intendances
de Lyon, Champagne et Picardie, dans les termes de la
déclaration qui n'étoient que pour assister les gouver-
neurs, et pour les passages des gens de guerre, et non
pour aucune fonction de justice contentieuse, ni pour
prendre connoissance des tailles ; qu'elles seroient vé-
rifiées, et que toutes commissions extraordinaires se-
roient généralement révoquées ; que, pour le regard
des tailles, la Reine remettoit au peuple tous les arréra-
ges des années précédentes, jusques y compris l'année
CHAPITRE XXIII. — 1C48. 101
1646 ; et, pour celles de 1647, 1648 et 1649, la Reine
seroit suppliée, si ses affaires le lui permettoient, d'en
remettre le quart ; que la déclaration de la chambre de
justice seroit vérifiée, et que Sa Majesté seroit suppliée
par M. le duc d'Orléans qu'il n'y pût avoir d'autres
commissaires que du parlement, chambre des comptes et
cour des aides, et que les amendes et confiscations qui
seroient par elle ordonnées ne pourroient être diverties
ni données, mais seulement employées aux dépenses les
plus urgentes de l'État.
Le soir de ce même jour, la Reine nous dit, en par-
lant de ses affaires, que ce qui s'étoit passé le matin
n'étoit pas un grand bien, puisque c'étoit des marques
du pouvoir que le parlement s'attribuoit dans l'État ;
mais que néanmoins, ayant montré quelque désir de
parvenir au dessein qu'ils avoient de le réformer sans
choquer directement le Roi, elle espéroit qu'il se pour-
roit faire quelque accommodement avantageux à l'égard
de ses finances, et que ce qu'ils faisoient alors faisoit
revenir plusieurs millions à l'épargne.
Rien n'étoit comparable à la satisfaction que le par-
lement témoignoit avoir du procédé et des belles quali-
tés du duc d'Orléans. 11 parloit de bonne grâce et avec
éloquence dans leurs conférences publiques et particu-
lières ; il témoignoit toujours agir de jugement, répon-
doit à toutes leurs difficultés avec de l'esprit et de la
douceur; et quasi toutes ces choses étant produites par
l'occasion, on ne pouvoit les attribuer qu'à lui-même.
La Reine avoit sujet d'en être satisfaite. Elle l'étoit en
effet, et paroissoit lui être obligée de ses soins et de l'af-
fection qu'il témoignoit pour le bien et la paix de l'État,
et pour son repos particulier.
Le 14 de juillet, ce prince retourna au parlement.
Leurs délibérations ne s'y passèrent pas à l'avantage du
103 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
Roi, et les courtisans disoient que la maladie de l'État
é£oit tombée en fièvre tierce.,. : Cç même jour la Reine
nous,dit, etavec.assezde chagrin, qu'elle n'yentendoit
plus, rien, que c étoit toujours à recommencer, et qu elle
éLoit lasse de dire tous les- jour* : Nous vervons.ee qu'il»
feront* . demain . <Certdine*»#ni cette : grande princesse
sentoit bouillonner dans ses, vaines le sang illustre de
ses aïeux, et .ne pouvoit souffrir l'empire quq prenoit
peu à peu cette troupe de mutins ; et, jasais qu'un jour
au conseil, en présence du duc d'Or»léans, «lie parut
vouloir blâmer son ministre, et lui dit qu'elle n'approu-
voijt pas sa conduite. . .• •> * „ ; . «
En. suite de cela, ce prince étant sorti, et le cardinal
étant (fcmeuré seul a^vec elle selon .sa ,coujbume, après
avoir reçu avec humilité, apparente toqt (( çe qu'il, pi ujt à
la Reine de lui dire, pressé de douleur et peut^e de
crainte, il lui répondit : « Enfin, madame, je vois bien
« que j'ai déplu à Votre Majesté. J'ai mal réussi dans le
« dessein que j'ai toujours, eu de la bien servir. Jl est
« juste que ma tète en réponde. p.Sur quoi la, Reine,
qui étoit douce et qui a voit de la bonté ppur lui, per-
suadée de ses bonnes intentions et de ;son désintéresse-
ment,, lui dit quelle ne lepuniroit p#s de son n^lheur,
et qu'il devoit être assuré qu'il ne penjroit jamais par
là ni son affection ni s? confiance,.
Une autre fois, environ d^ns ces mêmes jours, nous
voujant exagérer le bon naturel du Roi, elle nous fit
l'honneur de nausf conter que, le cardinal, le soir précé-
dent ï l'avait avertie de prendre garde à $a santé, et
qu'elle, a voit, mauvais visage; que lui ayant répondu
qu'elle nfe se soucioit pas de mourir, vu le mauvais état
de ses affaires, le Roi, touché de douleur,, s'étoit mis
à pleurât fort tendrement, et. qu'elle avoit eu beaucoup
de peine à l'apaiser. Cette indifférence pour la mort étoit
CHAPITRE XXIII. — 1648. 103
en la Reine une marque de son déplaisir, et ses senti-
ment donnoient de la consolation à tout le monde ; car
il sembloit alors qu'il eût été avantageux pour elle et
pour l'Etat qu'elle se fût plus inquiétée, et que, voyant
le mal, elle eut travaillé à y remédier. Ce remède devoit
être de se laisser moins gouverner, et d'agir davantage
selon ses sentimens et ses premières lumières qui pa-
roi ssoient être naturellement. opposées à la politique de
son ministre.
Le cardinal, dans ce temps-là [14 juillet], eut des
momens où il eut peur. Ceux qui exagéroient devant la
Ueirçe le mal que le parlement faisoit à l'État furent
soupçonnés par lui de vouloir le brouiller avec elle, et
d'avoir dessein de lui rendre de mauvais offices. Les
amis çle d'Emery en furent plus taxés que* les autres, et
furent accusés d'avoir parlé de cette sorte avec des in-
tentions malicieuses et contraires à ses intérêts. Le ma-
réchal de Villeroy en souffrit beaucoup ; et, comme il
étoil habile, il étouffa le bruit qui courut alprs de, sa dé-
faveur avec tant de belles apparences soigneusement af-
fectées, qu'il se sauva non-seulement du mal, mais
aussi des mauvaises lueurs qui déplaisent, à de telles
gens.
Le cardinal s'en plaignit au marquis de Seneterre,
qui me le conta quelques heures après. 11 lui dit exprès,
pour lui faire en sa personne, à ce qu'il crut, le même
reproche, que tous les amis de d'Émery ayoient blâmé
sa conduite et mendié la protection de La Civière,, ne
croyaot pas la sienne çssez suffisante pour le sauver.
Sur quoi il lui répondit^ qu'il étoit yrqi que d'Émery
avoit recherché l'amitié de cet homme pour unanime-
ment le servir avec ses autres amis auprès du duc d'Or-
léans ; mais qu'ils n'avoiént point eu de dessein en cela
de cabaler contre lui, ni de le soutenir sans lui ; qu'ils
104 MÉMOIRES DE MAhAME DE MOTTEVILLE.
étoient trop habiles courtisans pour avoir de telles chi-
mères, et que s'ils avoient voulu attaquer son autorité,
ils avoient eu de plus beaux moyens que celui-là qu'ils
n'avoient pas recherchés, qui auroient été de faire
écouter au duc d'Orléans, par leur ami La Rivière, les
propositions qu'on avoit faites, et qu'on ïaisoit tous les
jours à ce prince, de le faire régent. Mais qu'au con-
traire il étoit si bien servi par eux tous, que Monsieur,
à l'exemple de Germanicus, avoit déchiré ses vêtemens
sur de telles propositions.
L'étoile étoit alors terrible contre les rois : en voici
une preuve authentique. Ce même jour [14 juillet],
mademoiselle de Beaumont et moi allâmes voir la Reine
d'Angleterre, qui s'étoit retirée aux Carmélites pour
quelques jours, afin d'adoucir un peu le chagrin qu'elle
avoit d'avoir vu partir d'auprès d'elle le prince de Gal-
les son fils. Il étoit allé à. Calais, dans le dessein de pas-
ser en Ecosse, espérant de toucher les cœurs de ses su-
jets par sa présence.
Nous la trouvâmes seule dans une petite chambre,
qui écrivoit et faisoit des dépêches, à ce qu'elle nous dit,
de grande importance. Comme elle les eut finies, elle
nous conta les vives appréhensions qu'elle ressentoit
du succès de ce voyage, et nous fit part de l'état présent
de sa nécessité, qui augmentoit infiniment par celle où
étoient le Roi et la Reine. Elle nous montra une petite
coupe d'or dans quoi elle buvoit, et nous jura qu'elle
n'avoit d'or, de quelque manière que ce pût être, que
celui-là. Elle nous dit de plus que, quand le prince de
Galles étoit parti, tous ses gens lui étoient venus deman-
der de l'argent, et lui avoient dit qu'ils la quitteroient
si elle ne leur en bailloit : ce qu'elle n'avoit pu faire, et
avoit eu ce déplaisir de se voir hors d'état de remédier
au besoin de ses officiers, qui Taccabloient de leurs mi-
CHAPITRE XX1IJ. — 1648. 105
sères. Elle ajouta que les officiers de la reine Marie de
Médieis sa mère avoient fait bien pis, et qu'étant en
Angleterre dans le commencement de leurs troubles,
elle et le Roi son mari ne pouvant pas si ponctuellement
lui donner son argent, ses officiers présentaient sou-
vent des requêtes contre elle au parlement d'Angle-
terre, et que cela lui avoît causé de grands chagrins.
Cette description nous toucha d'une sensible com-
passion, et nous ne pouvions assez admirer cette mau-
vaise influence qui dominoit sur les têtes couronnées
qui étoient alors les victimes des deux parleraens de
France et d'Angleterre : le nôtre étant, grâces à Dieu,
bien différent de l'autre en ses intentions, et différent
aussi en ses effets. Mais pour lors il incommodoit le Roi,
et les apparences en étoient mauvaises.
Les 16 et il de juillet, le duc d'Orléans retourna à
son ordinaire porter au parlement les déclarations du
Roi, qui contenoient ce que le parlement a voit demandé.
11 y eut beaucoup de disputes sur le plus et le moins ;
mais tout fut conclu sous le bon plaisir de la compagnie,
et le Roi s'estima trop heureux qu'ils voulussent, sous
l'apparence de son nom et de son autorité, recevoir ce
qu'ils avoient premièrement ordonné par celle qu'ils se
donnoient dans son Etat.
Les jours suivans ils mirent d'autres questions en
avant, entre autres celle-ci : qu'étant de notoriété pu-
blique que les fermes du Roi étoient données à vil prix
et que les enchères n' avoient point été reçues, ni les
adjudications faites dans les formes, l'on procéderoit à
nouvelles enchères ; et la cour de parlement ordonna
que le présent article seroit compris dans les remon-
trances par écrit qu'on devoit faire à la Reine.
Les parlemens ont en effet le pouvoir de faire des re-
montrances à nos rois, leur disant la vérité de la plus
10B MÉMOIRES J)E MADAME DE MOTTEVILLE.
forte manière qu'ils la peuventç^pjiquer, sans manquer
an resp^ct que des sujets doivent, à leur.spuverain..Oe
sont, après les États,, les plus violens , remèdes que jus-
qu'ici }çs. compagnies souveraines, .aient pu ,et osé ap-
porter #ux maladies de l'État. Mais., grâces à Dieu,
nous viviops, alors dans pn, simple où, par les vertus de
la Reipes, ,par sa l?pnté et ses droites patentions., nous
noyions point besoin de ces déformations que l'excès
du mal et du péril rendroient ptites ou nécessaires» S,i
conduite, tpute fondée sur de bpns désirs pour le bien
des, peuples, pe les devoit ppint obliger à se plaindre.
Elle youlo.it que sqps son règne tops puisent jouir d'upe
dopce .tyapquilUté,. et, nç; fussent occupés qu'à servir
Dieu et le Roi. Ce. quq M le,mipistre avoit youlu faire
contre les maîtres des requêtes #J;,les parlemçnsles avoit
alaripé,s ,ayec qpçjque sujet; mais la clémence de la
Reine sur, leurs prerpièi:es instances, et leur; Couleur
publique, aproit étp facilement disposée àjppr faire un
meilleur traitement; et lç, cardinal fit assez popjioître
en cettç occasion,, poo^me, je l'ai déjà). ^marqué, qu'il
n'étoit pas incapable, se faisant une leçon à lui-même,
de préférecle bien.ppbliç ^ ses sçntiti^eps progrès.
C'est pourquoi tant de reippi^trapcçs et de hj;y\ts
n'étoient plus nécessaires ni justes, depuis que ^ Reine,
par jjp esprit de sagesse et.de pj,été y , .ppçférantja dou-
ceur à Ja sévérité, et le s.oulagemept, des peuples^.au
plaisir d'être pleinement obéie, avoit suivi les, conseils
de son pijnis^re et. }çs favorables dtisP9 s Hi 0I * s qu'elle
avoit toujours pues à Rechercher, autant qu'ij lui étoit
pqss^Je,. le Ipojihepr des sujets du Rjoi^flpoiqpç cette
dernière iijdplgepc£ l( quL avoit été, pratiqué^, pouvant
passer pour foihilçsse^l^i^voit <Jû causer beaucoup de
peine. Elle çi'pp f^ispiipas pp secret ; elle en djeniçuroit
d'accord elle-même.
CHAPITRE XX1I1. — 1648. 107
Nous devons avouer aussi, à là honte de notre nation
et pou* la corriget'dé ses fautes, que lés'révoltes que
les petiples ont faites en ce royauittte ont été presque
toutes injustes et mal'fondées. Nos rofà, issus de la plus
grande race du monde, et devant xfa\ les Césars et la
plus grande partie des pritices qui jadis ont 'cofcimdndé
tant de nattons, ne sont que des roturiers, nous ont
donné des saints de teur sang*; mais aucun d'eux ne
peut mériter le nom de très-méchant, comme nous en
voyons dans les autres monarchies, qui dans leur siècle
ont été en exécration à leurs peuples, et qui sont en-
core l'objet de la colère et de l'horreur dé ceux qui en
lisent lavie. : J ' •••'•■
Ces grands monarques ont eu des défauts, et quel-
ques-uns ont fait des crimes qui ont dû être Maniés
selon leur grandeur, ou excusés selon' qu'ils ont mérité
de l'être;' mais nous ne voyons point en France un
Christiern H comme en Danemark;' uri don Pedro-le-
Cruel comme en Espigne, un Henri VIII comme en
Angleterre, avec tant* d'autres qui se sont déshonorés
par leufs abofninablès actions; et nous avons vu
Charles V, le plus Sage prince qui ait jamais été, qui;
étant Dauphin, pensa être accablé sous l'injuste rébel-
lion des peuples. Henri III en a souffert une qu'il né
méritoit pas à son égard, car il étoit vaillant, bon,
savant et habile; et si comme hommfei il a été pécheur
en voulant paroître dévot, Dieu seul, k'rion pas ses
sujets, en devoit être le juge, '■ pour l'en punir ou lui
parddiiner. ' ' '• ' ' ' ..-.■••
Je ne parle point de la guerre qui, après la mort de
ce prince, se fit encore Sous Henri-lèrGrand. Nous devons
plus de fidélité à Dieu qu'au Roi; et ceux qui, par un
véritable motif de conscience et de religion, furent de
ce parti, étoient excusables en refusant pour roi un
108 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE
hérétique. Il faut seulement blâmer l'ambition des
chefs de la Ligue, qui, sous un beau prétexte, parurent
visiblement vouloir usurper la couronne ; mais Dieu
sans doute se servit de leur injuste désir pour préserver
la France du malheur de l'hérésie. La guerre que les
princes et les grands du royaume firent sous Louis XI,
qu'ils appelèrent faussement du Bien public, ne regar-
doit que les intérêts des grands. Ils réussirent à se
venger du Roi ; car il avoua depuis lui-même, à Phi-
lippe de Co mines, qu'il avoit eu tort de les maltraiter.
Mais en cet endroit ce célèbre auteur fait une grande
leçon aux peuples, qui les devroit détromper pour ja-
mais de ceux que leur ambition conduit à la révolte, et
qui, en les dupant toujours, les y engagent sous l'appa-
rence de la réforme de l'État.
Ce sage politique, en parlant de la conversation
qui se fit entre le roi Louis XI et le comte de Charolais,
dans laquelle il fallut satisfaire les prétentions des in-
téressés, dit : « Là fut demandée la duché de Normandie
« pour le duc de Berri, et les villes de la rivière de
« Somme pour ledit comte ; et plusieurs autres deman-
« des pour chacun, avec autres ouvertures qui jà pieçà
« avoient été faites pour le bien du royaume. Mais en
« ces derniers articles ne consistoit pas la question,
« car le bien public étoit converti en bien particulier. »
Et cependant Philippe de Comines dit encore que si
le Roi, après le combat de Montlhéry, ne fût venu à
Paris, déjà les Parisiens, enchantés de ce beau mot de
bien public, étoient prêts d'ouvrir leurs portes au comte
de Charolais, et qu'ils lui donnoient des bénédictions
comme au restaurateur de la patrie.
Dieu menaça les premiers hommes de son peuple
qui voulurent créer des rois sur eux, et leur apprit
toutes les misères qu'ils souffrir oient sous leur domi-
CHAPITRE XXIII. — 1648. 109
nation. Quand même nous en aurions qui pourraient.
faire des fautes en nous commandant, il est assez rai-
sonnable que nous recevions avec patience ce que nous
avons souhaité sans sagesse. Nous devons croire aussi
que ce même Dieu, après les avoir établis sur nous,
n'épargnera pas dans ses jugemens les rois injustes et
paresseux, qui manquent à l'observation de ses lois.
Notre devoir nous lie à nos souverains par des chaînes
de fidélité, d'obéissance et d'amour; mais celles qui
les engagent à nous bien traiter ne sont pas moindres
envers nous. Us doivent agir avec droiture, avoir de la
vertu et de la bonté ; ils doivent aimer l'ordre, et tra-
vailler incessamment à s'instruire de leurs obligations,
afin d'y satisfaire ; ils doivent être les espions de leurs
défauts, et, sans écouter les flatteurs qui les environnent,
examiner sévèrement leurs sentimens, de peur que
l'amour-propre ne leur en cache la laideur, et ne les
change en des passions injustes et criminelles. Car Dieu
leur a donné les mêmes lois qu'aux autres hommes, et
leur a commandé d'être les pères de leurs peuples aussi
bien que les maîtres, et d'employer leurs soins au bien
public, et au bien de chaque particulier.
Les rois, selon cette obligation indispensable qui
leur est imposée d'en haut, doivent vouloir que leurs
sujets trouvent de la protection auprès d'eux, par les
officiers et les juges de leurs royaumes. Tous les sages
princes doivent désirer que les bons ne soient point op-
primés, et que les méchans soient punis. Les parlemens
en France sont institués pour travailler à ce grand ou-
vrage, et quelquefois les rois mêmes ont trouvé par leurs
règlemens du secours contre leurs propres désordres.
Mais il est injuste et contre la raison que les sujets
commandent lorsqu'ils devroient obéir, et qu'ils le
fassent avec un esprit de révolte, par des motifs de
h. 10
HO MÉMOIRES DE MADAME DE MOÏTEVILLE.
passion et d'intérêt,* et avec peu de respect pour leur
souverain. Un royaume dont le chef manque de puis-
sance, à qui les sujets osent refuser l'obéissance qui
lui est due, est un navire sans pilote : et c'est le plus
grand malheur qui puisse arriver aux hommes raison-
nables, qui aiment la justice et la paix; car ceux-là
désirent que les rois soient les maîtres, qu'ils soient
équitables, Qu'ils soient bons, et que de même ils soient
respectés et fidèlement servis.
Comme le parlement anticipoit sur la puissance
royale; qu'il vouloit faire ce que le Roi seul auroit eu
droit d'ordonner ; que le nôtre par sa jeunesse n'étoit
pas en pouvoir de le faire, et que le ministre, sous une
minorité, n*à voit pas assez de puissance, il étoit im-
possible que ce dérèglement apportât un bon ordre à la
France. Car enfin ces réformations étoient faites par
des brouillons qui regardoient seulement la perte du
cardinal, la grandeur des princes par l'attachement que
plusieurs de ce corps avoient à eux, et l'élévation de quel-
ques particuliers. 11 est donc aisé déjuger par toutes ces
choses que tout ce qui se faisoit alors iroit à la ruine de
l'État, et que Dieu ne béniroit pas le travail de ces
hommes, dont l'iniquité étoit visible; car la sapience
de l'homme reluit en son visage, et la méchanceté ne
sauvera point celui qui est méchant l .
Les autres parlemens, à l'exemple de celui de Paris.
se révoltoient aussi. Le nôtre de Normandie demandoit
la révocation du semestre, qu'ils prétendoieut avoir été
injustement établi du temps du feu Roi et du cardinal
de Richelieu, qui ne leur laissoit pas lever la tête si
haut. Ainsi toutes choses, au dedans de la France,
étoient en mauvais état»
1 EccUsiaste, cli. xit.
CHAPITRE XXIV. — 1648. 111
CHAPITRE XXIV
(1648.) — Les débats de la cour avec le parlement amènent le prince de
Condé à Paris. — Dépit qu'en éprouve le duc d'Orléans. — Retour do
Coudé à l'armée. — Prise de Tortosc par le maréchal de Scbomberg. —
Mort du marquis de la Trousse. — Trise de Fumes par les ennemis.
— Remontrances du parlement. — Concessions du Roi. — Froid ac-
cueil qu'elles obtiennent. — Les délibérations du parlement devien-
nent factieuses. — Le duc d'Orléans les modère. — Mazarin rend sa
faveur au président do Mesmes cl au comte d'Avaux. — Mépris des
parlements de Rouen et d'Aix pour le don de la paulette. — Déchaî-
nement des provinces contre le gouvernement. — Anne d'Autriche
soutient son ministre, qui la laisse manquer d'argent. — Le roi, ac-
compagné du cardinal, va aux Feuillants. — Sanglante querelle des
gardes du Roi avec les gardes du grand prévôt. — Disgrâce des an*
riens capitaines des gardes, remplacés par Jarzé et Noailles
Le prince de Condé , impatient de se voir à l'armée
sans rien faire , et peut-être un peu jaloux de la répu-
tation du duc d'Orléans, voulut avoir part aux affaires
du parlement. Il en parla au maréchal de Gramont, qui
étoit de ses amis, et le pria de venir à la cour proposer
secrètement son retour. Le ministre, qui étoit bien aise
de balancer la puissance eutre ces deux princes, y con-
sentit volontiers, à condition qu'il surprendroit la Reine,
et qu'elle ne paroitroit point avoir écouté cette proposi-
tion.
Aussitôt après ce consentement, qui fut le 20 du mois
de juillet , on sut que le prince de Condé alloit arriver
de l'armée, et son retour étonna toute la cour. La Reine,
Monsieur, oncle du Roi, et le cardinal Mazarin, avoient
souvent déterminé ensemble que si on se voyoit con-
traint d'en venir à la force ouverte contre le parlement,
alors on manderoit M. le prince. Mais comme de telles
112 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
résolutions étoient indécises, et que jusque-là le mi-
nistre avoit tenu une conduite toute pleine de douceur
et d'humilité, le retour de ce prince avoit été différé, et
le duc d'Orléans se trouva surpris de voir qu'il reve-
noit. 11 ne put pas croire que la Reine et le cardinal eus-
sent ignoré ce dessein : c'est pourquoi il se fâcha, et dit
tout haut qu'il avoit sujet de se plaindre de la Reine ,
qui, sans lui en rien dire, appeloit un autre à son se-
cours, qui ne la pouvoit pas servir mieux que lui, ni avec
plus d'affection.
L'abbé de La Rivière, de qui je sus toutes ces parti-
cularités, vint trouver la Reine, et lui fit les plaintes de
son maître, promettant qu'il tâcheroit de l'adoucir,
mais protestant aussi qu'il étoit fort en colère, et qu'il
doutoit de le pouvoir apaiser. La Reine et son ministre
lui dirent qu'ils n'a voient point su le retour de M. le
prince, et que le maréchal de Gramont, sur des paroles
légèrement dites, lui avoit sans doute, et peut-être sans
y penser, fait naître le désir de revoir la cour. A cela
l'abbé répondit que son maître désiroit que le prince de
Condé , qui devoit arriver une heure après , fût donc
renvoyé, puisqu'il venoit sans ordre.
Le cardinal, troublé de ce petit orage, se mit dans le
carrosse de l'abbé, et alla trouver le duc d'Orléans au
Luxembourg. Il lui protesta son ignorance, et tâcha de
guérir son chagrin par toutes les plus belles paroles que
son éloquence lui put fournir. Le duc d'Orléans ne se
laissant point apaiser par cette voie, le cardinal revint
trouver la Reine, pour chercher avec elle quelque voie
de satisfaire ce prince , à qui véritablement elle étoit
obligée par sa fidélité ; car on peut dire que jusque-là il
avoit vécu avec elle d'une manière tout-à -fait louable.
Pour trouver un remède à la plainte du duc d'Orléans,
il fut conclu, après une longue conférence faite entre la
CHAPITRE XXÏV. — 1648. 113
Reine, le cardinal et l'abbé de La Rivière, que la Reine
enverroit prier Monsieur de trouver bon qu'elle reçût
M. le prince, avec promesse de le renvoyer commander
l'armée le plus tôt qu'elle pourroit.
Le prince de Condé fut reçu de la Reine avec un vi-
sage riant : et lui, dans son cœur, étoil satisfait et con-
tent ; car il ne manqua pas d'être bien averti de ce petit
dépit de Monsieur, dont il eut de la joie, l'émulation
étant naturelle entre des personnes de cette naissance.
11 dçmeura une heure enfermé avec la Reine et le mi-
nistre, puis il s'en alla chez lui, où toutes les personnes
de qualité lui allèrent rendre hommage. Le lendemain,
Monsieur et lui dînèrent ensemble chez le cardinal, où
ils parurent bons amis, et, selon les apparences, ne pen-
sèrent qu'à rire et à faire bonne chère.
Le même jour, par un bonheur tout particulier qui
donna lieu à la Reine de dégager la parole qu'elle avoit
donnée à Monsieur, oncle du Roi, on reçut nouvelle que
l'armée des ennemis faisoit mine de marcher, et mon-
troit d'avoir quelque dessein sur nous : si bien que le
lendemain, jour de Sainte-Madeleine, M. le prince prit
congé de la Reine, et s'en retourna bien vite. Cette cam-
pagne, jusque-là, n'avoit pas été heureuse à ce prince.
Il avoit eu trente-cinq mille hommes à commander ; et,
avec cette armée , il n'avoit pas empêché la prise de
Courtray, place très-importante. Pour tout exploit de
guerre , il avoit pris Ypres en huit jours , grande ville
dont la. prise nous étoit de peu d'importance. Son ar-
mée, depuis ce médiocre exploit, étoit diminuée. Ce gé-
néral, qui étoit destiné à faire toujours de belles actions,
n'ayant pas eu la liberté d'agir à sa fantaisie , avoit été
contraint par les ordres de la Reine de ne rien entre-
prendre; et de cette sorte il falloit qu'il consentît que la
diminution de l'autorité royale le privât de quelques
10.
114 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
victoires que , sans les troubles de Paris , il eût sans
doute remportées sur les ennemis.
Le maréchal de Schomberg, n'étant pas bien à la
cour, avoit été contraint de prendre le commandement
de Tannée de Catalogne , que le cardinal de Sainte-
Cécile, frère du cardinal Mazarin, avoit quittée par dé-
dain de cet emploi 1 . Il y étoit allé avec peu d'argent,
peu de faveur et peu d'hommes ; et ceux qui sont du
métier de faire rire les autres disoient , par raillerie ,
que celui qui voudroit aller en lieu périlleux devoir sui-
vre ce maréchal. Ils vouloient qu'on crût que toutes ces
aventures se termineroient à donner des sérénades aux
dames espagnoles; car, quoiqu'il ne fût pas jeune, il
étoit galant. Mais, outre le secours qu'il avoit été don-
ner à Flix, il arriva un courrier de sa part le 26 de juil-
let, qui apprit à la Reine la prise de Tortose, qu'il tenoit
assiégée depuis peu. Comme il sut que les ennemis ve-
noient en grande hâte pour la secourir, il la prit d'as-
saut , et tailla tout en pièces. Une tuerie générale s'y
exerça avec tant de résistance de la part des ennemis,
que l'évêque du lieu y fut trouvé des premiers tués sur
la brèche*, avec une demi-pique à la main. Ce prélat
avoit été à la défense de ses murailles accompagné des
prêtres et des religieux de la ville, qui avoient suivi son
exemple dans cette périlleuse occasion .
Le maréchal de Schomberg reçut toute la gloire qu'il
méritoit d'une si heureuse, si hardie et si belle entre-
prise; mais sa faveur n'en fut pas plus grande : ce
n'est pas toujours la vertu ni les belles actions qui la
donnent.
' Et aussi pour revenir à la cour. Mazarin le renvoya peu après à
Rome, sous prétexte d'une mission, f. r.
8 Selon Monglat, l'évêque de Tortose fut fait prisonnier et traita avec
beaucoup d'égards par le maréchal de Schomberg. f. r.
CHAPITRE XXIV. — 1648. 115
Le marquis de la Trousse 1 fut tué dans cette occasion ,
qui étoit estimé brave, honnête homme, et si civil que,
même quand il se battoit en duel (ce qui lui arrivoit sou-
vent) , il faisoit des complimens à celui contre qui il
avoit affaire. Lorsqu'il donnoitde bons coups d'épée, il
disoit à son ennemi qu'il en étoit fâché; et, parmi ces
douceurs' il donnoit la mort aussi hardiment et avec
autant de rudesse que le plus brutal de tous les hom-
mes. Le comte d'Harcourt, qui n'avoit pas été si heu-
reux que M. de Schomberg, loua infiniment ce qu'avoit
fait ce maréchal, et dit au cardinal Mazarin que cette
place, quoiqu'elle ne fût pas si forte que Lérida, étoit
plus utile, étant située sur la frontière du royaume de
Valence , et qu'elle ouvroit le chemin pour entrer en
Espagne quand on voudroit.
Le 28 de juillet, la Reine en fit chanter le Te Deum
à Notre-Dame *. Le Roi y alla à cheval avec un petit col-
let de buffle; et toute la cour le suivit en bon ordre,
avec beaucoup de broderies, de plumes et de rubans.
Les ennemis profitèrent du petit voyage que M. le
prince avoit fait à Paris : ils assiégèrent Fumes en son
absence, place qui n'étoit nullement forte, que M. le
prince, deux ans auparavant, avoit prise en trois heu-
res, mais qui nous étoit de grande conséquence, étant
proche de Dunkerque , qu'apparemment les ennemis
avoient dessein d'attaquer, parce qu'ils avoient eu beau-
1 François le Hardi, marquis de la Trousse. Sa femme, Henriette de
Coulanges, £tait tante de madame de Sévigné.
* La cour, à ce moment, était tellement à bout d'expédients pour
interrompre les délibéral ions des députés du parlement, qu'il fut ques-
tion de remettre au 29 juillet ce Te Deum indiqué d'abord pour le 28 à
neuf heures du matin. Cette idée fut abandonnée ; mais le Roi et la Reine
n'arrivèrent qu'à onze heures, après avoir fait attendre les magistrats
plus de deux heures. De sorte que la délibération ne put être reprise
ce jour-là. ^Omcr Talon, Mémoires.) f. r.
116 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
coup de regret de sa perte. La Moussaye en vint appor-
ter la nouvelle à la cour, et charger le maréchal de
Rantzau de n'y avoir pas pris assez de soin, l'ayant né-
gligée pour conserver un petit fort appelé la Knoque,
entre Y près et Fumes, que l'on avoit choisi comme un
poste nécessaire à la conservation d'Ypres ; et de n'a-
voir pas observé les ordres qu'il avoit reçus de M. le
prince, quand il étoit parti pour son petit voyage de la
cour. Pour finir les nouvelles de la guerre, le maréchal
Du Plessis, qui étoit toujours en Italie avec les troupes
du Roi et celles du duc de Modène, assiégea Crémone.
Le 29, les députés du parlement vinrent faire leurs
remontrances à la Reine \ sur les désordres du gouver-
ment dont ils se plaignoient, et sur le reste des propo-
sitions faites à la chambre de Saint-Louis. On vouloit la
faire finir; mais, malgré les trois déclarations que le
duc d'Orléans leur avoit portées, ils la continuèrent par
de nouvelles propositions. Ils s'arrêtoient particulière-
ment à vouloir régler le fait des finances, ôter aux par-
tisans le profit qu'ils font sur le Roi, et aux particuliers
le profit qu'ils avoient en s'intéressant avec eux : et
quoique le ministre goûtât toujours avec joie , comme
je l'ai déjà dit, tout ce qui s'appelle prendre et retenir,
l'état nécessiteux des affaires du Roi rendoit ce remède
bien violent et incommode à ses besoins présens, parce
qu'il Tempêchoit de trouver de l'argent pour le secou-
rir des nécessités de l'Etat et des siennes particulières.
Après plusieurs conseils tenus pour cet effet , la ré-
solution delà Reine fut de mener le Roi au parlement,
afin de finir toutes ces contestations, en leur accordant
tout ce qu'ils demandoient. Elle voulut même leur don-
ner quelque chose de plus pour acquérir le peuple et
1 « En termes fort civils, mais fort énergiques, & dit Orner Talon. F. r
CHAPITRE XXIV. — 1648. 117
le gagner pour le Roi. On dressa donc une déclaration
par où elle le combloit de grâces ; et en même temps
on leur défendoit de s'assembler, avec dessein d'user
de la dernière rigueur s'ils contrevenoient à cet ordre :
la Reine le disant à un chacun, afin qu'on le publiât
par Paris, et que ceux du parlement ne le pussent
ignorer.
Elle nous dit à nous qu'elle y alloit pour leur jeter
des roses à la tête; mais qu'après cela , s'ils n'étoient
sages, elle sauroit bien les punir : et ajouta que si on
l'a voit crue dès le commencement de leur révolte, elle
ne seroit plus en peine d'en chercher les moyens , et
qu'elle leur auroit appris leur devoir dès le premier
jour qu'ils en étoient sortis ; qu'enfin elle l'avoit em-
porté sur la douceur du cardinal, l'ayant fait résoudre
en plein conseil de n'en plus endurer.
Elle nous dit de plus qu'elle se moquoit des suites
qu'on en vouloit toujours appréhender ; que les révoltes
n'étoient pas si faciles à faire dans Paris ; que le régi-
ment des Gardes suffisoit pour réprimer les premières
émotions du peuple ; qu'au pis aller, vingt ou trente
maisons pillées seroient le sacrifice de leur désobéis-
sance ; qu'elle en seroit bien fâchée, mais que ce mal
étoit moindre que celui delà perte de l'État ; que, dans
le conseil, tous lui avoient fait la guerre de la joie qu'elle
avoit d'être à la veille de punir ces mutins ; et qu'on
lui avoit dit qu'elle avoit peur d'être obéie, à cause du
déplaisir qu'elle auroit de perdre ce plaisir. Elle nous
montra véritablement un grand désir de se venger de
ceux qui avoient attaqué son autorité. Elle étoit touchée
du rabaissement de la dignité royale, et sentoit le mé-
pris que le parlement avoit fait de la douceur que, par
raison et par bonté, elle avoit voulu avoir en sa faveur.
La Reine alla donc au parlement le 50 du mois, selon
118 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
l'ordre ordinaire, pour faire des grâces à tous, ou pour
châtier ceux qui ne les recevraient pas avec la reconnois-
sance et le respect qu'ils dévoient. On avoit résolu au
conseil, pour acquérir la bienveillance des peuples, au
lieu du demi-quartier qu'on leur avoit relâché sur les
tailles par ordre du parlement, qu'on leur donneroit le
quartier tout entier, afin que cette libéralité leur parut
venir de la seule volonté du Roi. Voici les propres ter-
mes de la déclaration que j'ai voulu insérer ici : on con-
noîtra, par les effets qu'elle doit produire dans la suite
des temps, les raisons que la Reine a eue de vouloir pu-
nir l'ingratitude du parlement et du peuple.
« Louis, par la grâce de Dieu, etc., salut. Comme il
n'y a rien qui maintienne et conserve davantage les
monarchies en leur perfection que l'observation des
bonnes lois, il est du devoir d'un grand prince de veil-
ler, pour le bien et le salut de ses sujets, à ce qu'elles
ne soient corrompues par les abus qui se glissent insen-
siblement dans les États les plus parfaits, afin d'en évi-
ter la ruine qui en peut arriver, si, par négligence, les
maux se rendoient incurables. Aussi les rois nos prédé-
cesseurs , pour prévenir ces mouvemens qui causent
souvent la ruine des plus puissantes monarchies, ont
de temps en temps ordonné des assemblées, pour voir
et connoître les imperfections et désordres qui s'étoient
formés dans leur Etat , et aviser aux moyens les plus
convenables pour les retrancher; et les assemblées, soit
de notables, soit des Etats, ont toujours été réglées par
eux : chacun corps ne pouvant, par la loi du royaume,
être établi pour prendre connoissance du gouvernement
et administration de la monarchie qu'avec l'autorité et
la puissance des rois. Aussi ces assemblées, comme elles
sont convoquées par le souverain , après qu'elles ont
CHAPITRE XXIV. — 1648. 119
connu les abus auxquels il éloit nécessaire de pourvoir,
et qu'elles ont avisé des moyens les plus convenables
pour les corriger, elles ont toujours présenté aux rois
les cahiers de leurs remontrances pour leur servir de
matière à faire des lois et des ordonnances, ainsi qu'ils
le jugent pour le mieux, qui sont envoyées ensuite dans
les compagnies souveraines, établies principalement
pour établir la justice des volontés des rois, et la faire
recevoir par les peuples avec le respect et la vénération
qui leur est due ; et comme nous n'avons pas moins
d'amour que les rois nos prédécesseurs pour la conser-
vation de notre État, le bien et le repos de nos peuples,
nous avons jugé à propos de pourvoir aux désordres
que nous aurions été avertis s'être formés dans notre
royaume, et qui pourroient enfin corrompre sa bonne
constitution s'il n'y étoit pourvu. A cette fin, nous
avons envoyé deux déclarations en notre cour de parle-
ment : une portant règlement des impositions et levées
de nos deniers qui se doivent lever *par chacun an sur
nos sujets , et l'autre qui déclare notre volonté sur la
recherche et la punition des malversations commises
au fait de nos finances , qui sont les deux principaux
auxquels il étoit nécessaire d'apporter présentement du
remède. Mais, afin de faire connoître que nous ne dé-
sirons rien tant que de mettre un bon ordre dans le pu-
blic, qui affermisse notre autorité et donne commence-
ment à la félicité de nos peuples , nous avons jugé à
propos de faire quelque règlement sur la distribution de
la justice et la disposition de nos finances, attendant
que l'état de nos affaires nous permette d'en faire un
règlemertt général.
« A ces causes, de l'avis de la Reine régente notre
très-honorée dame et mère, et de très-cher ettrès-amé
oncle le duc d'Orléans * et de notre certaine science *
120 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLË.
pleine puissance et autorité royale , nous avons statué
et ordonné, statuons et ordonnons ce qui s'ensuit.
« I. Premièrement, que les règlemens sur le fait de
la justice, portés par nos ordonnances d'Orléans, Mou-
lins et Blois , seront exactement exécutés et observés
suivant les vérifications qui en ont été faites en nos
compagnies souveraines; avec défenses, tant à nos
cours de parlemens qu'autres juges, d'y contrevenir.
Ordonnons à notre très-cher et féal chancelier de France
de ne sceller aucune lettre d'évocation que dans les
termes de droit, et après qu'elles auront été résolues
sur le rapport qui en sera fait en notre conseil par les
maîtres des requêtes ordinaires de notre hôtel qui se-
ront en quartier, parties ouïes en connoissance de cause.
« IL Nous avons confirmé et confirmons la disposi-
tion par nous faite par la déclaration du 18 du présent
mois, tant à l'égard des remises par nous accordées à
nos sujets du demi-quartier des tailles, taillon et sub-
sistance, que de l'ordre que nous voulons ci-après être
observé pour le paiemeut desdites impositions. Mais afin
de faire connoitre à nos sujets combien nous désirons
leur soulagement, et de rendre, autant qu'il nous sera
possible , les impositions mises sur eux plus faciles à
supporter, nous avons ordonné et ordonnons que do-
rénavant, à commencer du 1 er de janvier 1649, au lieu
de la remise du demi-quartier de la taille, taillon et
subsistance, nos sujets qui sont dan» le pays d'élection
seront déchargés d'un quartier desdites tailles, taillon
et subsistance, pour le s dites années 1649 et les sui-
vantes, les charges ordinaires assignées sur lesdites
tailles et taillon préalablement déduites, à la charge de
payer le surplus desdites impositions dans le mois de
février de Tannée 1 650^ et ainsi des autres années suivan-
tes : autrement ils demeureront déchus de ladite remise.
CHAPITRE XXIV. — 1648. 121
« III. Et comme il y a d'autres impositions dont il
est nécessaire de régler la levée , et empêcher qu'elles
ne soient augmentées à la foule de nos sujets, nous vou-
lons et ordonnons , conformément à notre déclaration
du présent mois de juillet, qu'aucunes nouvelles impo-
sitions ne puissent être faites à l'avenir qu'en vertu d'é*
dits bien et dûment vérifiés ; et, à l'égard des impositions
qui ont été levées et se lèvent encore à présent dans l'é-
tendue de notre royaume, nous voulons qu'elles soient
continuées jusques à ce que nos affaires nous permettent
d'y apporter quelque diminution : à la réserve de l'im-
position de vingt et un sols pour muid de vin entrant en
notre bonne ville de Paris, que nous avons supprimée
et supprimons, sans qu'elle puisse à l'avenir être réta-
blie pour quelque cause et occasion que ce soit ; et afin
qu'il ne soit commis aucun abus en la levée des droits
que nous voulons qui soient continués , nous voulons
que le tarif desdits droits soit arrêté en notre conseil, et '
affiché ensuite partout où il appartiendra, avec défen-
ses, à peine de la vie, contre lés contrevenans à icelui.
A cette fin , nous commettrons personnes de probité
pour tenir la main à ce qu'il ne soit fait aucune contra-
vention ; et seront à l'avenir les termes desdits droits et
impositions avancés à notre conseil, suivant les formes
portées par nos ordonnances.
« IV. Voulons à l'avenir que nos officiers et autres
nos sujets, auxquels les gages et droits ont été entière-
ment retranchés, jouissent et soient payés d'un quartier
l'année présente, d'un quartier et demi la prochaine,
1649, et deux quartiers de l'année 1650, attendant que
l'état de nos affaires nous permette de leur en payer
davantage.
« V. Et d'autant qu'au moyep des décharges accor-
dées à nos sujets, et du rétablissement des gages de nos
h.
il
Jtt MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLE.
officiers, qui diminuent notablement nos revenus, nous
ne pouvons supporter les dépenses de nos armées sans
nous servir des assignations données à ceux qui nous
ont ci-devant secourus, nous voulons que lesdites assi-
gnations soient reculées autant que le bien de nos af-
faires le permettra.
« VI. Et d'autant que nous avons reçu de grandes
plaintes des abus qui se commettent au paiement des
rentes de notre bonne ville de Paris, attendant que l'é-
tat de nos affaires nous permette de faire un plus grand
fonds, nous voulons que celui que nous avons destiné
soit employé au paiement desdites rentes , et qu'à cet
effet les receveurs et payeurs d'icelles mettent entre les
mains du prévôt des marchands et échevins un borde-
reau des deniers qu'ils recevront , pour être par eux ,
avec les conseillers et autres notables bourgeois qui se-
ront à cet effet assemblés, pourvu d'un bon règlement
sur la distribution d'iceux, en la meilleure forme qu'ils
aviseront bon être.
« VII. Et, pour témoigner à notre bonne ville de Pa-
ris l'affection que nous lui portons , nous avons dès à
présent révoqué et révoquons l'édit de 1 abonnement de
notre domaine , du mois de septembre 1645, et la dé-
claration du mois de mai 1646 , ensemble les arrêts
donnés en notre conseil sur le sujet du traité des mai-
sons, faisant main-levée des saisies faites en consé-
quence, avec très-expresses inhibitions et défenses d'en
faire aucunes poursuites, ni d'user d'aucunes contrain-
tes pour le paiement des taxes ordonnées en suite des
édits, déclarations et arrêts sur ce intervenus.
<i VIII. Le transport de l'or et de l'argent monnoyé
et non monnayé hors de notre royaume ayant été dé-
fendu par nos ordonnances faites sur ce sujet , nous
voulons qu'elles soient exactement observées ; faisant
CHAPITRE XXIV. — 1648. 423
défenses à tous nos sujets , à peine de confiscation de
corps et de biens , de transporter ni faire transporter
hors de notre royaume l'or et l'argent et billon, monnoyé
et non monnoyé, sans notre permission expresse 1 .
Ordonnons qu'à la requête de notre procureur il soit
informé des transports qui pourroicnt en avoir été ci-
devant faits. Et, d'autant que nous avons reçu diverses
plaintes sur les abus des taxes qui se commettent aux
ports des lettres et paquets, nous voulons et ordonnons
que les règlemens ci-devant faits, concernant les lettres
et paquets, soient exécutés selon leur forme et teneur;
et défenses aux fermiers de rien exiger au delà d'iceux,
sous peine de punition .
« IX. La nécessité de nos affaires nous ayant obligé
ci-devant de faire plusieurs créations d'offices, entre
autres des maîtres des requêtes ordinaires de notre hô-
tel, ayant considéré les services qui nous ont été rendus
par lesdits maîtres des requêtes, dont nous avons une
satisfaction singulière , joint le grand nombre d'offices
qui est présentement, nous avons jugé à propos, ayant
égard aux instances qui nous ont été faites, de suppri-
mer lesdits offices des maîtres des requêtes créés par
notre édit du mois de décembre dernier. A cette fin ,
nous avons révoqué et révoquons ledit édit des créations
de douze maîtres des requêtes, vérifié, nous y séant à
notre lit de justice; et iceux offices avons supprimés et
supprimons, sans qu'en conséquence il puisse être ci-
devant pourvu.
« X. Comme aussi nous avons révoqué et révoquons
les offices créés tant eu notre grande chancellerie que
chancelleries qui sont près nos cours de parlement,
1 On accusait le cardinal d'expédier au dehors des sommes énor-
mes. Et cet article avait pour but de montrer que le ministre ne crai-
gnait pas, sous ce rapport, l'accusation. (Voy. p. 95.) f. n.
124 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE
cours des aides et présidiaux, en vertu d'édits qui n'ont
été vérifiés, et auxquels nous avons attribué nouveaux
droits à prendre sur les lettres scellées en nosdites
chancelleries; déclarant néanmoins que notre intention
est que les droits qui leur ont été attribués, et qui ont
été imposés, soient continués d'être levés, pour être
employés au remboursement de la finance payée en
notre épargne, avec les intérêts des sommes, à raison
de l'ordonnance; après lequel remboursement, tant du
principal que des intérêts, et non autrement, lesdits
offices et droits demeureront et seront actuellement
supprimés.
« XI. Et comme il est impossible de pourvoir pré-
sentement à tous les désordres qui se sont formes dans
notre État, afin de faire connoître que nous ne dési-
rons rien tant que les retrancher, nous déclarons que
notre volonté est d'assembler, au plus tôt que nous
pourrons, un conseil auquel seront appelés les princes
de notre sang, et autres princes, ducs et pairs, et au-
tres officiers de notre couronne, les gens de notre con-
seil, et les principaux officiers de nos cours souveraines
étant à Paris ; afin que, par leurs avis, nous puissions
pourvoir d'un si bon règlement, tant sur le fait de la
justice que de nos finances, que nos sujets en puissent
recevoir un grand soulagement.
« XII. Cependant, pour de grandes considérations
importantes au bien de notre service, nous voulons
que les députés des quatre compagnies cessent présen-
tement de s'assembler. Ordonnons qu'à l'avenir aucu-
nes assemblées ne pourront être faites à la chambre de
Saint-Louis, que lorsqu'elles seront ordonnées par no-
tre parlement, avec notre permission. Voulons que les
officiers de notredite cour de parlement de Paris va-
quent incessamment à rendre la justice à nos sujets,
CHAPITRE XXIV. — 1648. 125
dont l'exercice a été interrompu plus long-temps que
nous n'avons pensé. Si donnons en mandement à nos
amés et féaux conseillers les gens tenant noire cour de
parlement à Paris, que ces présentes ils aient à faire
lire, publier et registrer, et le contenu en icelles garder
et observer inviolablement de point en point, selon
leur forme et teneur, sans permettre qu'il y soit con-
trevenu en aucune sorte et manière que ce soit ; car tel
est notre plaisir, etc.
« En témoin de quoi nous avons fait mettre notre
scel à cesdites présentes. Donné à Paris, le dernier
jour de juillet l'an de grâce 1648, de notre règne le
sixième. Louis; et plus bas ; La Reine régente sa mère,
présente. »
Cette déclaration lue, le procureur général Talon fit
sa harangue, qui fut belle 1 . Le chancelier ensuite pre-
nant les voix, il y eut des conseillers assez insolens
pour lui répondre qu'ils aviseroient le lendemain à ce
qu'ils auroient à faire. Enfin ladite déclaration étant
reçue et passée avec fort peu de ressentiment des grâ-
1 Elle est naturellement dans les Mémoires d'Orner Talon. Peut-être
ce qui la fit tant admirer à ce moment est ce moins le ton, qui est noble
et respectueusement hardi, que la phrase suivante, spécimen curieux
du goût de l'époque :
... «Faites, Sire, s'il vous plaît, quelque sorle.de réflexion sur l'a-
« version naturelle des maisons célestes, l'opposition des astres, les as-
« pects contraires et les qualités ennemies des planètes, qui composent
« l'ornement et la beauté de la milice supérieure : le soleil qui est le
« père et l'auteur des nuées, qui les élève à la moyenne région, qui les
a rend bienfaisantes à la terre et leur imprime les caractères sensibles
<t de sa présence . pour le météore que uous appelons paréiie, ne les
<( accuse pas pourtant de résistance ni de rébellion, bien qu'elles arrêtent
« la force de ses rayons; qu'elles les empêchent de mal faire à la terre,
« et les retiennent suspendues dans le vide de l'air.
« Les éclipses de ces grands lumina'res ne sont autre chose que les
« effets naturels et périodiques de leur cours et mouvement ordinaire :
« ainsi les rois ne sont point en tutèle lorsqu'ils défèrent aux ordres pu-
« blics, » etc. f. r.
11.
126 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE.
ces qu'on leur accordoit par elle, le chancelier revint à
la Reine. Il parla à elle, à Monsieur et au cardinal
Mazarin, puis se rassit, et publia derechef à la compa-
gnie le don que la Reine leur faisoit du droit annuel,
sans aucune condition, à savoir les quatre compagnies
souveraines, la cour de parlement, chambre des comp-
tes, grand conseil et cour des aides, durant neuf an-
nées. Il n'avoit point accoutumé de se donner par le Roi
aux officiers, quand une fois il étoit fini, qu'à des con-
ditions avantageuses, et qui alors, selon son besoin
présent, lui eussent été commodes. Mais les affaires
étant aussi embrouillées qu'elles l'étoicnt, il fallut tout
accorder sans aucune condition ; et le Roi s'estimoit
trop heureux qu'ils le voulussent recevoir de sa main
avec quelque soumission de leur part.
La Reine, en sortant de la grand' chambre, dit au
premier président qu'elle attendoit de lui qu'il obéiroit
aux ordres du Roi, et empêcheroit que désormais le
parlement ne s'assemblât pas davantage. Elle dit aussi
au président de Bellièvre que c' étoit à lui à commencer
et à tenir sa chambre de la Tournelle. Ils répondirent
avec respect qu'ils obéiroient ; mais ils ne le purent
faire.
Ce jour, le Roi parut plus beau que la dernière fois
qu'il fut dans le parlement. La rougeur de son visage
étoit passée : il étoit désenflé ; mais il n'avoit plus cette
beauté délicate qui le faisoit admirer de tout le monde :
et les roses et les lis a voient quitté son teint, pour lui
en laisser un qui étoit plus convenable à un guerrier
qu'à une dame, mais qui étoit encore assez beau pour
plaire aux plus belles, si son âge lui eût permis d'en
avoir le désir. On remarqua pour lors que le peuple ne
cria pas à son ordinaire Vive le Roi, et qu'il continuent
à se refroidir pour lui.
CROITRE XXIV. — 1648. 127
Le soir, la Reine, parlant de tout ce qui s'étoit
passé, nous dit qu'elle attendoit avec impatience ce qui
se feroit le lendemain, qui se trouva pareil à beaucoup
d'autres jours ; car ils demandèrent tous à s'assembler
et le firent tumultuairement, grondant contre le Roi de
de ce qu'il leur avoit défendu une chose qu'ils mainte*
noient être dans leur pouvoir. Ils ne parlèrent toute-
fois point de la chambre de Saint-Louis \ qui étoit le
chapitre délicat : et le premier président, voulant un
peu satisfaire la cour, les. fit attendre si long-temps
qu'enfin l'heure sonna, qui les sépara malgré eux;
mais ce fut en criant tout haut qu'ils vouloient délibé-
rer sur la déclaration du Roi, et que si on les en empê-
choit, ils ne le souffriroient pas.
Le ministre, à qui toutes ces brouilleries déplaisoient
infiniment, eût fort souhaité qu'ils n'eussent point
forcé la Reine d'en venir aux extrémités ; et malgré les
impatiences de cette princesse, qui ne pouvoit souflrir
ce qui alloit au mépris de la royauté, il laretenoitpour
voir si premièrement il n'y auroit point moyen de por-
ter ces farouches esprits à quelque accommodement.
Cette modération étoit du génie du cardinal : il ne vou-
loit rien hasarder, etdésiroit éviter parles négociations
la guerre civile, qu'il craignoit pour l'État., et beaucoup
plus pour lui en son particulier.
Malgré toute sa prudence, le mal ne put finir : cette
race libertine voulut s'assembler, et, le 4 août, Monsieur
fut contraint d'y aller. Ils opinèrent tous hardiment
devant lui, et témoignèrent n'être point contens, et se
soucier fort peu des ordres de la Reine. Ils déclamèrent
contre leur premier président, de ce qu'il lesempechoit
de s'assembler et de délibérer à leur gré sur cette dé-
1 C'était dans la chambre dite de Saint-Louis que se tenait l'assem-
blée des députés du parlement et dos autres cours souveraines, f. r.
128 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
claration; et ce prince revint trouver la Reine assez
mal satisfait. Leurs opinions de ce jour furent à demeu-
rer toujours assemblés jusqu'à ce que cette chambre de
justice qu'ils demandoient fût établie, et délibérer in*
cessamment tant sur le reste des propositions faites à
là chambre de Saint-Louis, que sur la déclaration. Ils
ne parlèrent plus de continuer cette chambre de Saint-
Louis que la Reine avoit défendue ; mais l'autre étoit
de la même conséquence : sur quoi nous ne manquâ-
mes pas de voir beaucoup de conseils au Palais-Royal,
qui tous ne produisoient rien qui parût un remède
efficace, et tel que l'état de ces désordres le deman-
dent.
A toutes ces mauvaises dispositions se mêla une pe-
tite affaire de peu d'éclat, et qui étoit fâcheuse à cause
de ses suites. Le duc de Beaufort étoit à Tune des mai-
sons du duc de Vendôme son père. 11 faisoit bonne
chère à ses amis, attendant avec impatience que les
brouilleries fussent assez fortes pour en profiter ; et
quand il savoit qu'il y avoit autour de lui des espions
du ministre, il les faisoit chasser hardiment. Le duc de
Vendôme avoit envoyé dans Paris un des siens, pour
offrir aux parlementaires ses services et son assistance.
Cet homme avoit été arrêté par les ordres de la Reine ;
et, pour augmenter les chagrins du jour, en la présence
même de Monsieur, oncle du Roi, on apporta une re-
quête au nom de ce prisonnier, qui demandoit d'être
élargi et interrogé, selon les volontés du parlement.
Cette compagnie avoit paru vouloir à l'avenir prendre
coimoissance de ceux que le Roi feroit arrêter, selon
qu'on l'avoit proposé à la chambre de Saint-Louis : et
le soir il fallut vitement le faire transférer de la Bastille
au bois de Vincennes, de peur que le Roi n'en pût pas
être le maître.
CHAPITRE XXIV. — i(548. *29
Monsieur retourna au parlement le 5 du mois d'août,
pour assister à leurs délibérations f . Comme ils virent
qu'ils alloient enlièrement aigrir l'esprit de la Reine
s'ils ne lui obéissoient, et leur destinée n'étant pas en-
core dans le temps de s'accomplir, leur arrêt de ce
jour fut d'obéir au Roi, et de travailler jusques après
la mi-août aux affaires des particuliers. Us dépu-
tèrent quatre commissaires pour examiner les points
de la déclaration , avec dessein de s'assembler et
d'en délibérer tout de nouveau, quand bon leur sem-
bleroit.
Voilà donc le duc d'Orléans qui revient trouver la
Reine, fort content d'avoir obtenu de cette compagnie
une suspension d'armes, avec espérance que tout ira
bien, et qu'ils se contenteront du passé. Mais, pour les
rendre raisonnables, il avoit fallu que Monsieur eût
protesté tout haut qu'il lui étoit impossible de souffrir
qu'en sa présence on manquât de respect aux ordres de
la Reine. Il fut contraint de leur dire que s'ils ne vou-
loient au moins lui obéir pour quelque temps, et re-
mettre par cette voie les affaires du Roi en réputation,
il alloit quitter la partie, et qu'en ce cas il leur déclaroit
qu'il seroit mal satisfait de la compagnie. Le premier
président le supplia très-humblement de ne s'en point
aller, et lui dit que les avis pourroient peut-être chan-
ger; et, retournant aux voix, ils étoient en effet reve-
nus à cette obéissance de dix ou douze jours. Elle fai-
soit espérer, que la (indu parlement étant proche, peut-
être qu'ils ne recommenceroient pas leurs assemblées.
* Ce fut dans les délibérations du 4 et du 5 août que Broussel fit des
propositions qui commencèrent d'inquiéter la cour. Le duc d'Orléans
fit mine de se lever et de se retirer; et il fallut que les présidents le
suppliassent de reprendre sa place, l'assurant que le parlement nefëloi-
gneroit point de son devoir. (Mémoires d'Orner Talon.) f. r.
130 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
Voilà l'état du dedans Au royaume plein de mille mala-
dies intestines.
Le cardinal se raccommoda avec le président de
Mesmes, et témoigna se repentir d'avoir traité le comte
d'Avaux si durement. La crainte fit naître alors la jus-
tice dans son ame, et ces deux frères rentrèrent par
cette voie dans ses bonnes grâces ; par elle aussi la porte
des bienfaits leur fut ouverte tout de nouveau, et peu
de temps après ils en reçurent des marques publiques,
mais qui ne leur durèrent pas long-temps.
Le Roi ayant foit la même grâce au parlement de
Rouen qu'à celui de Paris, lui redonnant gratuitement
la paulette, il la reçut avec tant de mépris, qu'au lieu
d'enregistrer la déclaration ils la mirent au greffe, et
l'y laissèrent sans en faire nulle mention : ce qui fut
remarqué avec colère par la Reine, et avec honte pour
son ministre, qui se voyoit méprisé de tous côtés, et
qui en ressentoit beaucoup de déplaisir.
Le parlement d'Aix en Provence, que notre Régente
avoit fait semestre par l'avis de d'Émery, en fit autant
et plus que les autres. Les anciens se transportèrent en
une autre ville, et chassèrent les officiers nouveaux.
Toutes choses se brouilloient dans les provinces aussi
bien qu'à Paris, et l'on voyoit partout un déchaînement
horrible de malédictions contre le gouvernement, et
une liberté effrénée de médire du ministre. On murmu-
roit contre la Reine : elle étoit attaquée ouvertement ;
on la haïssoit à cause de celui dont elle soutenoit la
grandeur. Et, dans leur aveuglement et leur ignorance,
la vérité étoit étouffée; car enfin, ni le cardinal ne méri-
toit point cette grande haine, ni la Reine ne méritoit
pas non plus d'être blâmée au point qu'elle l'étoit.
Elle tlevoit sa protection à un ministre établi auprès
d'elle par une puissance légitime, qu'elle devoit res-
CHAPlTRti XIV. - 1648. 151
peeter. El comme elle l'avoit affermi par son choix
dans le ministère où le feu Roi l'avoit laisse, elle fut
persuadée qu'il lui falloit donner de la force pour sou-
tenir les fâcheux événemens qui pourroient arriver pen-
dant le cours d'une longue régence. Voyant en elle lu
source de cette autorité dont elle le vouloit revêtir, elle
s'imagina qu'elle la pourroit reprendre facilement, cl
qu'elle ne pouvoit diminuer la sienne par la part qu'elle
lui en faisoit, puisqu'elle ne lui en étoit libérale que
pour le mettre en état de la mieux servir.
Selon ce qu'il a paru de cette conduite, il semble
que la Reine se trompa, et que par cette voie (ainsi que
je l'ai remarqué) elle s'attira le mépris des peuples et le
blâme de ceux qui envièrent l'excessive puissance de
ce ministre, qui en effet avoit paru trop grande. Mais
quand elle se crut obligée de le maintenir, elle regarda
premièrement la gloire de la couronne, qui paroissoit
diminuée par les attaques du parlement. Elle se fortifia
par leur opposition dans le désir de leur résister, et
nous la verrons aussi marcher dans ce chemin d'un pas
égal, sans qu'aucun obstacle ait eu le pouvoir de l'en
détourner. Elle ne croyoit pas que le ministre fut In
cause véritable de leur révolte ; elle ne pouvoit pas non
plus accuser entièrement sa conduite des malheurs de
sa régence, quoiqu'elle la trouvât souvent trop foible.
Sa douceur, qu'elle jugeoit en être le fondement, lui
paroissoit louable : elle ne pouvoit comme chrétienne
blâmer en lui le désir qu'il avoit de pouvoir réussir i\
contenter tous les partis différens qui s'opposoient à sa
laveur, et voyoit clairement que si ces sentimens avoient
trouvé des âmes remplies de raison, elles en auraient
connu le prix.
Elle étoit aussi trop équitable pour oublier cette heu-
reuse bonace qui, dans les premières années de sa ré-
152 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
gence, faisoit dire aux gens de la cour qu'ils étoient las
de voir tant de bonheur ; et quoiqu'elle sût tout ce que
la malice des peuples inventoit contre ses droites in-
tentions et contre l'innocence de sa vie, la connoissance
qu'elle avoit d'elle-même lui donnoit la force de le
souffrir sans inquiétude, et la confiance qu'elle avoit en
Dieu lui faisoit espérer sa protection. Elle agissoit selon
ses sentimens et ses lumières, comprenant que, quoi
qu'elle fit, elle ne seroit jamais exempte des mauvaises
interprétations qui se font d'ordinaire de toutes les ac-
tions des princes, ni de la haine que les peuples ont ac-
coutumé d'avoir contre leurs ministres.
La nouvelle arriva le 6 d'août de la prise de Furnes
par les ennemis ; dont la Reine fut fâchée, parce qu'en
l'état où étoient les affaires, les moindres pertes étoient
d'une grande conséquence. Mais comme elle recevoit
toutes choses de la main de Dieu, les afflictions aug-
mentoient plutôt sa dévotion qu'elles ne la diminuoient
Ce même jour fut employé par elle à suivre une proces-
sion que lit le curé de Saint-Sulpice , pour un sacrilège qui
avoit été commis dans son église. Un voleur qui voulut
voler le ciboire avoit jeté les saintes hosties par terre,
et la piété de la Reine et des peuples fut saintement oc-
cupée à la réparation de ce sacrilège. J'ai toujours re-
marqué en cette princesse une grande dévotion au
Saint-Sacrement de l'autel. Ces sentimens étoient nés
avec elle ; et le sang de la maison d'Autriche, qui cou-
loit dans ses veines, lobligeoit de suivre l'exemple du
grand comte d'Habsbourg ', dont les empereurs ses pè-
res ont tiré leur naissance, et qui ont quasi tous mon-
tré d'avoir ce même zèle.
La piété de la Reine en tous les temps a été remar-
* Rodolphe de Iblisbourg, fondateur de la monirchie autrichienne,
moi! en 1291. f. n.
CHAPITRE XXIV. — 1648. 155
quable. Je sais de la marquise de Senecé , sa dame
d'honneur, qui me l'a dit en mon particulier, et qui
me Ta conté encore en la propre présence de la Heine,
qu'étant fort jeune et dans le temps de sa plus grande
beauté, comme elle n'avoit pas assez d'argent pour sub-
venir à toutes les aumônes qu'elle vouloit faire, elle se
déroboit à elle-même des pierreries, rompant ses chaî-
nes comme si elle les avoit perdues par hasard, afin de
les donner aux pauvres. Elle se cachoit de madame de
Senecé, alors sa damed'atour; puis, quand elle la voyoit
en peine de les chercher, et qu'elle ne la pouvoit apaiser
en lui disant qu'elle ne s'en mît point en peine et qu'elle
les a voit perdues, enfin elle lui avouoit de les avoir prises,
et données à ceux qu'elle n'avoit pu secourir par d'au-
tres voies ; mais avec une honte aussi grande que si
elle avoit fait une mauvaise action : et ensuite elle la
prioit instamment de n'en parler à personne.
Pendant sa régence, son cœur a dû recevoir quelque
satisfaction pour les bonnes œuvres qu'elle a faites dans
toute la France ; et même les chrétiens répandus par
toute la terre ont tous reçu quelque portion de ses li-
béralités. 11 est arrivé néanmoins, comme elle ne jouis-
soit pas des trésors du Roi, et qu'elle les avoit mis en
dépôt entre les mains du cardinal, que dans les temps
les plus heureux, lorsqu'elle pouvoit être maîtresse de
toutes les grâces, et que le ministre, le surintendant et
les gens de finance en faisoient profusion à leur profit,
elle a été quasi toujours dans un état de nécessité qui
ne lui permettoit pas de faire tout le bien qu'elle auroit
désiré de faire. Elle ne paya point ses dettes, et n'eut
jamais de quoi satisfaire sa générosité, tant à l'égard
des pauvres que de ceux qu'elle affectionnoit f . Elle
1 Voy. plus haut, page 98, ce que dit Tauleur de la pénurie ou <J'K-
niery laissait la maison de la Reine, f. i\.
h. n
iU MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTËVILLE.
éioit persuadée qu'il n'y a voit presque jamais d'argent
à l'épargne ; et, quoiqu'elle eût auprès d'elle des per-
sonnes assez hardies et assez fidèles pour lui dire le
contraire, son indifférence, qui la faisoit trop négliger
la connoissance de la vérité, la privoit de cet avantage
de pouvoir exercer utilement les vertus chrétiennes et
morales dont son ame étoit remplie : le seul bonheur
qui peut rendre les couronnes estimables.
Le jour de Notre-Dame d'août, le Roi alla entendre
vêpres aux Feuillants, et le cardinal étoit avec lui. C'est
Tordre que dans le lieu où est la personne du Roi le
capitaine de ses gardes en doit avoir les clefs : il est
encore de l'ordre que, hors les gardes du corps, les au-
tres gardes n'y peuvent entrer en fonction. Dans le cloî-
tre, on devoit faire une procession où le Roi devoit al-
ler : si bien que le marquis de Gesvres. son capitaine
des gardes, en étoit le maître. On vint lui dire qu'il y
avoit des gardes du grand prévôt qui étoient dans ce
lieu avec un de ses exempts.
Comme je l'ai déjà dit, les capitaines des gardes pré-
tendent que ceux-là ne dévoient être qu'autour des
lieux où est le Roi, pour en chasser les inutiles, les cou-
peurs de bourses, ou autres gens de soupçons, et ja-
mais dans le lieu où est la personne du prince. Le
marquis de Gesvres alors commanda à son lieutenant,
nommé de L'Ile, de les aller chasser. H y alla ; et d'a-
bord, comme sage et retenu, il leur remontra qu'ils
n'a voient point de droit d'être en ce lieu, et qu'ils dé-
voient s'en aller, parce que autrement il avoit ordre de
les en faire sortir. Ces gardes lui répondirent insolem-
ment qu'ils ne sortiroient pas : et leur aigreur fut si
grande contre de L'Ile, qu'il jugea qu'il falloit user de
violence. Mais, avant que de l'entreprendre, il retourna
trouver son capitaine pour recevoir un nouvel ordre. Il
CHAPITRE XXIV. — 1648. 155
le reçut, et le marquis de Gesvres lui dit de les faire sor-
tir de quelque façon que ce pût être. De l'Ile retourne ;
et, voulant obéir, il fut contraint par la résistance des
gardes du grand prévôt de mettre l'épée à la main.
Dans ce désordre, deux de ces gardes furent maltraités :
l'un fut tué, et l'autre blessé. De L'Ile, qui étoit hon-
nête homme, fit ce qu'il put pour empêcher ce mal-
heur ; mais il ne lui fut pas possible d'en être le maître,
parce que les Suisses secondèrent les gardes du corps,
et tous ensemble firent ce désordre.
C'est un crime de lèse-majesté de mettre l'épée à la
main dans la maison du Roi ou dans le lieu où il est ; à
plus forte raison quand, si près de lui, il survient de
telles aventures. A cette rumeur tout le monde se trou-
bla. Jarzé, ami du grand prévôt, prit la parole contre
le marquis de Gesvres, et le taxa de trop de prompti-
tude: Le cardinal Mazarin trouva mauvais dans son
ame qu'il eût donné ces ordres en sa présence, sans lui
demander son avis sur ce qu'il avoit à faire f ; néan-
moins il ne le montra pas à l'heure même, et dissimula
son dépit. Le Roi étant de retour au Palais-Royal, il
accorda la querelle émue entre Gesvres et Jarzé, et en-
voya aussitôt à la Reine, qui étoit allée coucher au Val-
de-Gràce pour y passer la fête, lui faire part de cette
aventure. Le lendemain matin, à cause que le marquis
de Gesvres avoit été cause du sang répandu en présence
du Roi, ou plutôt parce qu'il n' avoit pas porté assez de
respect au cardinal, on lui envoya Le Tellier lui com-
mander de quitter le bâton, et de le remettre entre les
1 Monglat attribue la destitution du marquis de Gesvres à la poltronne-
rie du cardinal, « Apprenant que les épées étoient tirées, dit cet histo-
rien, il changea de couleur. Sa crainte fut aperçue de tout le monde,
dont il eut de la honte. Et il s'en vengea sur le marquis de Gesvres.
quoique innocent. » f. a.
156 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
mains du comte de Gharost , capitaine des gardes
comme lui.
Le comte de Trêmes, père du marquis de Gesvres,
alla trouver le ministre, se plaignit à lui du traitement
que recevoit son fils, dit qu'il n'a point failli, et qu'il a
maintenu les droits de sa charge; mais qu'enfin, s'il
sort du service, ce n'est point au comte de Charost à
servir en sa place, et que c'est à lui, puisque son fils
ne servoit le Roi que comme reçu en survivance ; que
c'est lui qui est véritablement le capitaine des gardes,
et qu'on ne sauroit lui ôter le bâton qu'avec la tête.
Outre cela, il témoigna au comte de Charost qu'il le
désobligeroit s'il recevoit l'ordre du Roi, et lui dit que,
se devant assistance les uns aux autres, il le prie de ne
point accepter ce commandement.
Le cardinal s'étoit déclaré avoir sujet de se plaindre
du marquis de Gesvres d'avoir donné ses ordres en sa
présence sans les lui communiquer; et avoit dit qu'é-
tant premier ministre et maître de l'éducation du Roi,
il avoit manqué à ce qu'il lui devoit. Par le ressenti-
ment qu'il avoit contre le fils, il ne voulut point consi-
dérer les prières et le droit du père, et fit que la Reine
persista toujours à vouloir que le comte de Charost prît
le bâton. Elle disoit que le commandement étoit Tait,
qu'il falloit qu'il obéît, et que si d'abord elle avoit cru
que le comte de Trêmes eût été à Paris, elle lui auroit
peut-être commandé de le prendre; mais qu'alors,
s'opposant à ses ordres et à ses volontés, elle ne le
vouloit point écouter. Elle dit tout haut qu'elle vouloit
que Charost servît, quand ce ne seroit que pour deux
heures, afin de satisfaire seulement à l'obéissance
qu'elle prétendoit lui être due.
Beringben, premier écuyer, homme sage et prudent,
exhorta le comte de Charost à faire ce que la Reine
CHAPITRE XXIV. - 1048. 137
désiroit, et le fil résoudre à obéir. Le ministre même
l'en pressa ; il usa de prières pour l'y obliger, et Cha-
rost lui promit d'accepter le bâton. Dans ce dessein, il
descend dans la chambre du capitaine des gardes où
étoit le comte de Trêmes, qui s'étoit saisi du bâton et
l'avoit pris de son (ils, disant qu'il le garderoit jusqu'à
ce que la Reine fût revenue du Val-de-Grâce, et qu'il
vouloit recevoir l'ordre de sa propre bouche. Charost,
qui venoit de quitter le cardinal Mazarin, lui dit qu'il
venoit de s'engager à recevoir le bâton, et le lui de-
manda. Le comte de Trèmes lui répondit qu'il ne le lui
pou voit donner, et qu'il y alloit de son honneur de le
voir entre les mains d'un autre, pendant qu'il n'avoit
fait nul crime qui méritât d'en être privé.
Le comte de Charost, vrai homme de bien, qui ap-
prouvoit assez la résistance de son confrère, et qui
scntoit qu'il en auroit fait autant s'il eût été en sa place,
lui répondit que ce n'éloit point son dessein de lui ôter
l'honneur, que c' étoit par force qu'il s'étoit résolu de
l'accepter, et que, le voyant dans le dessein de ne lui
point donner le bâton, à la bonne heure il le gardât,
puisque son intention étoit, tant qu'il lui scroit pos-
sible, de ne jamais faire de mal à personne. Alors
Charost, n'osant revoir le cardinal, s'en alla chez lui
sans lui rendre compte de la résistance du comte de
Trèmes, aimant mieux la lui laisser apprendre par
d'autres que par lui.
La Reine avoit su au Val-de-Grâce qu'enfin Charost
s'étoit résolu de servir, et le reste de la journée se passa
sans qu'elle ni le cardinal sussent le contraire. Le soir,
au retour de la Reine, le Roi ayant couru bien loin au-
devant d'elle pour l'embrasser, elle s'aperçut aussitôt
qu'il étoit sans capitaine des gardes; elle en demanda
la cause. On lui dit que le comte de Trêmes n'avoit
12.
138 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
point voulu souffrir que Charost servit selon qu'il avoit
résolu de le faire ; et que, voyant cette résistance, il
avoit eu quelque peine à s'y opposer et s'en étoit allé
chez lui. La Reine, surprise d'une petite émotion de
colère, et touchée d'un vif ressentiment de l'état de ses
affaires, dont cette hardiesse la faisoit ressouvenir, dit
tout haut : « Ho, Dieu merci, je suis arrivée à ce point
que chacun tient à honneur de me désobéir! » vou-
lant citer par ces paroles le parlement et les gens de la
cour.
Le cardinal la vint trouver aussitôt, et ensuite elle
commanda qu'on fît venir les quatre capitaines des
gardes, à la réserve de Villequier 1 , qui pour lors n'é-
toit pas à Paris : c'est-à-dire le comte de Trêmes, le
comte de Charost et le marquis de Chandenier 1 ; car le
marquis de Gesvres, reçu en survivance de son père, et
qui étoit le coupable, ne paroissoit point. Elle leur fit
une réprimande sur leur désobéissance, qui d'abord
fut assez douce, voulant par cette conduite les porter
au repentir de leur faute. Mais, lorsqu'ils voulurent re-
présenter leurs raisons et qu'ils témoignèrent être dans
le dessein de se soutenir les uns les autres, elle se fâcha
contre eux et les chassa de son cabinet, leur disant
qu'elle ne les vouloit plus voir, et qu'elle trouveroit
des gens qui lui obéiroient mieux.
Voilà toute la cour partagée sur cette affaire. Les uns
approuvoient le procédé de la Reine, en un temps où
son autorité n'étoit que trop abattue ; les autres le dés-
approuvoient, disant qu'elle n'avoit pas en assez d'é-
4 Antoine d'Aumont, marquis de Villequier, depuis maréchal de
France.
* Madame de Molteville a oublié de dire qu'aussitôt que le marquis
de Gesvres eut reçu Tordre de remettre le bâton de sa charge, le car-
dinal fit venir Chandenier pour le lui offrir, et que celui-ci le ivl'usa
par délicatesse. (Voy. Mém. de Monpl.it, quatorzième campagne), f. h.
CHAPITRE XXIV. — 1648. 139
gard au droit du comte de Trômes ; et ceux-là disoient
peut-être la vérité. Aussi la Reine, par son inclination,
n'auroit sans doute nullement résisté à lui accorder de
servir, si elle n' avoit été menée à cela par la passion
du cardinal. Pour continuer donc à lui sacrifier ses
propres sentimens de bonté, après lui avoir parlé, elle
commanda qu'on lui fît venir Chandenier, malheureux
reste des importans, qu'elle avoit toujours considéré et
traité comme un de ses plus fidèles serviteurs. Il ne
subsistoit que par une tolérance forcée du côté du mi-
nistre : par conséquent il fut choisi par lui en cette
occasion pour être alors la victime de sa politique.
Déjà le comte de Charost avoit déplu à la Reine, et
la résolution étoit prise de l'exiler. On vouloit le punir
de la condescendance qu'il avoit eue en faveur du comte
de Trêmes, et donner un exemple de sévérité qui passât
du cabinet jusqu'au parlement. 11 avoit quelque péché
originel à l'égard de la fausse divinité qu'on adoroit à
la cour, qui le rendoit suspect au ministre. 11 étoit frère
du comte de Béthune, grand suppôt des importans et
ami du duc de Beaufort,qui commençoit à revivre par
sa sortie de prison, et à redonner quelque lustre à cette
cabale anéantie.
Chandenier étoit dans un pire état, et le ministre
avoit plus de sujet de le haïr ; car, outre ce que je viens
de dire, il se trouva dans le commencement de la ré-
gence parent de Des Noyers, ennemi du cardinal Maza-
rin, qui du temps du feu Roi avoit chassé ce ministre
de la cour; et, lorsqu'il eut du pouvoir auprès de la
Reine, il avoit fait donner sa charge de secrétaire d'État
à Le Tellier, son ami. Chandenier, n'ayant donc eu de
protection que celle que la Reine devoit à son inno-
cence, s'étoit confié en elle ; et d'abord qu'il vit le car-
dinal dans une situation à se faire craindre, il l'avoit
140 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
suppliée de prendre la peine elle-même de le mettre
dans les bonnes grâces de celui qu'elle avoit élevé à la
puissance de conserver et de détruire. Elle en eut d'a-
bord l'intention; mais, soit qu'elle y travaillât foible-
ment, soit que son ministre ne pût souffrir de demi-
favori, il étoit enfin arrivé que Chandcnier avoit été
disgracié, au lieu d'être bien traité.
Gomme il avoit connu qu'il falloit s'aider par d'autres
voies, il avoit fait parler de lui au cardinal, et par là il
étoit revenu à la cour ; mais il n'y demeura guère, car
le ministre sentoit bien qu'il en étoit haï. Chandenier
d'ailleurs manqua de conduite pour se conserver dans
une amitié qui, étant foiblement donnée, demandoit
de grands soins pour devenir plus forte ; et la défiance
naturelle du ministre ne put enfin souffrir un homme
qu'il n'avoit pas sujet d'aimer, et qu'il avoit assez mal-
traité pour avoir lieu de le craindre. Quoi qu'il en soit,
il est certain que jamais depuis il ne lui avoit témoigné
de bonne volonté, et qu'il étoit demeuré à la cour, bien
traité de la Reine, mais mal satisfait de son ministre,
et en petite considération ; car il n'étoit pas cru aussi
habile qu'il étoit estimé homme d'honneur et de pro-
bité : blâmable seulement en cela qu'il en fahoit un
peu trop d'ostentation.
La solide vertu qu'un homme doit avoir est ennemie
du faste et du bruit; et celui qui la possède, pour en
recevoir une véritable louange, n'en doit pas demander.
Comme de telles gens sont d'ordinaire trop impatiens
contre les défauts d'autrui, il s'étoit emporté à blâmer
ceux du ministre ; et, quand on sut que la Reine l'avoit
mandé, on ne douta point qu'ayant été du complot
avec ses confrères, et l'un d'eux ayant refusé de servir,
qu'il n'en fit autant, et que sa révolte ne fût un prétexte
au ministre de le perdre. Il étoit de mes amis, et je fis
CHAPITRE XXIV. - 1648. Ui
ce que je pus pour l'obliger à bien penser à sa réponse
avant que de paroître devant la Reine, puisque de ce
moment dépendoit toute sa fortune. Mais, connoissant
l'engagement où il étoit , qui Pobligeoit à une grande
fidélité pour les intérêts de ses confrères, et m'ayant
avoué que lui-même les avoit engagés à cette résistance,
je fus réduite avec ses autres amis à le plaindre et à
souhaiter qu'il pût heureusement sortir de cette»aven-
ture, sans pourtant deviner de quelle manière il pour-
roit se sauver de ce péril.
Il parut donc devant la Reine ; et, à la vérité, il y
parut avec une contenance fort tranquille. Comme elle
le vit, elle lui dit que, l'ayant toujours cru plus affec-
tionné à son service que beaucoup d'autres, elle l'avoit
jugé aussi plus capable de lui obéir ; que c' étoit pour
cela qu'elle l'avoit envoyé quérir; que le Roi étoit sans
service, et qu'enfin elle désiroit de lui cette preuve de
sa fidélité. 11 lui répondit qu'il la supplioit très-humble-
ment de considérer l'engagement où il étoit avec ses
confrères; que, s'il obéissoit à ses commandemens, il
les déclaroit coupables et se rendoit lui-même le plus
infâme de tous les hommes; qu'il avoit sujet de se
plaindre d'elle de ce qu'étant son serviteur et l'ayant
toujours été, elle l'eût choisi en cette occasion pour lui
commander une chose qui le perdoit de réputation s'il
obéissoit, ou attiroit sur sa tête toute sa colère s'il ne
lui obéissoit pas. Sur cela la Reine, qui ne le vouloit
point perdre, lui offrit, pour satisfaire à cette chimère*
d'honneur, de lui en faire le commandement tout haut,
et devant tout le monde. Mais, voyant qu'il persistoit à
le refuser, elle éleva sa voix devant nous qui étions
présens à cette conversation , et lui dit assez sévèrement :
« C'est assez, Chandenier, c'est assez! » 11 se retira,
et le lendemain on envoya commander à Charost et à
142 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
lui de se retirer de la cour et d'aller dans leur maison.
On fit le même commandement au comte de Trêmes ;
et le jour même on donna leurs charges.
La première qui fut acceptée fut celle du comte de
Charost, qui fut donnée à Jarzé. 11 avoit de la naissance»
et il étoit bien à la cour ; mais il avoit un esprit plus
brillant que prudent, dont la légèreté, en plusieurs
rencontres de sa vie, fera voir combien la sagesse est
nécessaire à l'homme. Il en prêta le serment entre les
mains de la Reine, et on promit au comte de Charost
de le rembourser de sa charge. Le lendemain on fit le
même traitement à Chandenier; et sans doute que ;
dans l'intention du ministre, il étoit fort différent do
l'autre. On donna sa charge au comte de Noailles 1 , qui
déjà lui avoit ôté un grand bien, ayant, par te faveur
du cardinal Mazarin, épousé mademoiselle Boyer, fille
fort riche que Chandenier avoit recherchée. 11 fit do
même son serment de fidélité; et, comme il y a des per-
sonnes qui sont nées pour le malheur des autres, il la
garda plus longtemps que Jarzé ne conserva celle du
comte de Charost.
La marquise de Senecé, lanlc du marquis de Chan-
denier, fit tout ce qu'elle put pour adoucir la disgrâce
de son neveu. Mais le ministre ne se laissa point flé-
chir à ses prières , parce qu'il étoit bien aise d'éloigner
d'auprès du Roi ceux qui lui étoient suspects. Pour
faire bonne mine , il visita cette dame, lui dit qu'il
•étoit fâché de ce que M. de Chandenier avoit attiré sur
lui la colère de la Reine ; qu'il le croyoit de ses amis,
puisqu'il lui avoit promis de l'être ; et lui fit mille pro-
testations de la vouloir servir et lui aussi.
De cette sorte, on vit en un jour chasser de la mai-
1 Anne de Noailles, premier duc de ce nom.
ClIAPiTKE XXIV. — 1648. U3
son du Roi trois de ses plus considérables officiers ,
sans qu'en apparence le ministre y eût aucune part, la
Reine s'étant chargée de toute la haine de cette action
pour l'ôter a son ministre. Il semble que ces capitaines
des gardes dévoient obéir au Roi, et qu'ils avoient tort
d'abord de s'opposer av«c tant d'opiniâtreté aux vo-
lontés de leur souveraine; car enfin il est juste que
nos maîtres soient obéis, même dans les choses où
ils pourroient n'avoir pas toute la raison de leur côté.
En vain seroi'iit-ils appelés de ces grands noms de
monarques, de rois et de tout-puissans, si on pouvoit
leur résister dans les moindres occasions. Mais il est
bien juste aussi que ces mêmes rois entrent dans les
intérêts des particuliers, qu'ils entendent leurs raisons,
et qu'ils prennent le soin de les satisfaire, quand avec
respect ils leur demandent d'être traités par eux équi-
tablement.
La Reine n'a jamais manqué de suivre ces belles
maximes ; et ces vertus sont celles qui ont paru en elle
avec le plus d'éclat, et qui ont le plus attiré sur elle
l'admiration publique. Ses oreilles ne se lassoient ja-
mais d'entendre les plaintes des malheureux. Sou
cœur a toujours reçu sans dégoût les importuuités
qui lui ont été faites par ceux qui souffroieul quelque
oppression. Elle y étoit incessamment exposée par sa
douceur et par son humanité ; et sa volonté, toujours
disposée à bien faire, n'a jamais refusé de rendre jus*
tice à ceux qui la lui ont demandée. Mais en cette oc- <
casion, où la corruption de l'air la rendoit plus sen-
sible à la désobéissance, elle ne put souffrir celle-ci,
d'autant plus que l'animosité du cardinal lui fui cachée
sous le voile de la conséquence et de la politique. ( Et,
par cette raison > elle contribua sans dessein au mal»
heur de Chandenier, 6on ancien serviteur > l'abandon»
144 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTÎEVILLE.
uant par cette voie au ressentiment de son ministre, de
qui elle savoit qu'il étoit haï.
Mais il faut dire aussi qu'encore qu'elle vît l'aversion
que Je cardinal avoit contre Chandonier, elle ne le
croyoit pas impeccable, et connoissoit qu'il étoit entier
dans ses sentimens, et capable de prendre la généro-
sité de travers. 11 avoit empêché les autres d'obéir, et
il fut puni peut-être avec justice; car, quand le comte
de Trêmes auroit consenti que Charost eût servi deux
heures, selon que la Reine l'avoit dit, il semble que
leur soumission n'auroit pas dû être préjudiciable à
leur honneur, et que c'étoit saeriGer peu de chose à leur
repos et au respect qu'ils dévoient à la Reine.
CHAPITRE XXV
Continuation des débats entre la cour et la magistrature. — Bataille
de Lens. — Incidents de cette journée (20 août 1648). — Te Deum à
Notre-Dame. — Arrestation des magistrats Broussel, de Blancmesnil
et Charton. — Émeute et barricades dans Taris. — Respect des in-
surgés pour le coadjuteur. — La reine lui refuse la liberté de Brous-
sel. — Confiance de cette princesse. — Le premier président, con-
traint par le peuple, demande à la reine l'élargissement de Broussel.
— Dangers que court le chancelier Séguicr.— Énergique fermeté de la
régente recevant le parlement. — Le peuple oblige les magistrats
de rester en délibération au Palais-Royal. —Paroles conciliantes de
Mazarin. — Mise en liberté de Broussel. — Chagrin de la reine et du
cardinal. — Discipline des bourgeois' armés. — Précautions de Maza-
rin. — Broussel conduit en triomphe. — Un arrêt du parlement dé-
truit les barricades. — Un incident les fait relever. — Inquiétudes
d'Anne d'Autriche. — Trouble de son ministre. — Apaisement de
l'émotion populaire.
La fête passée, on commença [le 16 août et suivant]
tout de nouveau à délibérer au parlement sur la décla-
ration que le Roi leur avoit apportée. Ils l'examinèrent
CHAPITRE XXV. — 1648. 445
par articles. Sur aucuns on ordonna des remontrances ;
sur d'autres on donna des arrêts. Ils se plaignirent
quelle étoit toute captieuse, dirent qu'on ne leur avoit
fait grâce qu'à demi, et avec de très-mauvaises inten-
tions. La principale de leurs plaintes étoit sur le cha-
pitre des tailles qu'ils maintenoient n'être pas expli-
qué, et demandèrent pour le peuple que le quart
accordé par le Roi fût exempt de tous frais.
Le 20 [d'août], Monsieur étant allé au parlement,
tout se conclut à demander une conférence au Luxem-
bourg. Elle se fit le 21, avec le même succès qu'à
l'ordinaire. Monsieur, à son retour, dit à la Reine que
tout alloit assez bien, qu'ils avoient réglé le tarif, qui
étoit le nombre des impôts que le parlement consen-
toit qui se levassent, et qui devoit être affiché dans les
rues, afin que le peuple ne pût être trompé, ni forcé
de payer plus qu'il ne devoit. Cependant ils ne finis-
soient point leurs assemblées : de sorte qu'à propre-
ment parler ils se moquoient du nom du Roi, de l'au-
torité de la Reine et de celui qui gouvernoit l'État,
dont les forces commençoient à diminuer à mesure que
celle de cette compagnie s'augmentoit.
Ce même jour, voici une nouvelle incertaine qui
vient donner à la Reine une joie capable, étant vraie,
de la guérir de tous ses maux , ou du moins de l'en
consoler pour quelque temps. 11 arrive un homme
d' Arras, qui assure qu'il y a une bataille donnée, et
qu'ils l'ont entendue par le bruit des canons. 11 disoit
qu'il n'étoit revenu personne ; mais que c'étoit une
marque du gain de la bataille, puisqu'il n'y avoit point
eu de fuyards sur la frontière, et qu'apparemment ils
dévoient avoir été occupés à poursuivre et à dépouiller
les ennemis.
Cette nouvelle arriva le matin à huit heures ; elle fut
43
146 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
agréablement reçue du cardinal. Il envoya le maréchal
de Villeroy éveiller la Reine pour la lui apprendre : et
quoiqu'elle n'en fût pas tout-à-fait certaine, elle ne
laissa pas de lui donner un grand plaisir ; et même elle
ne douta pas qu'elle ne fût véritable, parce qu'elle la
voyoit nécessaire.
On savoit déjà que M. le prince, ayant appris que
les ennemis marchoient devers Lens, avoit envoyé tout
le bagage de l'armée dans Arras et les autres villes
frontières , avec une ferme résolution de donner ba-
taille. 11 croyoit, avec raison, qu'une célèbre victoire
aeroit une parfaite réparation de la langueur de sa
campagne, et du mauvais état des affaires du Roi ; et
il ne doutoit pas qu'il ne battît les ennemis, s'il pou-
voit venir aux mains avec eux. Son cœur, amoureux
de la gloire et ennemi de la crainte, le ibrçoit, par se»
sentimens héroïques, à se croire invincible, particu-
lièrement quand son roi avoit besoin qu'il le fût.
L'audace des Espagnols étoit telle alors, qu'ils
avoient fait mettre dans les gazettes d'Anvers, par
dérision, qu'ils étoient résolus de faire jeter des mo-
ratoires pour savoir ce qu'étoit devenue l'armée de
France; qu'ils l'avoient cherchée partout où elle devoit
être, sans l'avoir jamais pu trouver. Mais à leur dom-
mage elle se fit voir et sentir à eux par un combat ' le
plus sanglant et le plus opiniâtre qui se fût donné de-
puis long-temps V
La Reine passa toute cette journée dans l'impatience
* La bataille de Lens, livrée le 20 août 1648.
* Un des acteurs de cette grande journée, le maréchal de Oramont
(Mcm., première partie, année 1048), et Monglat (Mém., quatorzième
campagne), racontent toutes les péripéties de la bataille. Les détails
qu'ils donnent, plus savamment stratégiques, ne sont pas plus dramati-
ques que le récit de madame de Motte vil le, avec lequel d'ailleurs ils
s'accordent entièrement, r. r.
CHAPITRE XXV. — 4648. 147
de savoir ce qui étoit arrivé ; et le soir à minuit, comme
elle se déshabilloit pour se mettre au lit, arriva le comte
de Châtillon, que M. le prince avoit fait partir aussitôt
après la bataille. L'on sut ensuite que ce noble cour-
rier y avoit fait des merveilles dignes de lui et de sa
race. 11 assura la Reine de son bonheur, et lui apprit
que tout ce qu'elle auroit pu désirer sur ce sujet étoit
arrivé ; que la victoire étoit demeurée aux Français ,
après Tavoir disputée aux ennemis aux dépens de leur
vie et de leur sang , avec la prise du canon des enne-
mis ; que le général Bec et son fils étoient prisonniers,
le prince de Ligne, le comte de Saint-Amour, général
de l'artillerie, trois mille morts sur la place, et cinq
mille prisonniers , sans un nombre incroyable de
blessés.
Cette bataille avoit été désirée des deux partis. L'ar-
chiduc avoit eu ordre du roi d'Espagne de la donner à
quelque prix que ce fût, croyant avec raison que s'il
la gagnoit, la France, vu l'état où elle étoit, seroit de-
venue la proie de son ambition. Et pour cet effet l'ar-
chiduc avoit envoyé son bagage se reposer dans les
villes de Flandre, comme de son côté M. le prince en
avoit fait autant ; et ces deux grands princes avoient
chacun le même dessein, qui étoit de combattre à ou-
trance. Aussi tous deux y firent-ils de grandes choses.
Le prince de Condé, à son ordinaire, se trouva par-
tout ; et le comte de Châtillon conta à la Reine que ,
pour toute harangue, il avoit dit à ses soldats : « Mes
«amis, ayez bon courage. Il faut nécessairement
« combattre aujourd'hui : il sera inutile de reculer ;
« car je vous promets que, vaillans et poltrons, tous
« combattront, les uns de bonne volonté, et les autres
« par force. » Le soir précédent, il donna cet ordre à
toute son armée, de se regarder marcher, afin que la
148 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
cavalerie et l'infanterie fût sur une même ligne, et pût
bien observer ses distances et ses intervalles ; de n al-
ler à la charge qu'au pas, et de laisser tirer les enne-
mis les premiers.
D'un autre côté, l'archiduc 1 fut vu ce jour-là dans
tous les rangs, toujours des premiers au combat, n'é-
pargnant non plus sa personne que celle d'un des plus
simples soldats de son armée. Dans le récit qui en fut
fait à la Reine par le comte de Châtillon, que j'enten-
dis et que je remarquai, on vit qu'elle eut de la joie
d'écouter les louanges qu'il donna à ce prince son
parent ; et, par les questions qu'elle faisoit sur ce su-
jet, nous nous aperçûmes aisément qu'elle prenoit
intérêt à sa gloire, pourvu qu'elle fût accompagnée de
sa défaite.
Le prince de Condé eut sujet d'être content de
cette journée, puisqu'il y répondit si vigoureusement
aux monitoires des Espagnols, qu'il les contraignit
d'avouer que les Français sont de braves gens. Le
comte de Brancas, fils du duc de Villars, avant la ba-
taille fut commandé par M. le prince de se tenir en
certain poste. Avec peu de troupes, il y soutint les at-
taques des ennemis, qui le voulurent pousser avec un
plus grand nombre que celui qu'il commandoit. Après
avoir combattu vaillamment, reçu plusieurs blessures,
et été fait prisonnier, les ennemis , sur quelque que-
relle qui s'émut entre eux pour savoir à qui il appar-
tenoit, le voulurent tuer plusieurs fois, et le maltrai-
tèrent comme il arrive souvent de l'être aux personnes
de qualité, pendant que le malheur de la guerre les
laisse entre les mains des soldats Ce fut lui-même qui,
à son retour de l'armée, me conta toutes ces particu-
larités.
1 Léopold Guillaume, l'rèrc de l'empereur Ferdinand III.
CHAPITRE XXV. — 1648. 149
La Moussaye, favori du prince de Condé, y fut aussi
fait prisonnier. Le marquis de Villequier, le seul de
tous les capitaines des gardes qui fût aux bonnes grâces
de la Reine, parce que son absence l'a voit sauvé de cette
mauvaise aventure, se voyant prisonnier dès le com-
mencement de la mêlée, s'avisa de dire à ceux qui l'a-
voient pris qu'il étoit blessé , et qu'il leur donneroit
deux cents pistolcs s'ils vouloient le mener à Lens, qui
étoit tout proche. Comme les ennemis étoient encore
dans la créance qu'ils gagneroient la bataille , ils n'en
firent pas de difficulté. Le marquis de Villequier ne
douta point, de son côté, que M. le prince ne demeurât
victorieux ; que, l'étant, il ne manqueroit pas de venir
sur Lens, et que, reprenant cette place, il le sauveroit.
Ce qui arriva comme il l'avoit pensé ; car, la bataille
donnée, M. le prince envoya aussitôt des troupes pour
se saisir de la ville, et Villequier fit lui-même la capitu-
lation, et devint le maître de ceux qui, deux heures au-
paravant, étoient les siens.
Notre armée n'étoit que de quatorze mille hommes,
et celle des ennemis de seize ou dix-sept. Le prince de
Condé demanda des lors le bâton de maréchal de France
pour le comte de Châlillon : mais on le refusa, à cause
de la quantité des prétendans qui embarrassoient le
ministre, dont étoient La Ferté-Seneterre, Villequier,
qui étoit déjà chevalier de l'ordre, et La Ferté-lmbault,
qui étoit attaché au service du duc d'Orléans, oncle du
Roi.
Le Roi, sachant qu'il avoit gagné une bataille, s'é-
cria tout haut et avec une grande exclamation que le
parlement seroit bien fâché de cette nouvelle. 11 étoit si
accoutumé à entendre parler de ceux de ce corps comme
de ses ennemis, qu'il en fit aussitôt ce jugement. Leur
procédé différant de leurs intentions, que je veux croire
13.
150 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
plus innocentes en effet qu'en apparence , méritait que
le Roi les traitât d'infidèles, puisqu'ils mettaient la
France en état que , si cette bataille se fut perdue, la
monarchie eût pu voir sa fin par des causes qui , dans
leur commencement , avoient paru de peu de consé-
quence.
Après les premiers sentimens que cette victoire causa
dans l'âme de la Reine , sa raison et son bon naturel
lui firent souhaiter la paix, et la politique joua son jeu
ordinaire. Elle savoit que son ministre était blâmé de
ne la point faire : c'est pourquoi elle affecta soigneuse-
ment de dire devant toute la cour qu'après cette ba-
taille elle espéroit que l'Espagne la souhaiteroit , et
que, cela étant, elle la croyoit indubitable, aussi bien
que celle de l'Empire, qui était presque faite.
Le parlement , pendant ce temps de joie, donna un
arrêt contre quelques partisans qui s'étaient trop enri-
chis sous d'Émery. On décréta contre eux, et par con-
séquent on les exposa à la haine publique et à ce qui
arrive souvent en de telles occasions. Ces sortes de gens
sont avec quelque justice en horreur aux gens de bien :
la vertu et la probité leur font toujours la guerre, et ils
ont sujet de craindre davantage l'emportement de ceux
qui agissent sans raison. On crut quelques jours que
leurs maisons seroient pillées ; mais enfin ils échappè-
rent à cette fâcheuse aventure par un bonheur extraor-
dinaire.
La Reine, voulant faire chanter le TeDetima Notre-
Dame, pour rendre grâces à Dieu de la bataille gagnée,
et y faire porter plusieurs drapeaux conquis sur les
ennemis l , voulut aussi se servir de ce jour de triomphe
* Ces drapeaux, au nombre de soixante-treize, furent portés dans le
chœur de l'église par les Suisses. Les membres du parlement se trou-
CHAPITRE XXV. — 1648. 151
pour apporter quelque remède aux révoltes du parle-
ment et le punir de sa dernière désobéissance , qui ,
après tant de grâces accordées et tant de commande-
mens réitérés, a voit paru aux yeux de tout le monde
cacher une audace criminelle sous l'apparence d'une
fausse fidélité.
Pour cet effet, bien d'accord avec le duc d'Orléans et
son ministre, elle commanda à Comminges, lieutenant
de ses gardes, d'aller prendre le président de Blancmes-
nil, le président Charton, et surtout un nommé Brous-
sel *, conseiller de la grand' chambre, qui avoit toujours
levé l'étendard contre le Roi , et avoit ouvert tous les
avis qui alloient à la destruction de l'autorité royale, et
s'étoit érigé en tribun du peuplé, en montrant dans
toutes ces occasions l'esprit d'un homme né dans une
république, en affectant de paroître avoir les sentimens
d'un véritable Romain. Ce jour fut choisi pour cet effet
de l'avis du cardinal, à cause que la cérémonie du Te
Deum donnoit lieu de mettre le régiment des Gardes
sous les armes, et qu'il est d'ordinaire rangé sur le che-
min du Roi et aux environs de Notre-Dame, où logeoit
Broussel. Et comme il y avoit sujet d'appréhender que
le peuple ne s'émût pour sa défense, on voulut avoir de
quoi se défendre contre cette canaille , qui ne devoit
pas apparemment trouver des forces suffisantes pour
résister au nom du Roi et au bruit glorieux du favora-
ble succès de cette victoire *.
vaient en grand nombre à la cérémonie pour écarter le soupçon que cette
victoire ne leur avoit peu été cigréable. (Orner Talon.) f. r.
* Broussel était ancien officier, âgé de soixante-treize ans, populaire
par ses bienfaits et par son zèle contre les nouvelles impositions. A la
chambre de Saint-Louis, il avait joué le rôle et pris l'attitude d'un chef
de parti. (Orner Talon.) f. u.
* Les événements et les incidents si variés et si dramatiques de cette
journée et de celle du lendemain sont racontés d'abord par le cardinal
152 MEMOIRES DE MADAME DE M0TTEY1LLE.
La Reine ayant donné ses ordres à Comminges 1 , il
donna les siens pour l'exécution de l'entreprise qui lui
étoit conGée. 11 envoya deux de ses exempts, aiusi qu'il
me le conta lui-même fort exactement , l'un au prési-
dent de Blancmesnil, l'autre au président Charton, et se
réserva l'exécution la plus périlleuse, qui étoit celle de
prendre Broussel, l'ami du peuple et son protecteur.
La Reine, après le Te Deum , et après avoir recom-
mandé cette affaire au souverain des souverains, comme
une rigueur forcée et nécessaire au repos public, en
sortant de l'église dit tout bas à Comminges : « Allez,
et Dieu veuille vous assister ; » bjen contente elle-même,
à ce qu'elle nous conta depuis, de pouvoir espérer que
bientôt elle seroit vengée de ceux qui avoient méprisé
son autorité et celle du Roi son fils.
Le Tellier, secrétaire d'État, dit aussi à Comminges,
dans ce même temps, qu'il pouvoit aller, et que tout
étoit prêt, voulant lui dire par là qu'ils étoient tous trois
en leur logis. Comminges demeura donc à Notre-Dame
avec quelques gardes, attendant qu'un ordre qu'il avoit
donné pour cette affaire eût eu son effet. Comme c'est
l'ordinaire aux officiers des gardes du corps de ne
jamais quitter la personne des rois, on donna aussitôt
avis à quelques-uns du parlement qui étoient restés
dans l'église que le lieutenant des gardes de la Reine y
étoit : ce qui sembloit menacer la liberté de quelques
particuliers de leurs compagnies. A cet avis, chacun
d'eux prit la fuite; et, à leur gré, l'église n'avoit pas
de Relz, qui y prit une certaine part, par Orner Talon et par Monglat.
flous renvoyons à ces divers historiens pour compléter le récit de ma-
dame de Motteville, qui est un des plus exacts et des plus circonstan-
ciés, f. n.
4 Guilaut était à ce moment-là capitaine des gardes de la Reine, et
Comminges était son neveu et son lieutenant, r. r.
CHAPITRE XXV. — 1648. 153
assez de portes pour les laisser sortir au plus tôt. Le
peuple qui étoit répandu aux environs de ce lieu, et qui
étoit venu pour voir passer le Roi , entendant ce mur-
mure, se mit par troupes , et commença à écouter et
regarder ce que cela vouloit dire.
Comminges avoit envoyé son carrosse, avec quatre
de ses gardes et un exempt, au bout delà rue de Brous-
sel , qui étoit étroite et petite , avec commandement à
l'exempt , aussitôt qu'il le verroit paroître à pied au-
près de sa maison, d'aborder la porte avec le carrosse,
les portières abattues et les mantelets levés. Ce qu'il
ordonna , à ce qu'il me dit , afin de n'être pas attaqué
dans son carrosse avec son prisonnier, sans qu'il le pût
voir et y donner ordre. 11 vint donc à pied, et frappa à
la porte. Un petit laquais lui ayant ouvert sans diffé-
rer, il se saisit de l'entrée, et, y laissant deux gardes,
monta aussitôt avec deux autres dans l'appartement de
Broussel. 11 le trouva sur la fln de son dîner, et sa fa-
mille autour de lui. Comminges lui dit qu'il lui appor-
tait un ordre du Roi pour se saisir de sa personne ;
mais que, s'il vouloit s'épargner la peine de lire la lettre
de cachet qu'il lui montra , il n'avoit qu'à le suivre et
obéir.
Cet homme, âgé de soixante et tant d'années, malgré
le courage qu'il avoit témoigné dans le parlement, se
troubla entendant nommer le Roi de cette sorte, et té-
moigna que cette visite lui déplaisoit fort. 11 lui répon-
dit qu'il n' étoit pas en état d'obéir, qu'il avoit pris mé-
decine, et qu'il demandoit du temps. Une vieille femme
du logis se mit à crier aux voisins qu'on vouloit emme-
ner son maître, et leur demanda du secours, disant
avec mille injures à Comminges qu'il ne seroit pas obéi,
qu'elle l'empecheroitbien de faire du mal à son maître.
Au bruit de cette femme, le peuple s'assembla dans
154 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
cette petite rue : les premiers qui accoururent en ame-
nèrent d'autres, et en un moment elle fut pleine de ca-
naille. Comme ils virent ce carrosse plein d'armes et
d'hommes, ils se mirent tous à crier qu'on vouioit em-
mener leur libérateur, 11 y en eut qui voulurent couper
les rênes des chevaux , et qui parlèrent de rompre le
carrosse ; mais les gardes et un petit page de Comminges
le défendirent vaillamment, et s'opposèrent à leur des-
sein, menaçant de tuer tous ceux qui voudroient l'en-
treprendre.
Comminges, qui entendit la rumeur du peuple et de
la maison , et qui vit le désordre qui pouvoit arriver
s'il tardoit davantage à exécuter son dessein, crut qu'il
falloit se hâter ; et, prenant Broussel par force, le me-
naça de le tuer s'il ne marchoit. Il l'arracha de sa mai-
son et des embrassemens de sa famille, et le jeta dans
son carrosse malgré qu'il en eût, ses gardes allant de-
vant pour écarter le peuple qui le menaçoit et le vouioit
attaquer. Sur ce bruit, les chaînes se tendent dans les
rues, et, au premier détour, Comminges se trouva ar-
rêté : si bien que , pour s'échapper, il fallut souvent
faire tourner le carrosse, et donner à tout moment une
espèce de bataille contre le peuple, dont la troupe gros-
sissoit à mesure qu'il avançoit dans son chemin.
A force d'aller, il arriva enfin vis-à-vis du logis du
premier président sur le quai , où son carrosse versa
et se rompit. 11 étoit perdu, si dans ce même endroit il
n'eût trouvé les soldats du régiment des Gardes qui
étoient encore en haie, et qui avoient ordre de lui prê-
ter main-forte. 11 s'étoit élancé hors de son carrosse
versé; et, se voyant environné d'ennemis qui le vou-
loient déchirer, n'ayant que trois ou quatre de ses gar-
des qui n'étoient pas capables de le sauver de ce péril,
il s'écria : Aux armes, compagnons! à mon secours!
CHAPITRE XXV. — 1648. 155
Les soldats, toujours fidèles au Roi dans tous les temps
de cette régence, l'environnèrent, et lui donnèrent toute
l'assistance qu'il leur fut possible.
Le peuple l'environnoit aussi avec des intentions bien
contraires; et là se forma un combat de main et d'in-
jures seulement, qui n'étoit pas moins périlleux à l'État
que les plus grands qui se sont jamais donnés avec le
fer et le feu. Comminges demeura dans cet état assez
long-temps, jusqu'à ce qu'un de ses gardes lui eût amené
un autre carrosse qu'il prit à des passans, dont par me-
naces il avoit fait sortir quelques femmes , et dont le
cocher, malgré leur résistance, fut contraint de servir
en cette occasion. Comminges le prit , et laissa le sien
sur la place, que le peuple, de rage et de dépit, rompit
en mille morceaux. Celui qui le menoit par force se
rompit tout de nouveau à la rue Saint-Honoré; et ces
accidens servirent à faire savoir cette action à toute la
ville de Paris, et à émouvoir la compassion d'une infi-
nité de gens qui fomentèrent ensuite la sédition.
Enfin il arriva un autre carrosse, que Guitaut, oncle
de Comminges et capitaine des gardes de la Reine, en-
voy oit au-devant de lui, prévoyant que peut-être il eu
auroit besoin. Celui-là lui arriva fort à propos : il se
jeta dedans, et son prisonnier avec lui, et gagna un re-
lais qui l'attendoit proche des Tuileries, où logeoit
alors Mademoiselle. Ce relais le mena au château de
Madrid, et delà à Saint-Germain, selon l'ordre qu'il
en avoit de la Reine. Elle avoit dessein de le faire
conduire de ce lieu, par un exempt, en celui où Ton
avoit résolu de l'envoyer, qui, à ce que je crois, étoit
Sedan.
Quand les Parisiens eurent perdu de vue leur Brous-
sel, les voilà tous comme des forcenés, criant par les
rues qu'ils sont perdus, qu'ils veulent qu'on leur rende
156 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
leur protecteur, et qu'ils mourront tous de bon cœur
pour sa querelle. Ils s* assemblent, ils tendent toutes
les chaînes des rues, et en peu d'heures ils mirent des
barricades dans tous les quartiers de la ville *. La
Reine, avertie de ce désordre, envoie le maréchal de La
Meilleraye par les rues, pour apaiser le peuplé et lui
parler de son devoir.
Le coadjuteur de Paris*, qui, par une ambition dé-
mesurée, a voit des inclinations bien éloignées de. vou-
loir travailler à remédier à ce mal, y fut envoyé aussi.
Mais, voulant cacher cette pente qu'il avoit à souhaiter
quelque nouveauté, il sortit à pied avec son camail et
son rochet ; et, se mêlant parmi la foule, prêche le peu-
ple, leur crie la paix, et leur remontre l'obéissance
qu'ils dévoient au Roi, avec toutes les marques d'une
affection à son service tout-à-fait désintéressée. Peut-
être même qu'il agissoit de bonne foi en cette rencon-
tre ; car, comme son désir étoit seulement d'avoir part
aux grandes affaires par quelque voie que ce pût être,
si par celle-ci il eût pu entrer dans les bonnes grâces
de la Reine, et se rendre nécessaire à l'État, son
ambition étant satisfaite, il n'en auroit pas pris une
autre.
Le peuple, à toutes les paroles qu'il leur dit, répon-
dit avec respect pour sa personne, mais avec audace et
emportement contre ce qu'ils dévoient au nom du Roi,
demandant toujours leur protecteur, avec protesta-
tion de ne s'apaiser jamais qu'on ne le leur rende. Et,
sans trop considérer ce qu'ils dévoient au grand maître
* Orner Talon dil qu'on en compta douze cent soixante dans Paris.
F. R.
1 Depuis le cardinal de Retz. Naturellement, dans ses Mémoires, il
raconte cette circonstance de manière à se donner raison et à laisser
croire que la Reine et son ministre se jouèrent de lui. f. n.
CUAPITRE XX Y. — 1648. 157
le maréchal de La Meilleraye, ils lui jetèrent des pier-
res, le chargèrent de mille injures ; et, en le menaçant,
tirent des imprécations horribles contre la Reine et
contre son ministre. Ils lâchèrent contre lui des in-
solences qui eussent mérité le gibet si le Roi eût été
le maître, et si la Reine, par une vengeance particu-
lière, eût été capable de faire mourir quelqu'un.
Ces deux hommes revinrent au Palais-Royal consul-
ter ce qui se devoit faire dans cette occasion, où les pa-
roles paroissoient un remède trop foible pour un si
grand mal. Mais, comme on jugea qu'il ne falloit point
encore, dans cette première chaleur, aigrir davantage
le peuple, il fut conclu qu'ils retourneroient s'exposer
aux coups de pierres et aux injures. Ils le firent de
bonne grâce, quoique le maréchal de La Meilleraye eût
les gouttes et ne pût marcher sans l'aide d'un bâton, et
que le coadjutcur eût une santé assez foible. On y en-
voya aussi des soldats, pour voir si les armes ne feroient
point de peur à cette furieuse troupe ; mais après que
quelques coups les eurent un peu écartés, leur colère
augmenta davantage, et leur rage en devint plus forte.
Cette médecine, qu'on ne leur donna que par force, et
pour essayer si les apparences seroient utiles à leur
guérison, n'ayant pas eu d'effet, on cessa de la prati-
quer ; et on crut que le mieux étoit de ne rien faire
d'extraordinaire, de peur de faire connoître aux Pari-
siens le danger où leur folie exposôit la France.
On passa toute cette journée dans l'espérance que ce
tumulte pourroit s'apaiser, mais avec beaucoup de
crainte qu'il ne s'augmentât. On tint conseil au Palais-
Royal à l'ordinaire, et nous y demeurâmes paisible-
ment, riant et causant, selon notre coutume, de mille
fariboles. Car, outre qu'en telles occasions personne ne
veut dire ce qu'il pense et ne veut pas paroître avoir
n. 14
158 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÎLLE.
peur, nul aussi ne veut être le premier à pronostiquer
le mal. Plusieurs personnes, en effet, vinrent trouver la
Reine, qui, légèrement et sur de fausses apparences,
lui dirent que ce n étoit rien et que toutes choses s'a-
paisoient *. Les rois se flattent aisément : notre Ré-
gente étoit de même, qui, étant née avec un courage
intrépide, se moquoit des émotions populaires, et ne
pou voit croire qu'elles pussent causer de mal considé-
rable .
Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la Reine de
la part du peuple, forcé de prendre cette commission
pour lui demander encore une fois leur prisonnier, ré-
solus, à ce qu'ils disoient, si on le leur refusoit, de le
ravoir par force. Comme le cœur de la Reine n étoit
pas susceptible de foiblesse, qu'il paroissoit en elle un
courage qui auroit pu faire honte aux plus vaillans, et
que d'ailleurs le cardinal ne trouvoit pas son avantage
à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue,
et le coadjuteur s'en retourna sans réponse. Un de ses
amis et un peu des miens *, qui, peut-être aussi bien
que lui, n'étoit pas dans son ame au désespoir des
mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avoit pas
quittée de toute la journée, me dit à l'oreille que tout
étoit perdu ; qu'on ne s'amusât point à croire que ce
n'étoit rien ; que tout étoit à craindre de l'insolence du
peuple ; que déjà les rues étoient pleines de voix qui
crioient contre la Reine, et qu'il ne croyoit pas que cela
se pût apaiser aisément.
* Ce que dit ici madame de Motteville de la légèreté 1 des uns, de la
flatterie dos autres, de la confiance aveugle de la Reine, et de l'assu-
rance plus affectée que réelle du cardinal, est confirmé par les Mémoires
de Retz, qui contiennent un récit très-piquant de ce qui se passa à ce
conseil, f. n.
* Lai gués.
CHAPITRE XXV. — 164*. i5i)
La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et con-
firma la Reine dans sa créance que l'aventure du jour
n'étoit nullement à craindre. Elle tourna la chose en
raillerie, et me demanda au sortir du conseil, comme
elle vint se déshabiller, sijen'avois pas eu grand'peur.
Cette princesse me faisoit une continuelle guerre de ma
poltronnerie : si bien qu'elle me fit l'honneur de me
dire gaiement qu'à midi, peu après son retour du Te
Deum, quand on lui étoit venu dire le bruit que le peu-
ple commençoit à faire, elle avoit aussitôt pensé à moi
et à la frayeur que j'aurois au moment que j'enlendrois
cette nouvelle si terrible, el ces grands mots de chaînes
tendues et de barricades.
Elle avoit bien deviné, car j'avois pensé mourir d'é-
tonnement quand on me vint dire que Paris étoit en
armes : ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le
séjour des délices et des douceurs, on pût voir la guerre
ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri 111.
Enfin cette plaisanterie dura tout le soir ; et comme
j'étois la moins vaillante de la compagnie, toule la
honte de cette journée tomba sur moi. Je me moquai '
en moi-même, non-seulement de ma frayeur, mais en-
core des avis que, deux heures auparavant, Laigucs
m'avoit donnés si charitablement. Ce ne fut pas sans
admirer comme les choses sont prises diversement, se-
lon les différentes passions des hommes.
Ce même jour, le premier président étoit venu au
bruit des exilés trouver la Reine, pour lui demander
ses confrères ; mais elle l'avoit renvoyé sans réponse.
Le peuple, qui le soupçonnoit d'être d'accord avec la
cour, alla chez lui ; des coquins remplis de rage criè-
rent contre lui qu'il étoit un traître, et qu'il avoit
vendu sa compagnie : si bien qu'il fut contraint, pour
les apaiser, de sortir à pied dans les rues, et se présen-
160 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
ter à ces mutins pour se justifier à eux. Sans cette fer-
meté, ils eussent été peut-être plus loin dans leur inso-
lence. Sa douceur calma leur furie, et ils reçurent ses
justifications à condition qu'il retournèrent demander
Broussel : ce qu'il fit avec aussi peu de succès que la
première fois.
Le lendemain, selon qu'il avoit été résolu au conseil
le jour précédent, le chancelier l eut ordre d'aller au
Palais pour y présider, pour calmer les esprits, et em-
pêcher les désordres qui pourraient arriver sur le pré-
texte de cette affaire *. La sédition avoit donné de la
terreur à tout le monde, et les amis du chancelier lui
dirent que cette occasion leur paroissoit infiniment pé-
rilleuse pour lui. Il vit des mêmes yeux que les autres
le danger où il s'exposoit; mais cette ame, trop atta-
chée à la faveur, ne le fut point à l'amour de la vie. 11
préféra à cette crainte l'avantage de faire une action qui
fût au-dessus du commun ; et comme la Reine même
l'avoit jugée nécessaire, il voulut y aller sans montrer
aucune marque de foiblesse.
Il partit à cinq heures du matin, et s'en alla au Pa-
lais, ou, pour mieux dire, il partit de sa maison dans
ce dessein. L'évèque de Meaux son frère voulut aller
avec lui, et la duchesse de Sully sa fille, belle, jeune et
courageuse, se jeta dans son carrosse, quoi qu'il pût
faire pour l'empêcher de s'y mettre. Comme il fut sur
le Pont-Neuf, trois ou quatre grands pendards abordè-
rent son carrosse, et lui demandèrent insolemment
qu'il leur rendit leur prisonnier, lui disant que s'il ne
le faisoit, ils le tueroient à l'heure même. Ces déscs-
1 Seguier.
* On a cru aussi qu'il alloit interdire le parlement; mais je n'en ai
rien su de certain. Il ne me parut alors aucune marque de ce dessein,
et je ne l'ai entendu dire que long- temps après. (Note de fauteur.)
CHAPITRE XXV. — 1648. J6I
pérés ayant commencé le bruit, il en arriva d'autres
qui l'environnèrent, et qui le menacèrent de la même
chose.
Lui, ne sachant comment faire pour s'échapper dou-
cement de cette canaille, commanda à son cocher de
passer outre, et d'aller devers les Augustins, où étoit la
maison du duc de Luynes 1 son ami, pour y entrer au
cas qu'il y fût contraint par la multitude, ou pour s'a-
cheminer plus sûrement, par le pont Notre-Dame, au
Palais ; car il crut que les bons bourgeois ne le laisse-
roient pas au pillage de ces mutins. Etant arrivé auprès
des Augustins, ce peuple commença de s'écarler : de
sorte qu'il prit résolution de s'en aller de là à pied au
Palais, et de mettre son carrosse chez le duc de Luynes;
mais il n'eut pas fait trois pas, qu'un grand maraud
vêtu de gris commença à crier tout de nouveau contre
lui : «Aux armes, aux armes! Tuons-le, et vengeons-
« nous sur lui de tous les maux que nous souffrons. »
A ceci le tumulte s'échauffe et s'augmente, et le
chancelier fut contraint de se jeter dans l'hôtel de Luy-
nes, pour ï?'y sauver tout de bon. Guère de gens n'é-
toient encore éveillés dans cette maison; il fut reçu
seulement d'une bonne vieille femme, qui, voyant un
chancelier de France lui demander du secours, le prit
par la main et le mena dans un petit cabinet fait d'ais
de sapin, qui étoit au bout d'une salle. 11 n'y fut pas
plutôt entré, lui et sa troupe, que voici cette canaille
qui vint, avec des cris effroyables, demander où il étoit,
et dirent, avec mille sermens, qu'ils le vouloient avoir.
Les uns disoient : « Ce sera prisonnier pour prisonnier;
« et nous en ferons un échange avec notre cherprotec-
« teur. » Les autres, plus médians, disoient qu'il le
* Charles d'Albert; peu après il devint frondeur.
14.
162 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÎLLE.
falloit démembrer et mettre par quartiers, afin d'en
mettre les morceaux par les places publiques, et mon-
trer leur ressentiment par leur vengeance. Ils allèrent
enfin le chercher jusqu'à ce petit cabinet ; et comme
ils virent le lieu assez abandonné, ils se contentèrent
seulement de donner quelques coups contre les ais, et
d'écouler s'ils n'entendoient point de bruit ; puis allè-
rent ailleurs le chercher. Il est à croire que ce ministre,
dans le temps qu'ils étoient à sa porte, n'étoit pas à
son aise, et qu'il sentit qu'il étoit homme. 11 se confessa
dans ce cabinet à son frère l'évêque de Meaux, et se pré-
para tout-à-fait à la mort.
Il avoit envoyé au Palais-Royal demander du se-
cours; et dès qu'on sut le péril où il étoit, on envoya
commander aux gendarmes et aux chevau-légers d'y
aller. Le maréchal de La Meilleraye s'achemina pour
l'aller quérir avec deux compagnies de Suisses ; et cet
illustre prisonnier fiit tiré de ce péril par la venue du
grand maître. Il le fit prendre sous les bras pour l'a-
mener à pied au Palais-Royal ; car dans cet embar-
ras on ne put trouver son carrosse, et toutes choses
étoient bonnes, hormis d'être exposé à la furie du
peuple.
Le lieutenant civil 1 vint aussi donner de l'aide au
chancelier ; et, le rencontrant en chemin, il le mit dans
son carrosse, avec sa fille la duchesse de Sully et l'évo-
que de Meaux. Comme ils passèrent devant la place
Dauphme, au milieu du Pont-Neuf, le peuple, qui étoit
en colère d'avoir perdu sa proie, fit une décharge sur
eux, dont il y eut quelques soldats de tués de ceux qui
environnoient leur carrosse. La duchesse de Sully re-
çut un coup de mousquet au bras, d'une balle qui avoit
1 Dreux d'Aubrai, comte d'Offremont.
CHAPITRE XXV. — J648. 165
déjà perdu sa force, car ils tirèrent de loin : par con-
séquent elle ne la blessa que par une grande contusion.
Un exempt du Roi, celui qui est toujours à la suite du
chancelier, fut tué par cette canaille, de même qu'un
des gardes qui l'accompagnent.
Ils arrivèrent chez le Roi assez alarmés de cette
aventure ; et le chancelier y demeura quelques jours,
n'osant pas retourner chez lui, de peur que la populace
animée ne lit dessein d'aller piller sa maison. À son
retour, l'ayant. été voir dans sa chambre, il me repré-
senta lui-même l'état où dan3 cet instant il avoit été ;
et comme je lui demandai s'il avoit trouvé l'image de la
mort fort horrible, il me dit qu'il avoit souffert ce que
selon l'humanité on ne se peut exempter de sentir; mais
que Dieu lui avoit fait beaucoup de grâces, l'ayant en-
tièrement occupé du soin de son salut et de lui deman-
der pardon de ses péchés.
Voilà comme se passa le matin de la seconde journée,
qui ne fut pas meilleure que la première. Au réveil de
la Reine, sur les neuf heures du matin, on lui apprit
cette nouvelle. Elle en fut fâchée infiniment, non-seule-
ment par la pitié qu'elle eut d'une personne de cette
qualité qui pour son service avoit été deux heures entre
les mains de mille coquins dignes de la corde ; mais en-
core par la blessure que son autorité recevoit de ce
coup, qui devoit être d'une dangereuse conséquence à
l'État, et avoir de mauvais effets par le bruit qu'elle fe-
roit chez les étrangers. Elle connut qu'ils reprendroient
de grandes forces sur cette nouvelle, et qu'un chance-
lier de France, sans respect dans Paris, que le peuple
avoit voulu tuer dans les rues, son Roi présent, étoit
une marque certaine que la puissance du prince étoit
anéantie, et l'amour des sujets envers leur souverain
apparemment éteint en eux.
164 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
Après que la Reine eut essuyé ce chagrin, dont la
cause lui faisoit voir, malgré sa fermeté à ne s'ébranler
de rien, qu'elle devoit tout craindre, il fallut qu'elle se
levât pour recevoir le parlement, qui la vînt trouver en
corps à pied pour lui demander le prisonnier. Elle leur
parla vigoureusement, de bon sens et sans s'émouvoir l ,
car en cette occasion elle agissoit selon ses propres sen •
timens et d'elle-même. Entre beaucoup de choses qu'elle
leur dit, ces mots me restèrent dans la mémoire, qui
me parurent dignes d'être remarqués : Que cela étoit
étrange et bien honteux pour eux d'avoir vu, du temps
de la feue Reine sa belle-mère, M. le priuce en prison à
la Bastille, sans en avoir montré aucun ressentiment ;
et que, pour Broussel, eux et le peuple fissent tant de
choses ; que la postérité regârderoit avec horreur la
cause de tant de désordres, et que le Roi son fils auroit
un jour sujet de se plaindre de leur procédé, et de les
en punir.
Le premier président lui répondit peu de chose ; et
le président de Mesmes, l'interrompant, prit aussi la
parole, et lui dit : « Oserai-je, madame, vous dire qu'en
« l'état où sont les peuples il ne faut penser qu'au re-
« mède, et que Votre Majesté doit, ce me semble, éviter
« la douleur de rendre ce prisonnier par force, en nous
« le redonnant de sa propre volonté et de bonne grâce. »
La Reine lui répliqua qu'il étoit impossible de faire ce
tort à l'autorité royale, et laisser impuni un homme
qui l'avoit attaquée avec tant d'insolence ; qu'ils dé-
voient bien voir par la douceur de sa régence quelles
étoient ses intentions, et qu'en son particulier elle étoit
toute disposée à lui pardonner ; mais qu'ils savoient
1 Relz et Orner Talon disent qu'elle avait en ce moment le ton très-
aigre. F. B.
CHAPITRE XXV. — 1C4S. J65
bien qu'il y avoit une certaine sévérilé à quoi les rois
étaient obligés, pour contenir les peuples dans quelque
crainte.
Après ces sortes de disputes elle les quitta, et le pre-
mier président, courant après elle, la conjura tout de
nouveau de bien penser à ce qu'elle faisoit. A quoi la
Reine, instruite en cet endroit par son ministre, comme
elle l'avoua depuis, leur repartit -que, de leur côté, ils
fissent ce qu'ils dévoient; qu'ils témoignassent à l'ave-
nir plus de respect aux volontés du Roi ; et que de sa
part, cela étant, elle leur feroit toutes les grâces qu'ils
pourroient justement prétendre d'elle.
Le chancelier, qui étoit présent, leur expliquant ce
que cette réponse vouloit dire, leur fit entendre que
s'ils promettaient de ne plus opiner sur la déclaration,
et cesser absolument de s'assembler sur les affaires
d'État, elle leur redonneroit leurs prisonniers, puisque
la seule raison qui avoit obligé la Reine à faire ce qu'elle
avoit fait avoit été leur révolte, et la censure qu'ils fai-
soient tous les jours sur cette déclaration qui les corn-
bloit de grâces, et qui leur marquoit assez la bonté de
Sa Majesté et la douceur de son ministre.
Sur celte proposition, toute la compagnie se résolut
de s'en retourner au Palais s'assembler là-dessus, pour
savoir ce qu'ils avoient à répondre. Ils sortirent de
chez la Reine dans le môme ordre qu'ils étaient venus :
et comme ils arrivèrent dans la rue Saint-Honoré, aux
premières barricades qu'ils rencontrèrent, ils furent
arrêtés par le peuple qui les environna, criant et de-
mandant Broussel. Plusieurs s'approchèrent du pre-
mier président, et, lui présentant le pistolet à la gorge,
lui dirent mille injures, et le menacèrent que s'il ne leur
faisoit rendre M. de Broussel, ils le tueroient. Ils mon-
trèrent en effet assez de désir de le maltraiter ; mais il
166 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE.
se sauva par sa fermeté et sa constance, les assurant
qu'il venoit d'y travailler de toute sa force ; et, sur ces
paroles, ils lui donnèrent la vie, à condition qu'il s'en
retourneroit à l'heure même trouver la Reine, lui signi-
fiant que s'il ne l'obtenoit, ils le mettroient en mille
morceaux.
Toute cette compagnie revint donc sur ses pas, bien
étonnée de voir que la furie du peuple s'étendoit jus-
que sur eux. Ils se reconnoissoient la cause de ces dés-
ordres, et n'y auroient pu remédier s'ils avoient voulu
l'entreprendre; car, quand le peuple se mêle d'ordon-
ner, il n'y a plus de maître, et chacun en son particu-
lier le veut être. Cette célèbre république de Rome, qui
s'étoit rendue maîtresse du monde presque tout entier,
a sir par expérience combien il est dangereux de lui
donner part au gouvernement ; et ces illustres conqué-
rans, dont chaque citoyen s'estimoit plus qu'un roi, ont
sans doute senti, par cette noble illusion de l'amour
de la liberté, combien la furie populaire est une chose
dure, cruelle et fâcheuse.
La France, qui est accoutumée à cette belle et hono-
rable servitude de nos souverains, regardoit la puis-
sance que le peuple vouloit prendre dans Paris comme
une grande maladie de l'État, et le parlement même en
étoit surpris. J'entrai chez le Roi peu après le retour
de ces longues robes au Palais-Royal, et je les vis pas-
ser, du grand cabinet de la Reine, par-dessus la ter-
rasse qui sépare les deux corps de logis de cette maison,
pour aller dans la grande galerie du Roi faire ce qu'ils
avoient eu dessein de faire au Palais, c'est-à-dire cher-
cher les moyens d'apporter quelque remède au mal
présent. Ils n'avoicnt point mangé de tout le jour, et il
étoit tard. Par pitié plutôt que par tendresse, la Reine
eut le soin de leur faire porter du pain et du vin, avec
CHAPlTftli XXV. — 1048. 167
quelques viandes, qu'ils dévoient, ce me semble, man-
ger avec beaucoup de honte, voyant qu'ils étoienl la
cause de ces désordres, des inquiétudes de la Reine, de
la prise de Broussel et de la révolte du peuple.
Apres leur repas, le duc d'Orléans y alla pour y te-
nir sa place ordinaire. Le chancelier s'y trouva aussi
pour y présider : ce qu'il fit avec une grande présence
d'esprit, quoique ce fût avec les images de la mort et
du péril qu'il yenoit d'essuyer. Le cardinal y fut un
moment pour les conjurer de penser tout de bon, et
avec des intentions sincères, au remède des maux qui
pouvoient naître de ces commencemens de révolte. Il
avoit beaucoup d'esprit, et parloit assez bien noire lan-
gue : il l'écrivoit même d'une manière à se pouvoir
faire admirer; mais comme il lui restoit l'accent de son
pays, il n'avoit pas l'agrément du discours, ni la faci-
lité de s'expliquer élégamment. 11 leur dit seulement eu
cette occasion qu'il croyoit qu'ils avoient fort bonne in-
tention ; que la Reine l'avoit de même ; que cela étant,
il étoit facile de s'accommoder. Un de mes amis, qui
étoit de cette compagnie, me dit qu'il avoit ensuite ré-
pété ce peu de mots beaucoup de fois et assez confusé-
ment ; de sorte que sa petite harangue ne servit qu'à
faire rire ceux qui ne pensoient guère sérieusement à ce
qu'il conseilloit de faire avec assez de raison. Ce qui
nous doit faire connoître que naturellement il y a de l'i-
niquité dans le cœur des hommes, et que la justice en
est souvent bannie. Si cela n' étoit pas, ils estimeroient
les choses raisonnablement dites, par quelque bouche
qu'elles le fussent.
Toute cette journée, malgré les barricades, il y eut
beaucoup de monde chez la Reine, qui fut toujours
au cercle avec la reine d'Angleterre et plusieurs prin-
cesses, attendant la résolution que prendroit le parle-
168 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTKVILLE.
ment. Le cardinal n'étoit pas sans inquiétude, et dans
cette même attente il alla s-enfermer dans le petit ca-
binet de la Reine avec l'abbé de La Rivière, qui n'étoit
pas si chagrin que lui ; car il espéroit que l'abaisse-
ment du ministre serviroit à son élévation.
Cette tristesse ne paroissoit point sur le visage du
cardinal. Au contraire, quand il se montroit au pu-
blic, il témoignoit beaucoup de tranquillité ; et, comme
je l'ai remarqué ailleurs, il étoit plus humain et plus
doux dans le malheur que dans la prospérité : il ne
tu } oit pas ceux qui lui vouloient parler avec la même
sécheresse que quand il étoit satisfait et content. Par
cette raison, les gens de la cour lui souhaitoient tou-
jours quelque mauvaise aventur^afin de l'humilier,
car il est naturel à l'homme de régler ses sentimens
selon la mesure de ses intérêts ; et le plus sage de tous
ne l'est guère quand il désire quelque bien qu'on lui
refuse avec des marques de mépris e\ de rudesse. Mal-
gré la douceur du cardinal, il n'en avoit pas souvent
dans sou procédé ni même dans ses paroles : elles
étoient quasi toujours sèches et fort différentes de ses
promesses, qui ne produisaient jamais, ou rarement,
de bons effets, s'il n'y étoit contraint par l'intrigue des
prétendans. Ils ont quasi toujours arraché ses bienfaits
de sa foiblesse plutôt que de sa bonté.
Le parlement ayant achevé sa délibération, il vint
trouver la Reine, qui les alla recevoir dans sa petite
galerie, n'ayant nulles femmes auprès d'elle. Le pre-
mier président, au nom de sa compagnie, lui protesta
de leur fidélité par un compliment assez court, et lui
rendit compte de leur délibération , par laquelle ils
promettoient de différer et surseoir toutes leurs déli-
bérations jusques après la Saint Martin, hormis sur les
rentes et sur le tarif.
CHAPITRE XXV. — 1048. 169
Cet arrêté n'étoit rien de bon. On voyoil sous cette
promesse une véritable intention de recommencer tout
de nouveau quand la Saint-Martin seroit passée , et
qu'alors ils pourroient s'assembler à leur gré sur toutes
matières ; et néanmoins, en conséquence de ce délai,
la Reine, forcée par l'état où se trouvoit Paris, leur
accorda leur prisonnier, et leur donna dès cet instant
une lettre de cachet pour le faire revenir avec les car-
rosses du Roi, qui furent commandés pour l'aller qué-
rir en diligence.
Cette grâce, extorquée et colorée seulement par une
apparente et très -courte obéissance qui, à proprement
parler, n'étoit qu'une victoire qu'ils emportoient sur
la royauté, fit de la peine à la Reine, et en dut faire au
cardinal. Elle causa même du chagrin dans l'ame des
bons Français, dont le nombre étoit petit; car ceux
qui composoient la cour l'avoient ulcérée par la haine,
ou occupée du désir de voir changer la fortune du mi-
nistre : si bien qu'on peut dire que les malheurs de la
Reine étoient grands, et que peu de personnes y pre-
noient part.
Voici donc le prisonnier Broussel que la Reine est
contrainte de rendre : le parlement est victorieux , et
lui et le peuple sont les maîtres. Les bourgeois avoient
pris les armes par ordre du Roi, de peur que la ca-
naille insolente ne devînt trop absolue ; et les colonels
des quartiers et compagnies de la ville faisoient leurs
gardes avec tant d'ordre, qu'on peut dire que jamais
désordre ne fut si bien ordonné , une sédition aussi
grande et aussi impétueuse que celle-là devant vrai-
semblablement causer plus de mal qu'elle n'en causa.
Mais les bourgeois, qui avoient pris les armes fort
volontiers pour sauver la ville du pillage, n'étoient
guère plus sages que le peuple, et demandoient Brous-
ii. 15
170 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
sel d'aussi bon cœur que le crocheteur. Car, outre qu'ils
étoient tous infectés de l'amour du bien public qu'ils
cstimoient être le leur en particulier, qu'ils aimoient
trop ledit parlement et qu'ils avoient tous de la haine
contre le ministre, ils étoient remplis de joie de penser
qu'ils étoient nécessaires à quelque chose. Ils croyoient
avoir part au gouvernement puisqu'ils gardoient les
portes de la ville ; et chacun dans sa boutique raison-
noit sur les affaires d'État. Us ne faisoient pas tant de
bruit que les autres, mais ils demandoient Broussel
gravement, et disoient qu'ils ne se désarmeroient point
s'ils ne le voyoient de leurs yçux.
Après que le parlement eut eu son audience, toute
cette compagnie sortit du Palais-Royal, et s'en retourna
aussi triomphante que la Reine étoit humiliée. Le
peuple et les bourgeois leur vinrent demander ce qu'ils
avoient fait pour Broussel. Ils leur répondirent qu'ils
avoient obtenu sa liberté; et un de ses neveux, qui
étoit en leur compagnie, parut avec la lettre de cachet,
et leur promit qu'il seroit à Paris le lendemain à huit
heures du matin. Cette promesse leur donna quelque
consolation et un peu de repos. Mais, au moindre
doute qu'ils avoient, ils recommençoient leurs impré-
cations ; et , parmi leur colère, ce grand déchaînement
qu'ils avoient contre la personne de la Reine et du mi-
nistre étoit une chose étonnante. Ils ne feignoient pas l
de dire que si on les trompoit, ils iroient saccager le
Palais-Royal, chasseroient cet étranger: et ils crioient
incessamment : Vive le Roi tout seul, et M. de Broussel !
La nuit fut assez fâcheuse ; car en de telles rencon-
tres on doit tout. craindre. L'alarme fut grande au
* C'est-à-dire, ils n'hésitaient pas. Ce sens du verbe feindre a vieilli.
CHAPITRE XXV. — 1648. 171
Palais-Royal : la Reine même, avec toute sa fermeté,
eut de l'inquiétude. Les bourgeois tiroient incessam-
ment, et ils étoient si près de la maison du Roi, que les
sentinelles du régiment des Gardes et celles de la rue
Saint-Honoré se regardoient de fort près. Les menaces
qu'ils faisoient ne furent pas cachées au cardinal , et ,
malgré la gaieté qu'il avoit affectée en public, il ne
laissa pas de se précautionner en homme qui avoit
peur. Il ne se coucha point de toute la nuit, étant tou-
jours botté et prêt de montera cheval, en cas qu'il y
eût été contraint par la rage et la folie du peuple. Il y
avoit un corps-de-garde chez lui, un à sa porte, et dans
son écurie un grand amas de mousquets, pour se dé-
fendre s'il eût été attaqué. 11 fit tenir dans le bois de
Boulogne quelque cavalerie pour l'escorter s'il étoit
contraint de sortir ; et ceux qui étoient attachés à lui
ne le quittèrent point qu'il ne fût jour. Un Italien qui
étoit à lui, qui avoit autant de poltronnerie que d'es-
prit, et qui avoit peu de tendresse pour son maître,
me dit le lendemain, che per tutto il regno diFrancia
non vorebbe aver da passare una cosi mala notte corne
quella ch'eru passata. (Que pour tout le royaume de
France il ne voudroit pas passer une nuit pareille à
celle qu'il avoit eue.)
Le lendemain les mutins, en attendant la venue de
leur prisonnier, continuèrent leurs menaces, disant
tout haut qu'ils vouloient envoyer quérir le duc de
Beaufort et le mettre à leur tête. Cette insolence s'aug-
menta quand on leur dit qu'on avoit vu de la cavalerie
dans le bois de Boulogne. Ne pouvant deviner ce que
c'étoit, ils s'imaginèrent qu'il y avoit dix mille hommes
dans cette embuscade, et que c'étoit pour les châtier
de leur révolte. Lorsqu'ils entendirent huit heures
sonner, et que leur prisonnier n'étoit point encore
Ml MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVÏLLE.
venu, ce fut de si grands redoublements de cris, et de
si terribles menaces, que Paris dans cet instant étoit
quelque chose d'effroyable. Enfin, ce tribun du peuple
élant arrivé à dix heures, les exclamations de joie fu-
rent infinies ; les chaînes furent détendues, les barri-
cades rompues pour le laisser passer. Et jamais triom-
phe de roi, ou d'empereur romain, n'a été plus grand
que celui de ce pauvre petit homme, qui n'avoit rien
de recommandable que d'être entêté du bien public et
de la haine des impôts : ce qui en effet étoit une chose
louable si elle eût été réglée par une bonne et prudente
conduite, et si sa vertu eut été tout-à-fait exempte de
l'esprit de cabale; car je sais que pendant toute la
guerre les esprits factieux, et qui n'agissoient que par
des motifs d'intérêt, avoient de grandes liaisons et de
grandes conférences avec lui. C'est pourquoi ses bon-
nes qualités n'étoient pas pures ni exemptes de cor-
ruption. 11 fut mené à Notre-Dame, où le peuple voulut
qu'on chantât un Te Deum ; mais ce pauvre homme,
honteux de tant de bruit, s'échappa de leurs mains, et,
sortant par une petite porte de l'église, s'en alla chez
lui, où beaucoup de gens de la cour le furent voir par
curiosité.
Après le retour de Broussel, il sembloit que tout ce
désordre devoit cesser ; mais les bourgeois, sans avoir
nulle soumission aux ordres et aux volontés du Roi, ne
voulurent point quitter leurs armes, ni ôter leurs bar-
ricades que par l'ordre du parlement ; et disoient tout
haut qu'ils ne reconnoissoient point d'autres maîtres
ni d'autres protecteurs. Ainsi le même matin, en pré-
sence de Broussel, qui de chez lui avoit été droit au
parlement, cette compagnie, maîtresse de la vie du Roi
et de la ville, donna un arrêt en ces termes :
« La cour cejourd'hui, les chambres assemblées : ouï
CHAPITRE XXV. — 1648. 173
le prévôt des marchands de cette ville, sur les ordres
qu'il avoit donnés en conséquence de l'émotion qui
et oit arrivée le jour de devant-hier, hier et ce matin ;
ouï aussi le procureur général du Roi , a ordonné que
toutes les chaînes tendues et- barricades faites par les
bourgeois seront détendues, démolies et ôtées ; enjoint
à eux de se retirer chacun chez soi, et s'appliquer à
leurs vacations. Fait en parlement, le 28 août 1648. »
En suite de cet arrêt , tous obéirent si ponctuelle-
ment, que deux heures après on pouvoit aller par Pa-
ris comme dans les temps les plus paisibles ; et toutes
choses se calmèrent, de sorte qu'il sembloil que le
passé eût été un songe. Mais, comme il faut peu de su-
jet pour troubler les esprits d'une populace déjà émue,
le malheur voulut qu'on fit apporter deux charrettes
de poudre pour le régiment des Gardes, qui entrèrent
par la porte Saint-Antoine. Cet objet frappa leur ima-
gination de mille frayeurs, et fit croire aux bourgeois,
comme à des criminels qui craignent le supplice , que
la Reine avoit quelque dessein de les punir. Sur cela,
ils coururent aux charrettes et les pillèrent, et crièrent
tout de nouveau : Aux aimes ! Les magistrats de la ville
y allèrent pour les apaiser, qui les assurèrent qu'ils
n'avoient rien à craindre ; mais il ne les purent per-
suader. Le feu de ce nouvel accès de rébellion s'en*
flamma avec tant de promptitude, qu'en moins d'une
demi-heure il communiqua sa chaleur jusqu'à l'autre
bout de la ville ; et Paris dans cet instant reprit la
même face qu'il avoit eue le matin.
Sur cet avis, la Reine tint conseil avec le duc d'Or-
léans, le ministre, le grand maître, et tous les autres.
On y résolut de renvoyer dans leurs quartiers toutes
les gardes qui étoient devant la porte du Palais-Royal,
afin d'Ater au public les soupçons qu'il pourroit avoir
15.
474 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
eus à la vue de ces charrettes ; ce qui s'exécuta aussi-
tôt. Les émotions populaires dans Paris, qui est plutôt
un monde entier qu'une ville particulière, sont des
torrens furieux qui s'épandent avec une si grande im-
pétuosité, que si on les laissoit grossir, ils seroient
capables de faire des ravages que la postérité par leurs
terribles effets auroit peut-être de la peine à les croire.
On manda enfin le prévôt des marchands, à qui la
Reine dit qu'elle s'étonnoit de cette rumeur; que la
poudre qui avoit épouvanté le peuple étoit seulement
pour fournir le corps-de-garde de la maison du Roi,
qui en manquoit; et que, pour marque qu'elle n'avoit
pas de dessein qui pût inquiéter aucune sorte de per-
sonnes, elle avoit renvoyé toutes les compagnies des
Gardes dans leurs quartiers, et l'assura qu'il n'étoit
resté dans la place où étoit le corps-de-garde que la
simple garde ordinaire. Elle lui commanda d'aller pu-
blier ces vérités dans les rues, afin de rassurer tout le
monde.
11 obéit aux ordres de la Reine, mais il ne fut pas
écouté : la raison et la vérité ne sont pas de la connois-
sance de ces sortes de gens. Elles furent reçues avec des
injures insolentes, et rebutées comme des ennemis
contre qui ces furieux avoient naturellement de l'anti-
pathie. Leur incrédulité s'augmenta par le souvenir de
cette cavalerie dont ils avoient entendu parler le matin,
qui avoit été en embuscade dans le bois de Boulogne ;
et de toutes ces chimères ils en faisoient une fable, où
ils ajoutoient plus de foi qu'au récit de l'histoire. L'é-
pouvante qu'ils se donnoient à eux-mêmes eut tant de
force sur leur imagination, qu'il y en eut d'assez sots
7 pour dire que la reine de Suède 1 étoit aux portes de
* Christine. Voyez lome I. p. 287.
CHAPITRE XXV. — 1648. 175
Paris pour secourir la Reine, parce qu'ils avoient ouï
dire que cette princesse étoit une guerrière, et qu'ils
sa voient par ses derniers ambassadeurs qu'elle avoit
contracté alliance avec la nôtre.
A force de leur crier qu'ils n'avoient rien à craindre,
il y eut quelques moraens où il sembla que leur ardeur
commencent un peu à s'éteindre; et, sur les sept à
huit heures du soir, on vint dire à la Reine que le
peuple paroissoit vouloir se taire ; ce qui l'obligea de
songer à se mettre au lit. Elle avoit besoin de se reposer
des fatigues et des cruelles inquiétudes qu'elle avoit
senties, malgré sa tranquillité ordinaire.
Elle étoit à peine assise à sa toilette pour se désha-
biller, que le bruit de la rue Saint-Antoine, qui étoit
répandu par Paris, recommença tout de nouveau dans
la rue Saint -Honoré , avec beaucoup plus de frayeur
pour la cour que celle du jour; car la nuit les choses
paroissent plus fâcheuses, et donnent beaucoup plus
d'inquiétudes. 11 y avoit eu des gens assez méchans
pour jeter des billets par les rues et dans les places pu-
bliques, qui conseilloient aux bourgeois de prendre les
armes, et qui les avertissoient charitablement qu'il y
avoit des troupes aux environs de Paris, avec avis cer-
tain que la Reine vouloit enlever le Roi, ensuite les faire
saccager pour les punir de leurs révoltes .
L'alarme fut plus grande parmi le peuple, et le
Palais-Royal en eut sa part. On vint dire à la Reine
tout librement qu'elle n'étoit plus en sûreté dans celte
maison, sans fossés ni sans gardes. On lui apprit qu'il
y avoit des troupes de bourgeois mêlés de canaille, qui
disoient tout haut qu'ils vouloient le Roi ; que leur ré-
solution étoit de l'avoir entre leurs mains pour le gar-
der eux-mêmes à l'hôtel-de-ville; qu'ils vouloient les
clefs des portes de la ville, de peur qn'on ne l'enlevât ;
176 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
que lui hors du Palais-Royal, ils ne se soucioient guère
du reste, et que volontiers ils y mettroient le feu.
Sur ces horribles menaces, nous commençâmes tous
à craindre pour elle et pour nous, soit pour sa personne,
soit pour les nôtres, soit enfin pour nos maisons, qui
étant voisines de la cour couroient grand risque d'être
pillées. Chacun lui apprit alors le péril où elle étoit, et
les insolences que le peuple disoit contre elle ; car on
flatte les rois jusqu'à l'extrémité ; mais aussi quand le
masque est levé on ne les épargne pas. Jarzé, nouveau
capitaine des Gardes, sur ce qu'elle montra quelques
regrets d'avoir renvoyé les Gardes, lui dit avec osten-
tation : « Madame, nous sommes ici une poignée de
« gens qui mourrons à voire porte. » Mais comme ces .
offres avoient plus de beauté que de force, elle les reçut
plutôt comme des marques du mauvais état où elle étoit,
que comme un remède capable de la consoler des mdu.v
qu'elle a voit sujet de craindre.
11 fallut qu'elle en cherchât la guérison dans sa
propre fermeté; car M. le cardinal étoit si rempli de
trouble et d'effroi, qu'elle n'en recevoit nul secours.
Dans cet instant, elle connut bien clairement tout ce
qui pouvoit lui arriver. Elle le sentit, et la rougeur qui
lui monta au visage sur le compliment de Jarzé nous le
fit assez connoître. Mais je dois lui rendre ce témoignage,
qu'après avoir observé ses paroles, ses sentimens et ses
actions, je ne vis en elle nulle marque de foiblesse. Au
contraire, elle demeura toujours également constante
et ferme, et parut dans ce moment très-digne de ses
grands aïeux, et parler en petite-fille de Charles-Quint,
qui joignit par sa dernière retraite la piété à ses hé-
roïques vertus. Elle répondit à ceux qui lui disoient les
choses du monde les plus effroyables, ces belles paroles
dont il me souviendra toute ma vie : « Ne craignez
CHAPITRE XXV. — 1048. 177
« point, Dieu n'abandonnera pas l'innocence du Roi ;
« il faut se confier en lui. »
Quand je l'entendis parler ainsi, je fus honteuse, je
l'avoue, d'avoir cru que sa tranquillité pouvoit être
quelquefois causée par l'ignorance du péril. Je l'en
avois soupçonnée, parce qu'en effet les rois ne voient
jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. La
vérité que les poètes et les peintres représentent toute
nue, est toujours devant eux habillée de mille façons;
et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode que
celle-là en change quand elle va dans les palais des rois.
En cette occasion, cette grande princesse n'a pu être
accusée d'aveuglement. Elle sentit si fortement l'état
où elle étoit, qu'elle en fut peu après malade. Mais son
ame, plus forte que son corps, la soutint avec tant de
fermeté, qu'elle auroit eu honte de montrer ce que la
nature n'avoit pu éviter de lui faire souffrir. Et cette
honorable fierté fut si grande en elle, qu'elle l'empêcha
de donner à ses chagrins d'autres témoins que les hor-
reurs de la nuit. Elle se contenta en notre présence de
demander sans trouble des nouvelles de ce qui arrivoit
de temps en temps, sans rien oublier néanmoins de
tout ce que le soin et la prévoyance pouvoient apporter
pour remédier à des maux si extraordinaires et si re-
doutables, dans lesquels elle ne trouvoit conseil ni as-
sistance de qui que ce fût, pas même de son ministre,
qui crut alors qu'il seroit obligé de quitter la France.
Il est vrai en effet qu'il s'habilla de gris, pour se tenir
prêt à partir : ses chevaux furent bridés toute la nuit,
et ses gens en état de le pouvoir suivre. 11 alla même
visiter le corps-de-garde des bourgeois, pour entendre
ce que disoit le peuple, et faire ses jugemens lui-même.
Mais enfin sur le minuit, les bourgeois voyant que les
gardes effectivement n'étoient plus devant le Palais-
178 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
Royal, où il n'y avoit que deux pauvres sentinelles, à la
paix qui paroissoit régner dans la maison du Roi, ils
commencèrent à se rassurer. Ce qu'ils firent enfin,
après que par Tordre de la Reine on leur eut porté les
clefs des portes de la ville, et que les magistrats, qui
allèrent toute la nuit par les rues, leur eurent juré qu'ils
n'avoient rien à craindre. Le bruit s'apaisa, de sorte
que Comminges, étant allé dans les rues voir l'état des
choses, vint assurer la Reine qu'il n'avoit presque ren-
contré personne. C'est pourquoi nous la quittâmes,
pour aller chercher dans le repos quelques consolations
à nos misères.
CHAPITRE XXVI
(J648). — Calme dans Paris. — Mécontentement du coadjuteur. — Am-
bition secrète du duc d'Orléans. — Vengeances des Espagnols à Na-
ples. — Maladie du duc d'Anjou. - La Reine remercie les bourgeois
d'avoir gardé la capitale. — Elle cède à de nouvelles exigences de la
magistrature. — Politique modérée du cardinal. — fondé blessé de-
vant Furnes. — La cour se retire à Ruel. — Exil de Châteauncuf. —
Arrestation de Chavigny. — Fidélité du commandeur de Jars à sou
ami Chàteauueul'. — Fontrailles évite la prison par la fuit»'. — Le
parlement demande le retour du Roi et le changement du ministre.
— Arrivée de Condé à Paris. — Les princes appuient la Reine, qui
refuse les demandes des magistrats. — Lu cour va à Saint -Germain.
Déclaration du Roi défendant au parlement de s'assembler. — Le duc
d'Orléans et Condé proposent une conférence aux magistrats. —
Ceux-ci exigent préalablement la liberté de Chavigny. — Autres de-
mandes du parlement. — Anne d'Autriche les accorde en partie. —
Madame de Vendôme invoque la protection de la magistrature contre
Mazarin.
Le 29 et 30 août, Paris reprit un esprit de paix : il
n'y resta nulles traces de désordre, ni de la violente
émotion du peuple. 11 est à présumer que la confiance
CHAPITRE XXVI. — 1648. 179
que la Reine avoit eue dans le secours céleste avoit pour
cette fois sauvé cette grande ville, puisque de tant de
gens malintentionnés, nul ne voulut se déclarer pour
chef delà canaille révoltée. Cette infidélité leur donna
de l'horreur, et leur malice ne se trouva peut-être pas
encore assez grande pour vouloir perdre la France, leur
patrie et leur Roi. Leur ambition, empoisonnée de des-
seins factieux, n' étoit pas arrivée au point où pour notre
châtiment le Seigneur la vouloit laisser se porter; car
les grands maux ne se font pas tout d'un coup. Les
hommes ne s'accoutument au crime que peu à peu ; et,
à la honte de la nature humaine, il faut avouer qu'ils
s'y accoutument fort aisément. Ce qui donna plus d'in-
quiétude au ministre, ce furent les billets qui avoient
été jetés, qu'il crut devoir venir d'un chef tout prêt
pour ce corps, composé de tant de membres différens.
Tous leurs mouvemens, que la détention de Broussel
fit paroître, furent en effet le présage du mal effectif
qui arriva peu après.
Lecoadjuteur de Paris 1 , qui avoit beaucoup d'esprit
et de savoir, et qui avoit outre cela un grand cœur et de
la grandeur dans l'ame, ayant cru être obligé d'em-
ployer en cette occasion le crédit que son caractère et
sa dignité lui donnoient pour apaiser la sédition arrivée
auprès de son église, étoit allé dans les rues dans l'in-
tention de rendre au Roi et à la Reine tout le service
dont il étoit capable; et il s'imaginoit en avoir rendu
un assez grand et être en état de continuer à en rendre.
Cependant il sut qu'au lieu de le louer de ce qu'il avoit
fait on s' étoit moqué de lui 8 , et que le ministre avoit dit
1 Jean-François-Paul deGondy, depuis cardinal de Retz, néàMont-
rairajl en 1614, mort en lt>79. Il avait été nommé coadjuteur de l'arche-
vêque de Paris, son oncle, en 1643. f. r.
* Le cardinal de Retz rapporte toutes ces railleries dans ses Mémoi-
180 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
qu'il avoit peur, et qu'il avoit souffert le soir chez lui que
Beautru en fit des railleries. 11 se plaignit hautement à
ses amis, qui étoient en grand nombre, qu'il étoit mal
payé de toute la peine qu'il s'étoit donnée; et Ton a cru
que pour faire voir que le mal étoit plus grand qu'on
ne l'avoit pensé à la cour, c 'étoit lui qui avoit envoyé
insulter le chancelier.
Le duc d'Orléans, qui avoit jusques alors paru si
affectionné à la Reine, ne put considérer l'état où étoit la
cour sans ressentir en son ame quelques mouvemens
d'espérance que, la haine qu'on avoit pour la Reine,
augmentant tous les jours, on l'obligeroit de remettre
entre ses mains l'autorité qu'il lui avoit abandonnée,
ou du moins de lui en faire une plus grande part que
celle dont il s'étoit contenté. Son favori, qui voyoit la
facilité qu'il y avoit à augmenter la puissance de son
maître, ne pouvoit pas s'empêcher de la souhaiter pour
augmenter la sienne : et comme il est difficile de ne pas
montrer ce qu'on a dans lame, il fut aisé à la Reine
de connoître que Monsieur, dans le conseil, n'agissoit
plus aussi fortement pour elle qu'il avoit fait par le passé.
C'est pourquoi la Reine ne l'employoit plus si souvent
pour apporter du remède à ses maux, de peur que le
médecin n'empirât la maladie. Elle songea à gagner
M. le prince, lequel de son côté trouvoit, en même
temps qu'elle, que Monsieur profitoit de son absence
pour se rendre maître non-seulement du parlement,
mais du conseil du Roi, de la ville de Paris, et de tout
le royaume.
Les affaires de la guerre alloient leur chemin ordi-
naire du côté de Flandre; la bataille que nous y avions
res; et en voit mieux encore combien il était blessé de ces propos à U
manière dont il raconte les événements des jours précédents. Aussi
dit-il qu'en sortant du Palais-Royal il était ce que Von appelle enragé, r. a.
CHAP1TKK XXVI. — 1048. 181
gagnée nous en rend oit en quelque façon les maîtres.
M. le prince alla assiéger Fumes, que les ennemis ne
pou voient pas secourir.
Mais du côté de Naples nous n'étions pas si heureux.
L'armée navale que nous y avions envoyée pour y faire
une descente, afin de favoriser les restes de la rébellion,
fut vigoureusement repoussée. On y perdit Montade,
Normand, un des plus vaillans hommes du monde, et
Bassompierre, bâtard du maréchal. Les Espagnols, se-
lon leur sévérité ordinaire, avoient fait mourir par les
mains des bourreaux une grande quantité de ceux qui
avoient appelé le duc de Guise, afin d'arrêter tout-à-fait
la révolte des peuples. Gennare Annèse, suivantla cou-
tume des Espagnols qui ne pardonnent jamais, malgré
l'accommodement qu'il avoit fait avec eux, y passa
comme les autres, après avoir néanmoins reçu d'eux
toutes les grâces qu'il leur avoit demandées ; lui disant
apparemment, comme dans une occasion pareille mar-
quée dans Mariana : La trakion te pagan bien, ser trai-
dor te pagan mal 1 .
Dans ces mêmes jours, notre petit prince, le vérita-
ble Monsieur, tomba malade d'une fièvre continue et
d'un grand mal de reins, qui fit juger aux médecins
que e'étoit la petite vérole. Deux jours après elle sortit
en abondance, et comme sa fièvre étoit diminuée sans
aucun mauvais accident, la Reine n'en fut point inquié-
tée ; on le laissa dans son appartement bien enfermé, et
il fut si heureux que sa beauté, dont les dames étoient
fort en peine, lui demeura.
La Reine, dans le commencement de septembre, se
trouva un peu mal ; mais comme elle n' avoit pas pour
elle de ces délicatesses efféminées qui sont ordinaires à
4 On paye cher la trahison, on ne pnye pas du tout le traître.
n. 10
182 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
notre sexe, elle ne laissa pas de voir tous les capitaines
des quartiers, qu'elle remercia d'avoir préservé la ville
du pillage; et, cachant ses sentimens, elle fit venir
aussi les bourgeois et corps des marchands, à qui elle
dit de douces paroles, quoiqu'en effet elle eût un grand
sujet de s'en plaindre ; car ils avoient montré autant de
passion et d'emportement contre elle que la. canaille
la plus malicieuse et la plus méchante. Quand elle eut
cessé de leur parler , ayant l'honneur d'être proche
d'elle, je lui dis qu'elle venoit de faire son métier de
reine, qui étoit la dissimulation; elle me répondit :
« Et celui de chrétienne aussi. » Je demeurai d'accord
avec elle que la matière étoit assez ample pour y pou-
voir faire son devoir.
Le 3 de ce mois [septembre], le parlement vint au
Palais-Royal recommencer tout de nouveau ses persé-
cutions ordinaires. Le premier président fit des remon-
trances à la Reine sur les articles delà déclaration. Ils
demandèrent qu'on leur en donnât une autre selon
leurs formes : ils montrèrent encore vouloir un quart
des tailles exempt de toutes non-valeurs ; demandèrent
de plus qu'il se fit un fonds pour payer les gages des
officiers, qui ne se pay.oient plus depuis long-temps;
que tous les officiers subalternes fussent reçus au droit
annuel sans qu'on leur demandât aucun supplément,
et que les rentes fussent payées les trois quartiers ou
tout au moins la moitié. Enfin c étoit la chose du
monde à quoi ils pensoient le moins qu'à obéir à la
Reine, ni même à tenir leur parole.
Cette princesse, perdant courage pour en avoir trop,
leur répondit doucement qu'elle seroit bien aise qu'ils
prissent connoissance des affaires de l'État et de la né*
Cessité où étoit le Roi; que cela étant, elle s'assuroit de
leur fidélité et de leur affection ; qu'ils ne demande-
CHAPITRE XXVJ. — 1648. 183
roient plus de remises pour le peuple en un temps où
toutes ses affaires étoient en désordre. Et néanmoins,
forcée par la nécessité qui étoit alors son guide, elle
leur accorda quasi tout ce qu'ils demandoient, hormis
le quart des tailles exempt de toutes charges, qui alloit
à beaucoup plus que ce qu'elle avoit eu intention d'ac-
corder par la dernière déclaration.
Comme les demandes du parlement s' augmentaient
à mesure qu'on leur accordoit des grâces, ils s'avisè-
rent de demander encore à la Reine la permission de
continuer le parlement pendant les vacances : ce qui
surprit infiniment le ministre, et l'embarrassa beau*
coup. 11 avoit espéré cette fin, comme un relâche à ses
maux ; car, selon la maxime italienne, il tempo gli dava
vila [le temps lui donnoit la vie). Apres plusieurs négo-
ciations, il se trouva contraint de leur accorder ce
qu'ils paroissoient désirer, à cause qu'ils avoient dit
qu'ils étoient résolus de continuer le parlement malgré
la cour. L'État n étoit plus réglé selon les anciennes
maximes du devoir des sujels envers leur souverain ;
ils l'offensoient par leur désobéissance, et le servoient
même maigre lui, ?
Il fallut donc que la Reine envoyât cette permission
au parlement par les geïis du Roi ; et, pour défendre
un peu le terrain, elle ne leur accorda cette prolonga-
tion que pour quinze jours. Cette princesse s'humilia
jusqu'au point de faire prier la compagnie de faire ces-
ser les bruits que le peuple mal affectionné faisoit cou-
rir contre elle, l'accusant de mille fables à quoi il étoit
impossible qu'elle voulût penser. Ils débitaient qu'elle
avoit fait limer les chaînes des rues, et que certains as-
trologues prédisoient de grands désordres le jour de la
Notre-Dame, auquel on croyoit qu'elle vouloit faire une
seconde Saint-Barthélémy. Elle leur fit dire encore
184 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
qu'elle savoit bien qu'il se faisoit de certaines assem-
blées au faubourg Saint-Germain, composées de plu-
sieurs sortes de personnes qui alloient directement con-
tre son autorité, et qu'elle désiroit qu'ils en prissent
connoissance, afin d'y donner ordre et d'y apporter les
remèdes nécessaires.
Ces prières si soumises, et si opposées aux sentimens
et à la conduite de cette princesse, marquent assez
clairement qu'il y avoit deux volontés, la sienne et
celle d'autrui ; et que, pour son malheur, la première
le céda souvent à la seconde. Sur toutes ces demandes
de la Reine, le nommé Broussel dit qu'il étoit d'avis
qu'on les enregistrât : ce qui se fit seulement pour la
gloira de la compagnie, sans que cela arrêtât en rien
le cours des intrigues qui se faisoient entre la cour.
Pour garder les dehors et satisfaire en quelque façon à
la bienséance, cette compagnie donna quelques jours
après un arrêt contre les astrologues, et en général
contre ceux qui troubloient le repos public. Mais per-
sonne ne prit le soin de le faire exécuter, et tout ce
qui regardoit le respect qu'on devoit à la personne de
la Reine servoit de sujet à la raillerie publique.
Pendant qu'on traversoit ainsi le cardinal dans tous
ses desseins, au lieu de s'en venger il se raccommoda
tout-à-fait avec le comte d' A vaux l , qui, après quatre
heures de conversation, le laissa fort satisfait de sa
conduite. Il fit remettre en liberté le maréchal de La
Motte 8 , dont l'innocence avoit paru entière, mais qui,
sous un règne plus sévère, ne se seroit pas sauvé si fa-
1 D'A vaux et le prince de Longuoville, blessés probablement de ce
que Servien possédait seul tous les secrets de la négociation, avaient
dit tout haut que Mazarin avait refuse la paix à des conditions très-
avantageuses. (Orner Talon, Mém., année 1648.) r. r.
* Voy. tome I er , p. 558.
CHAPITRE XXVI. - 1648. 185
cilement des mauvais offices de ,ses ennemis ; car ceux
qui ont commandé des armées sont aisément convain-
cus de péculat, et ont toujours besoin, à ce que j'ai
ouï dire, que le mérite de leurs bons services ou de
leurs bonnes intentions les mette à couvert de la jus-
lice.
En ce même temps le ministre reçut une lettre du
comte de Béthune, père du comte de Charost. Ce vieux
seigneur, âgé de plus de quatre-vingts ans, le supplioit
de protéger son fils dans la faute qu'il avoit faite. En
avouant ce crime, il excusoit si spirituellement' le cri-
minel, qu'il étoit aisé devoir qu'il estimoit la faute de
son fils belle et honorable, et qu'il n'étoit pas fâché
qu'il eût failli de cette sorte. La lettre fut fort louée par
celui qui l'avoit reçue : les copies en coururent par
Paris avec admiration pour le génie qui Tavoit produite;
et le ministre, fort louable en cela, sembla désirer d'ac-
commoder cette affaire au conlentemenl de l'un et de
l'autre.
Le 12 de septembre, on reçut des nouvelles de Fur-
nes, qui apprirent à la Reine que le prince de Condé
avoit reçu devant cette place une mousquetade à la han-
che, si favorable qu'il n'en avoit eu qu'une contusion,
à cause de son collet de buffle, qui par hasard s'étoit
redoublé en cet endroit.
Ce même jour, la Reine dit tout haut qu'elle vouloit
aller faire un petit voyage à Ruel, seulement pour faire
nettoyer le Palais-Royal, qui avoit besoin d'être puri-
fié. Le peuple avoit montré tant d'aversion à laisser
sortir le Roi de Paris, qu'on avoit cru cette apparente
promenade trop difficile à faire pour oser la publier
beaucoup de temps avant l'exécution. Le cardinal, con-
tre qui le peuple avoit vomi tant d'imprécations, étoit
réduit à cette extrémité de ne pouvoir sortir de la mai-
16.
1M3 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
son du Roi. Il craignoit toujours les suites de la rébel-
lion, qui lui pouvoient être pernicieuses. La Reine ne
laissoit pas de sortir ; mais la mauvaise disposition des
esprits lui donnoitlieu de 1 craindre toutes choses. Ainsi
l'air de la campagne, qui semble annoncer là liberté et
Tinnocence, étoit un préservatif nécessaire contre la
corruption des âmes, tomme il le devoit être aussi des
corps. La saleté du Palais-Royal fut donc un prétexte
plausible pour mettre à fin certains desseins qui étoient
enfermés dans le cœur du ministre, et qui étoient assez
de conséquence pour l'obliger à prendre toutes les pré-
cautions nécessaires pour les bien exécuter.
Le lendemain 13 de septembre, sans en faire plus de
bruit que le discours que la Reine avoit fait de ce
voyage le jour précédent, le Roi, accompagné du cardi-
nal Mazarin, de peu de personnes et de peu de gardes,
partit à six heures du matin ; et, par cette promptitude,
il ôta au parlement et aux bourgeois le moyen de s op-
poser à son dessein. La Reine seule demeura comme
la plus vaillante pour favoriser cette retraite ; et comme
son confesseur étoit malade, elle voulut aller le trouver
aux Cordeliers pour se confesser, et dire adieu à ces
bonnes filles du Val-de-Grâce qu'elle honoroit d'une
très-particulière amitié. Elle visita Monsieur avant que
de partir, qu'elle trouva bien traité de la petite vérole,
et à qui elle ne parla point de sa retraite, de peur de
l'affliger.
Le Roi sortant de Paris, il y eut quelques troupes de
coquins qui se mirent à crier Aux armes ! et qui vou-
lurent piller quelques chariots de son bagage. Cette
insolence donna une grande inquiétude au ministre, à
cause de la Reine, qui étoit restée dans Paris. Il envoya
Estrade l'en avertir, afin qu'elle prît garde à elle, et la
prier de la part du Roi de ne point aller au Val-de-lirâce,
CHAPITRE XXVI. — 1648. 187
et d'aller droit à Rucl le plus promptement qu'il lui se-
rait possible.
J'avois Thonneur (l'être seul auprès d'elle quand on
lui donna cet avis, et je la vis faire sa consultation avec
elle-même. Elle jugea, à ce qu'elle me fit Thonneur de
me dire, qu'il ne falloit rien changer à ce qu'elle avoit
témoigné vouloir faire. Ses carrosses étaient déjà dans
la cour, et sa coiffe étoit sur sa tête; elle étoit prête
à partir; et, par la bonté de son jugement, elle connut
que si elle témoignoit quelque crainte, ses propres offi-
ciers seroient cause peut-être, parl'étonnement qu'ils en
auroient, que le peuple se réveilleroit. Elle conclut donc
qu'il valoit mieux montrer de la sûreté à tous que de
confier ce secret à quelques-uns ; et, sans s'étonner dans
un péril si évident , elle acheva ses deux visites et fit
glorieusement sa retraite 1 . Elle vit le prévôt des mar-
chands, à qui elle promit, avant que de partir, que le
Roi et elle reviendroient assurément dans huit jours.
Cette princesse fit voir, par cette action pleine de pru-
dence et de fermeté, que le cardinal se trompoit beau-
coup quand il disoit que sa vaillance venoit de ce qu'elle
ignoroit le danger. Mademoiselle ne suivit point la Reine
en ce voyage, vivant assez retirée de la cour depuis ses
dernières aventures. Elle alloit souvent à une de ses
maisons de campagne se divertir, pour montrer qu'elle
nétoit pas sensible au déplaisir qu'elle avoit reçu.
M. le prince, après la prise de Fumes, témoigna dé-
sirer infiniment de s'approcher du Roi ; et la Reine, qui
n'étoit pas si satisfaite du duc d'Orléans qu'à son ordi-
naire, y consentit volontiers, afin d'avoir un appui con-
sidérable envers le peuple, et un second contre le duc
1 Elle partit à une heure de Paris, et alla entendre vêpres & Cbatllot,
et delà à Ruel, dit Orner Talon, qui reproduit tous les détails du récit
fie madame de Mottevillc. f. m.
188 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
d'Orléans, en cas qu'il fût capable de penser à profiter
du mauvais état où étoient ses affaires.
Le parlement et le peuple de Paris, se voyant privés
de la personne du Roi, eurent de la crainte; et cette
crainte augmenta leur rébellion et leur audace. Les uns
et les autres connoissoient leurs fautes : ils savoient le
pouvoir du souverain, et ils voyoient ses armées victo-
rieuses, triomphantes et fidèles. Ils voyoient aussi deux
princes du sang qui paroissbient attachés aux intérêts
de la Reine offensée et de son ministre outragé. Dans
cet état, ils dévoient raisonnablement avoir de grandes
frayeurs ; mais ils avoient de la confiance eu leur har-
diesse, parce qu'ils s'imaginoient , avec sujet , que le
seul moyen pour les sauver étoit de faire peur au mi-
nistre.
La Reine , de son côté , n'étant pas encore certaine
de se pouvoir venger, ne témoignoit point le vouloir
fairç ; au contraire, elle ne parloit que de revenir à Pa-
ris sans s'expliquer du jour, et paroissoit méditer un
petit voyage à Fontainebleau, pour de là voir en repos
ce que le temps lui conseilleroit. Le cardinal, plus ha-
bile que tous, songeoit à vaincre ses ennemis par la
dissimulation. En évitant leurs coups, il espéroit, cette
première tempête passée, leur en pouvoir donner à son
retour, et de tels qu'ils en pussent être défaits.
Beaucoup de spéculatifs disoient que la Reine ne pou-
voit sans honte laisser Paris impuni des outrages qu'elle
y avoit reçus en sa personne ; que, l'armée de M. le
prince revenant, il falloit leur faire peur en bouchant
les avenues de cette grande ville, et que, par son im-
mensité, elle souffriroit en quinze jours une disette de
vivres si grande, qu'elle se verroit contrainte de venir
demander pardon de son crime. D'autres, craignant la
rébellion universelle de tous les peuples rebutés par
CHAPITUE XXVI. — 1648. 180
tant d'années de guerre, s'imaginoient qu'il y avoit Heu
de douter du bon succès de cette entreprise; que, Paris
révolté, à son exemple tous les peuples n'en tissent au-
tant, et que le châtiment d'une ville n'attirât toute la
France dans la même faute. Mais comme les raisonne-
mens de ceux qui sont à la cour ne s'accordent pas tou-
jours avec les desseins de ceux qui In commandent, la
Reine alors ne pensoit qu'à maintenir la paix dans tous
les endroits du royaume ; et les pensées de son ministre
n'alloient qu'à faire une petite guerre contre deux par-
ticuliers qui pût lui en faire éviter une plus grande.
Les partis , dans les États , naissent d'ordinaire de
quelque cause cachée que les passions des hommes pro-
duisent; et souvent ces grands mouvemens du monde,
qui détruisent ou qui établissent les empires, n'ont
point d'autre source que les intrigues secrètes de peu
de personnes, et sur des matières très-légères. 11 étoit à
croire que le parlement ne s'étoit pas porté tout seul à
de si grandes entreprises. On voyoit clairement que cer-
taines personnes étoient d'intelligence avec les princi-
paux de cette compagnie pour les faire agir, et leur in-
spirer cet esprit de rébellion qui causoit alors tant de
mal à la France. Châteauneuf et Chavigny furent soup-
çonnés par le cardinal d'être les deux pôles sur lesquels
celte grande entreprise étoit fixée ; et il est à croire qij'il
ne se trompoit pas.
L'un 1 étoit un homme , comme je l'ai déjà dit , qui
avoit toujours regardé la place du ministre comme si
elle lui avoit été usurpée par lui. L'autre étoit un ami
irrité, et devenu ennemi du cardinal : il croyait avoir
travaillé à son élévation par le feu cardinal de Riche-
lieu, et que ses amis, à sa considération, l'avoient servi
1 Châteauneuf. Voy. tome I er , p. 118 et suivantes.
160 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
pour l'établir auprès de la Reine 1 . Par conséquent, il
ne pouvoit souffrir que ce ministre ne lui fit pas une
grande part de sa faveur. Il étoit facile de juger qu'un
cœur ambitieux n'avoit pu souffrir cet anéantissement
sans se venger; et, se vengeant, il étoit impossible que
celui qui en souffroit pût demeurer en repos, sans tra-
vailler à se garantir des maux qu'on lui vouloit faire.
Chavigny étoit attaché à M. le prince, et avoit beaucoup
de parens dans le parlement. Le président Viole, qui
étoit du nombre et son intime ami , paroissoit un des
plus animés contre la cour ; et il sembloit qu'on ne pou-
voit pas se tromper quand on l'accusoit de fomenter la
révolte de cette compagnie. Châteauneuf étoit protégé
par le duc d'Orléans, et il avoit aussi beaucoup d'amis
liés à ses intérêts, soit dans ce corps, soit ailleurs. Si
bien que ces deux hommes, estimés les chefs de parti,
ayant des sentimens pareils , qui , par des chemins et
des cabales contraires, tendoient à une même fin , eu-
rent aussi tous deux à peu près une égale destinée.
Aussitôt que la Reine fut arrivée à Ruel, Châteauneuf
reçut commandement du Roi de se retirer chez lui , à cin-
quante lieues de Paris, afin de l'éloigner d'un lieu où il
faisoit de continuelles intrigues contre le minisire * . Cha-
* Chavigny. Voy. tome I", p. 110, 113 et 117.
Monglat dit formellement que Chavigny avait des amis dans le parle-
ment ; « qu'il les échauffait sous main contre Mazarin, et leur conscilloit
dénommer son nom, el de ne pas se contenter de l'exil de d'Émery, si
on ne leur accordoit aussi l'éloignement du cardinal. » (Mém., quator-
zième campagne.)
Selon Orner Talon, la conduite de Chavigny fut en cela si adroite,
qu'on ne put le convaincre positivement d'aucune de ces choses, f. r.
* « Il parloit quasi publiquement, dit Orner Talon, d'un changement de
ministre, et ses amis, entre autres le chevalier de Jars, se vantaient
que dans peu il entrerait au ministère. Il venoit en outre à Paris tous
les jours ; et certains membres du parlement ne l'ai soient rien sans son
nvis dans le grand débat entre la magistrature et la cour. » r. n.
CilAPITRK XXVI. — 1048. 101
vjgny étoit alors [le 18 septembre] au bois de Vincennes,
dont il étoit gouverneur. Ce même matin , sur les onze
heures, on vint lui dire qu'un gentilhomme ordinaire du
Roi le demandoit. On avoit mis dans le donjon, depuis
la bataille de Lens , les prisonniers d'importance qui
avoient été pris en cette occasion.
Ghavigny crut que celui qui veuoit de la part du Roi
apportoit quelque ordre qui regardoit ces étrangers : si
bien qu'il envoya son lieutenant, et lui ordonna d'exé-
cuter ce qui lui seroit cominandç par ce gentilhomme.
Mais son lieutenant lui vint dire que c étoit à lui-même
qu'il vouloit parler. Il le fit donc entrer, et reçut par
lui une lettre de cachet qui lui commandoit de partir
dans deux heures pour aller à Ghavigny, et de mener
sa femme avec lui. Comme il eut vu cet ordre, il le mon-
tra à deux de ses amis l qui étoient avec lui, et leur dit :
« Messieurs, il faut que nous nous séparions. Nous pen-
ce sions diner ensemble; mais il vous faut retourner à
« Paris, et moi il faut que je parte pour m'en aller où
« le Roi me commande d'aller dans deux heures. » A
cette nouvelle, madame de Ghavigny s'approcha de lui :
ils conférèrent ensemble sur ce qu'ils avoient à faire ,
et résolurent, avant que de partir, qu'elle iroit à Paris
prendre des papiers et quelques hardes dont elle avoit
Ils ne s'attendoient pas à un plus grand mal que celui
qu!jls envisageoient alors , qui n'étoit que, de quitter
Paris. Mais, un moment avant qu'elle montât en car-
rosse, on vint dire à son mari qu'un capitaine des Gar-
des, nommé de Droit *, demandoit à le voir. Comme il
* M. Du Plessis, secrétaire d'État, et d'Amoulol, mon parent, estime
dans le grand m«nde autant qu'en notre province où il étoit né, et alors
intime ami de Çhavigny. (Xote de Vauteur.)
1 Drouet ou, de Drouet, selon Monglat et Orner Talon, w. r.
19*2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
fut entré, il lui dit qu'il étoit venu de la part du Roi
pour prendre possession du bois de Vincennes 1 . Aus-
sitôt après ce commandement, Chavigny lui fit donner
toutes les clefs; et de Droit, les ayant reçues, posa ses
gardes par toutes les avenues et à toutes les portes du
château, puis vint trouver Chavigny ; et alors ill'arrêla
prisonnier de la part du Roi, et lui donna des gardes
dans sa chambre.
Madame de Chavigny, en même temps, qui étoit dans
son carrosse , prête à partir pour aller chez elle, roçut
commandement de ne point retourner à Paris , et de
s'en aller à Chavigny toute seule. 11 fallut donc en sor-
tir; et, remontant malgré les gardes dans la chambre
de son mari, elle l'en trouva déjà environné. Ils ne lui
permirent pas de parler bas ; mais, voulant l'embras-
ser, il lui mit entre les mains des lettres de M. le prince
qu'il avoit dans sa poche. Elle m'a dit depuis qu'elles
étoient de conséquence, et propres à lui nuire. Ils se
dirent quelques mots ; puis aussitôt après elle fut con-
trainte de le quitter, afin d'obéir à l'ordre qu'elle ve-
noit de recevoir.
Ses amis s'en retournèrent à Paris ; et , pour lui , il
fut conduit dans le donjon pour y prendre la place du
dujé de Beaufort et des autres prisonniers dont il avoit
été le gardien. 11 se vit humilié dans ce même lieu où
il avoit commandé, et réduit à cette dure nécessité de
souffrance par les ordres de l'homme du monde qu'il
croyoit lui être le plus obligé. Voilà cette diversité qui
se trouve pour l'ordinaire dans la fortune des hommes
qui sont appelés à la faveur. Il est presque impossible
de demeurer long-temps dans l'heureux état de la pros-
1 Chavigny souffrait d'un rhume et avait été saignét La lettre du Roi
donnait pour motif du changement de garnison que les prisonniers laits
à Lens allaient arriver et pourraient se sauver. (Orner Talon.) f. n.
CHANTM XXVI. — 1(548. 193
périté; el les différens événemens de la vie font souvent
ressentir, à ceux qui aspirent aux grandeurs du monde,
les deux extrémités des biens et des maux : toujours le
bien avec quelque accompagnement de peine, et le plus
souvent le mal sans mélange d'aucune douceur.
Depuis deux ans que ce nouveau prisonnier étoit
mal satisfait de la cour, il* avoit sans doute beaucoup
souffert de se voir hors du poste glorieux qu'il avoit
occupé sous la faveur du cardinal de Richelieu *. Mais
son mal n'étoit qu'une fièvre lente qui lui ôtoit la santé
seulement, sans péril de sa vie ; et le voici présente-
ment dans la souffrance des accès, et dans les redou-
blemens les plus forts que cette fièvre puisse donner :
fort malheureux s'il étoit innocent, et plus malheureux
encore s'il étoit coupable, d'avoir, pour ses intérêts
particuliers, contribué à une rébellion qui pouvoit cau-
ser de grands maux à l'Etat. Il demeura quelque temps
au bois de Vincennes, puis il fut envoyé prisonnier au
Havre; mais il en sortit plus tôt que le ministre n'au-
roit désiré.
11 sembloit aux amis de Chavigny qu'il avoit de
grands sujets de se plaindre du cardinal Mazarin ; et ce
ministre étoit traité par eux du plus ingrat de tous les
hommes, à cause des raisons que je n ai que trop de
lois répétées. Mais le minisire disoit, pour sa justifica-
tion, qu'il avoit rendu à Chavigny, quand il étoit en
faveur, tous les devoirs à quoi l'amitié et la reconnois-
sance l'obligeoient envers lui. Et un jour un de ses
amis* le faisant souvenir de l'amitié que M. de Chavi-
gny avoit eue pour lui, il lui répondit que, vu la ma-
nière dont il avoit vécu avec lui, le diable même Tauroit
aimé; qu'ayant depuis été élevé lui-même à l'adminis-
! Voy. tome I", chip, iv et Y, passim.
J L'abbé de La Victoire
n. • «
1 iJ 4 MÈMOIKKS DE MADAME DE MOTÏEVFLLË.
Iraliun de la régence, et M. de Chavigny se trouvant
alors dans la haine de la Reine, il l'avoit maintenu dans
le ministère ; que s'il ne lui avoit pas redonné sa charge
de secrétaire d'Etat, que le comte de Brienne venoit de
recevoir des mains de la Reine comme sa créature, c'é-
toit à cause qu'il n'ayoit pu se résoudre de choquer
directement les inclinations d'une princesse de qui dé-
pendoit toute sa fortunq, et plus eucpre p^rce qu'il
n'étoit pas capable de faire une violence que lui-même
ne lui devoit pas demander; mais qu'enfin il l'avoit
bien traité, et avoit eu intention de lui faire part.de sa
faveur s'il eût été capable de la recevoir de lui, avec
cette même dépendance qu'il avoit autrefois eue pour
la sienne.
Le cardinal Mazarin disoit de plus que, n'ayant ja-
mais pu réduire M. de Chavigny à cette déférence, il lui
avoit été impossible de lui faire part d'un bien qu'il
vouloit recevoir à sa mode : comme aussi lui de sa part
l'avoit voulu distribuer d'une manière qui lui fût con-
venable, et qui ne Tcmpêchât pas d'être absolu, et de
disposer des affaires à sa fantaisie. Qu'enfin, les dégoûts
ayant succédé à leur amitié, la haine en étoit plus forte;
mais qu'il n'en étoit pas la cause, et que ta seule audace
de M. de Chavigny l'avoit forcç de manquer à ce qu'il
confessoit lui devoir.
Les amis de Châteamieuf ne se plaignoient pas de la
même manière, mais ils étoient affligés de la disgrâce
de leur ami ; et la seule consolation qu'ils avoient étoit
de voir que Chaviguy étoit plus maltraité que lui. Le
commandeur dé Jars 4 , toujours prêt à défendre forte-
ment ceux qu'il aimoit, aussitôt qu'il sut la disgrâce de
Châteauneuf, s'en alla trouver le cardinal* 11 lui dit
4 Voy. plus haut; p. 190 ,la noie sur Châleauncuf.
CHAPITRE XXVI. — 4648. 195
librement qu'il étoit étonné de ce changement, qui
n'avoit été aperçu d'aucun de ceux qui faisoient profes-
sion publique d'être de ses amis ; que depuis peu il se
souvenoit que Son Éminence , lui parlant de lui. n'avoit
point témoigné se vouloir plaindre de s& conduite, et
que par conséquent sa disgrâce l'avoit étrangement
surpris.
Le ministre, accoutumé à dire de belles paroles, lui
répondit qu'il étoit vrai qu'il ne vouloit point de mal à
son ami ; qu'il étoit innocent et sans crime ; mais qu'il
vouloit bien lui dire qu'ayant eu dessein d'arrêter M. de
Chavigny, qui avoit la protection de M. le prince alors
triomphant de la bataille de Lens, il avoit jugé que,
pour lui pouvoir légitimement refuser la liberté de ce
prisonnier qu'il affectionnoit, il falloit pouvoir lui dire
qu'on refusoit à Monsieur, oncle du Roi, le retour de
M. de Châteauneuf, et qu'ainsi il étoit nécessaire qu'il
eût un peu de patience.
Le cardinal Mazarin regardoit néanmoins des mêmes
yeux l'exilé que le prisonnier, et le commandeur de
Jars s'aperçut même de quelque froideur à son égard.
Eu effet, le ministre voyoit avec peine que deux belles
abbayes qu'il lui avoit données ne le rendoient pas
moins partial pour son ami, de qui jamais il n'avoit
reçu aucun bienfait.
Le commandeur de Jars, sentant l'état où il étoit,
alla trouver la Reine. Et comme il avoit une entière fa-
miliarité avec elle, il lui dit ces propres termes : « Ma-
« dame, M. de Châteauneuf est éloigné. C'est uneper-
« sonne dont je ne puis jamais cesser d'être ami. Votre
« Majesté sait les liaisons que j'ai avec lui. Ce n'est point
« mon intention qu'elles puissent préjudicier à votre
« service. Mais, madame, si vous en avez le moindre
« soupçon ou M. le cardinal, je vous supplie très-hum-
19C MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
« blemeutdc me le dire : car, plutôt que d'être regardé
« par Votre Majesté avec quelque défiance de ma fidé-
« lité, je m'éloignerai de la cour, et vivrai de manière
« que je ne donnerai point sujet à Votre Majesté de se
« plaindre de moi. »
La Reine, qui avoit pour lui de la bonne volonté, lui
répondit que son ami n'avoit point été éloigné pour aucun
crime qu'il eût commis, mais seulement pour quelques
raisons d'État concernant son service ; que c'étoit sans
le haïr ; qu'ainsi elle ne trouvoit point mauvais qu'il
continuât à l'aimer, et qu'elle vouloit qu'il demeurât
auprès d'elle et vécut à son ordinaire. Le soir, au sor-
tir de chez la Reine, il me conta toute cette conversa-
tion, dont il avoit le cœur bien soulagé. Car c'étoit un
vrai gentilhomme plein d'honneur, mais dont la pro-
bité étoit quelquefois offusquée par la violence de son
tempérament, qui l'empêchoit toujours de juger et
d'agir selon la droite raison. Si bien qu'étant préoccupé
de ses sentimens, il étoit trop persuadé que le ministre
avoit toujours tort ; et comme il ne l'aimoit pas, il ne
lui faisoit justice sur aucun chef.
Fontrailles *, exilé du temps du feu Roi, étoit revenu
à la cour par la protection de Chavigny, et même il
étoit des amis familiers du ministre; car, à son égard,
ce n'étoit pas un crime que d'avoir été le confident de
51. le Grand. Depuis son retour, il avoit déplu au cardi-
nal, en répondant à une douce réprimande qu'il lui fil
un jour sur certaines débauches qu'il avoit faites, qu'il
n'avoit que faire d'en prendre connoissance ; et que si
lui elles autres quil'avoient accompagné en cette action
avoient failli, le parlement leur feroit leur procès.
1 liOuià d'Aslarac, marquis de Fon Irai lies. Il avait été môle à l'alTairc
de Cinq-Mars. Yoy. lome 1 er , p. 78. r. r.
CHAPITRE XXVI. — 1648. 197
Comme alors citer cette compagnie étoit un crime, le
ministre, prenant sa réponse pour une menace, l' avoit
exilé tout de nouveau.
Ce n 'étoit pas une chose déraisonnable d'éloigner de
la cour, et de la ville de Paris, un homme qui ne cher-
choit qu'à dire un bon mot, qui décrioit le gouverne-
ment, et qui empoisonnoit d'athéisme l'ame de tous
ceux qui le pratiquoient familièrement. Car, dès-lors,
la cour n f étoit déjà que trop infectée de ces sortes d'es-
prits libertins qui sont toujours cause de beaucoup de
maux. Celui-là avoit de grands charmes pour la société :
il étoit spirituel, généreux, honnête homme; et, selon
les maximes du monde, ces choses suffisent pour croire
que ses amis s'ennuyèrent de ne le point voir.
Quelqu'un l , plus hardi que les autres, en parla au
cardinal pour le faire revenir. 11 répondit qu'il le vouloit
bien, mais que Monsieur ne le désiroit pas. Cet ami,
par une finesse louable, sans vouloir en faire nulle
grande façon, alla trouver le duc d'Orléans, et lui fit
en riant quelque reproche de ce qu'il ne vouloit pas que
le pauvre Fontrailles vînt revoir ceux qui languissoient
de chagrin par son absence. Monsieur, qui en effet ne
s'opposoit point à son retour, ne manqua pas de répon-
dre à celui qui lui en parloit qu'il ne demandoit pas
mieux qu'il revînt, mais que la Reine et le cardinal ne
le vouloient pas. Cet ami officieux, étant assuré des deux
Ci* tés, quoiqu'il connût bien d'où pouvoit naître le mal,
sans en parler davantage au ministre, manda Fontrail-
les, et le lui présenta hardiment. Le cardinal Mazarin
fut étonné de le savoir de retour ; et comme il voulut en
demander la cause à celui qui le lui avoit amené, il lui
répondit froidement que, Son Éminence l'ayant assuré
Le duc de Mortemart.
17.
1U8 MÉMOIRES DE MADAME DE MtfTTEVlLLE.
qu'elle vouloit bien qu'il revînt, pourvu que Monsieur
le voulût, et Monsieur y ayant consenti, il l'avoit mandé.
L'histoire finissant ainsi, le ministre le reçut de bonne
grâce, quoique dans Vaine il n'en fût pas content ; et la
surprise qu'on lui avdit faite fut cause qu'il ne l'oublia
pas à la première occasion.
Fontrailles étoit des amis de Chavigny : ce fut assez
pour êlre puni de ses autres péchés sous l'apparence
de celui-là. On envoya donc chez lui pour l'arrêter, en
même temps que Chavigny fut mis au donjon du bois
de Vincennes. Mais lui, qui étoit accoutumé à se sauver
des périls de cette nature, ayant eu avis à son réveil
qu'il y avoit des gardes du Roi à sa porte qui parois-
soienfc l'attendre, fit mettre les chevaux à son carrosse,
et commanda à un gros valet mal bâti d'aller se mettre
dedans son lit pour amuser les gardes. Il se sauva ce-
pendant par un autre côté ; et conservant sa liberté,
il se mit en état de travailler à quelque autre intrigue.
La disgrâce de ces deux ministres du règne passé fit
un grand bruit parmi ceux qui s'intéressoient à leur for-
tune. Les deux cabales qui subsistoient quasi en la
personne de ces deux hommes en firent une affaire
d'État, qui fut embrassée par ceux du parlement comme
leur étant avantageuse» Ils voulurent que ce fut pour
eux une barricade qui à l'avenir les pût mettre à cou-
vert des coups que peuvent faire ceux qui ont en main
la puissance des rois.
Le 22 du mois ils s'assemblèrent, et ne voulurent
plus entendre parler ni du tarif ni des rentes. Ils se
plaignent de la violence commise en la personne de
M. de Chavigny, homme de bien et plein d'honneur, et
disent tout haut qu'il est outragé par celui qui lui doit
sa fortune, par un étranger, par un homme qui ruine
le Roi et l'État, en lui dérobant ses finances pour les
CHAPITRE XXVI. — 1648. jgu
envoyer en Italie. Enfin ils disent contre le ministre, et
eh faveur du prisonnier, lout ce que l'intérêt a de cou-
tume de suggérer en ces occasions à des hommes pas-
sionnés.
Après avoir délibéré sur ce qu'ils avoieutà faire, leur
arrêté fut d'envoyer des députés à la Reine à Ruel, pour
la prier de ramener le Roi dans vingt-quatre heures,
de ne cesser de s'assembler jusqu'à ce qu'ils aient ré-
formé l'État et changé de minisire. Et, pour y parve-
nir, ils envoyèrent des députés aux princes du sang ,
pour les supplier de se trouver le lendemain au parle-
ment, afin qu'en leur présence ils puissent travailler à
régler les désordres et abus qui se sont glissés dans le
royaume par la faute de celui qui le gouverne. Ils di-
rent tout haut que leur intention est de donner le len-
demain un arrêt conforme à celtoi de 1617, qui fut
donné après la mort du maréchal d'Ancre, qui portoit
qu'à l'avenir aucun étranger, de quelque qualité qu'il
fût, ne pourroit gouverner l'État 1 . Ce même jour, le
premier président fut député pour venir trouver la
Reine ; et le président de Maisons vers les princes, pour
les supplier de se trouver le lendemain à leur délibé-
ration.
M. le prince étoit à Paris. 11 étoit arrivé depuis peu
de l'armée, et n'avoit pas cricore vu la Reine. Le pré-
sident de Maisons le fut trouver pour lui faire sa dépu-
tation en forme. Madame la princesse ! me dit ce même
jour, à Ruel, que soo fils avoit répondu à ce président :
qu'il partoit pour venir trouver la Reine et recevoir ses
ordres ; qu'il les prioit d'en vouloir faire autant, et se
résoudre tous de lui obéir comme il avoit intention de
1 Gel arrêté portait peine <le mort contre tout étranger qui accep-
terait le ministère, f. n.
21)0 MÉMOIRES l»E MADAME DE MOTTEV1LLE.
le faire. Quelques heures après, tous lés députés en-
semble arrivèrent à Rue], avec le bruit qu'une telle
députation devoit faire dans une cour toute partialisée.
J'étois allée à Ruel de grand matin pour voir la
Reine sur ces changemens ; car je n'avois point eu cet
honneur depuis qu'elle étoit partie de Paris. Je la trou-
vai à sa toilette, s'habillant fort tranquillement, qui ne
savoit point encore ce que le parlement avoit fait ; et
je ne pus même le lui apprendre, parce qu'il étoit as-
semblé quand j'étois partie , et ma diligence m'avoit
empêché de savoir ce que dans ce même temps les
esprits séditieux de cette compagnie faisoient contre
son repos. La Reine me fit l'honneur de me tirer à
part, après qu'elle eut quitté son miroir, pour me de-
mander ce qui se disoit à Paris. Je lui répondis que la
peur des Parisiens, qui craignoient qu'elle ne leur ra-
menât le Roi de long-temps, et la prison de M. de Cha-
vigny, faisoient parler beaucoup de gens, et que, par
dessus tout, M. de Chàteauneuf y tenoit sa place ; que
toutes ces choses ensemble me faisoient craindre qu'il
n'arrivât quelque désordre, et qu'elle se devoit prépa-
rer à voir beaucoup d'entreprises trop hardies qui sans
doute lui déplairoient.
Elle me répondit que le peuple avoit tort de la soup-
çonner de les vouloir châtier ; que je la connoissois, et
que dans le vrai elle ne demandoit que la paix ; que
pour M. de Chavigny, dont elle savoit bien que la femme
étoit mon amie, elle m'assuroit ne s'y être pas résolue
sans de très-grandes raisons, et que M. le cardinal avoil
eu beaucoup de peine à le faire. Elle ajouta qu'elle
attendoit avec impatience de savoir ce que feroit le
parlement ce jour-là, prévoyant bien quelques mau-
vais effets de leur emportement ordinaire, de l'amitié
qu'ils avoient pour le prisonnier, et de la haine qu'ils
CHAPITRE XXVI. — 1648. 2(H
portaient à son ministre. Ce qu'elle avoit appréhende
arriva comme elle l'avoit cru : peu après on la vint
avertir de toutes les résolutions qu'ils avoient prises,
que j'ai déjà dites , dont elle demeura mal satisfaite et
son ministre fort embarrassé.
J'allai dîner chez la duchesse d'Aiguillon, qui tenoit
une grande table pour recevoir les honnêtes gens qui
venoient faire leur cour au Roi et à la Reine, qu'elle
avoit l'honneur de loger chez elle. A mon retour, je
trouvai la Reine dans son cercle, avec un visage en
apparence affermi contre le malheur, riant et causant
à son ordinaire. D'un seul tour de ses yeux elle me fit
entendre tout ce qui se passoit dans son ame ; mais à
l'égard du public, il ne paroissoit aucun changement
dans son esprit. Cependant elle étoit attaquée en la
personne de son ministre, qu'elle voyoit prêt à être
chassé par la violence des peuples, son autorité foulée
aux pieds, sa personne offensée par mille outrages, et
n'avoir pour toute ressource que l'espérance que les
princes ne l'abandonneroient pas : ce qui devoit être
un bonheur fort incertain à une régente, dont l'abais-
sement étoit leur nécessaire grandeur.
Sur les trois heures après midi les députés arrivèrent
à Ruel, avec une fierté qui tenoit un peu de la bravade.
Madame la princesse, qui aimoit Chavigny, de qui elle
avoit reçu mille petits services du temps du feu Roi et
du cardinal de Richelieu, et qui étoit la seconde cause
de l'opposition qu'elle avoit toujours faite à Château-
neuf, me prit par la main, et me mena à la fenêtre
pour voir entrer dans la cour ces barbons de longue
robe. Cette députation ne lui déplaisoit pas : elle trouva
qu'ils avoient tous bonne mine, et ne put s'empêcher
de me dire, me parlant comme à une personne qui
étoit en réputation de savoir se taire, qu'elle approu-
202 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
voit la réponse que monsieur son fils avoit faite aux
députés, mais qu'elle n'approuvoit pas qu'il fut insen-
sible à la prison de M. de Chavigny.
La harangue du premier président fut courte. 11 dit
à la Reine qu'il étoit venu de la part de sa Compagnie
pour supplier Sa Majesté de vouloir revenir, et ramener
le Roi dans sa bonne ville de Paris, parmi ses bons et
fidèles sujets, lesquels se plaignoient que l'absence du
Roi avoit paru à leurs yeux plutôt comme un rapt que
comme un voyage, étant sorti le matin sans bruit ni
sans gardes ; que, ce soleil éclipsé, il ne r est oit que des
ténèbres partout, et qu'il étoit à craindre que son ab-
sence ne causât quelque grand désordre. 11 fit des
plaintes de la part de sa compagnie sur l'emprison-
nement de M. de Chavigny, fit d'instantes prières pour
sa liberté, et conclut en suppliant la Reine de ne pas
trouver mauvais s'ils s'étoient résolus de s'assembler
pour travailler incessamment à la réformation de
l'État 1 .
La Reine lui répondit qu'elle s'étonnoit de voir que
les rois fussent .privés du privilège dont jouissent tous
les particuliers ; que c étoit l'ordinaire à ceux qui de-
meurent dans Paris de quitter la ville dans la saison
qu'il étoit pour jouir du reste des beaux jours, et qu'il
étoit étrange que les sujets voulussent empêcher leur
souverain de vivre comme les autres hommes ; qu'elle
étoit sortie du Palais-Royal pour le faire nettoyer de la
saleté qui accompagne toujours la cour quand elle â
séjourné quelque temps dans un lieu; et qu'elle avoit
eu particulièrement le dessein d'éventer le mauvais air
de la petite vérole de son fils ; qu'elle étoit résolue de
1 Tous ces détails se retrouvent dans Orner Talon, qui ajoute que le
premier président, par ta modération, passait pour faible aux yeux de
la cour, et pour traître vis-à-vis de ses collègues du parlement, p. r.
CHAI'lTtlfc XXVI — mn. • 203
retourner à Paris, mais que ce ne seroit que quand il
lui plairoit ; qu'elle étoit fort mal satisfaite de leurs
mutineries, et de ce qu'ils se mêloieut de censurer tou-
tes ses actions, dont elle ne devoit rendre compte qu'à
Dieu seul et au Roi son fils, quand il seroit en âge d'en
pouvoir juger ; qu'elle avoit fait arrêter M. de Chavi-
gny par de bonnes et fortes raisons ; qu'elle ne trou-
voit pas leurs demandes justes, ni leurs assemblées
légitimes, et qu'ils prissent garde à les réformer.
Le président de Maisons fit sa harangue au duc d'Or-
léans en présence même de la Reine, et le supplia, de
la part de sa compagnie, de se trouver le lendemain à
leurs délibérations, lesquelles ils étoient résolus de
continuer jusqu'à ce qu'ils eussent mis l'ordre requis
et nécessaire dans l'Etat.
Le duc d'Orléans lui répondit fortement qu'il Vou-
lait se joindre aux intérêts de la Reine pour la défense
de l'autorité royale, qui étoit infiniment offensée pat'
leur procédé ; que leurs assemblées se faisant sans sa
permission, elles ne'pouvoient êlre que très-contraires
à son service; qu'ayant l'honneur d'être oncle du Roi,
il étoit obligé de maintenir son autorité, et de travail-
ler de toute sa puissance à faire obéir la Reine, ce qu'il
croyoit lui devoir être fort aisé ; et répéta plus d'une
Jbis qu'il la feroit bien obéir el maintiendroit M. le
cardinal contre leurs cabales séditieuses. Le duc d'Or-
léans , nonobstant le refroidissement dont la Reine
s'étoit aperçue, répondit avec cette chaleur, première-
ment par fidélité pour le Roi, par émulation de M. le
prince, qu'il voyoit se porter tout-à-fait dans les inté-
rêts de la Reine; et, de plus, il n'aimoit pas M. de
Chavigny ; sa prison ne lui déplaisoit pas, et il étoit en
colère de voir que le parlement fit tant de bruit pour
sa liberté.
204 MKMOIIICS DE MADAMb i)Ë MOTTtVILLE.
Le prince de Condé, qui étoit venu se rendre auprès
du Roi et de la Reine, répondit à la même harangue
qui lui fut faite : Qu'ayant appris de la bouche de la
Reine que Sa Majesté ne leur avoit permis de s'assem-
bler que pour le tarif et les rentes, il vouloit bien leur
dire, eu sa présence, qu'il ne souffriroit point leur
désobéissance ni leurs entreprises ; qu'il mettrait jus-
ques à la dernière goutte de son sang pour soutenir
ses intérêts contre eux ; qu'ayant l'honneur d'être ce
qu'il étoit au Roi, il étoit résolu de mourir pour son
service ; et ne s'en départiroit jamais, ni de l'amitié
qu'il avoit promise à M. le cardinal, dont les intérêts
lui étoient très-chers et très-considérables.
Le prince de Conti leur proposa une réponse prise
des deux premières, les assurant qu'il ne se départi-
roit point des sentimens de Monsieur et de monsieur
son frère ; qu'il étoit serviteur de la Reine, et vouloit
mourir dans ses intérêts et dans ceux de M. le cardinal.
Leduc de Longueville, voulant faire la figure de
prince du sang, voulut parler au président de Maisons;
mais, soit par ordre ou par hasard, il se trouva inter-
rompu parle chancelier 1 . Puis tous ensemble, tantôt
les uns, tantôt les autres, parlèrent à ces messieurs du
parlement pour leur remontrer leur faute, et les dés-
ordres que par ce chemin ils alloient causer dans le
royaume.
La Reine nie fit l'honneur de me dire le soir, avant
que je partisse pour m'en revenir à Paris, que le pre-
mier président , en lui parlant , avoit toujours eu les
1 Orner Talon «lit que le duc de Longueville pari», mais avec plus de
douceur, et exhorta les magistrats à la conciliation et à h modération.
C'est peut-être parce que le chancelier trouva les paroles du duc de
Longueville trop modérées qu'il l'interrompit comme le rapporte ma-
dame de Moltevillc. v. b.
CHAPITRE XXVI — 1048. 205
larmes aux yeux, de douleur de se voir contraint de
tremper dans de si audacieuses entreprises, et de si
contraires au service du Roi et au bien public.
Quoique le cardinal n'eût point été nommé dans
(fctte députation, n'ignorant pas de quelle manière il
avoit été traité dans le Palais 1 , il a voit paru désirer
une démonstration publique 4e la protection de la mai-
son royale. Les princes la lui avoient bien voulu don-
ner, non-seulement pour obliger la Reine, mais beau-
coup davantage parce qu'ils croyoient que ce ministre
sans pouvoir, et quijusques alors avoit paru foible, leur
étoit plus propre qu'un autre. Il sentoil bien lui-même
qu'ils étoient accoutumés à sa manière industrieuse et
soumise, et qu'ils la trouvoient commode. Il se servoit
habilement des défauts qui paroissoient être en lui,
pour imprimer dans leurs âmes un véritable désir de le
protéger, afin qu'en le soutenant ils pussent prétendre
de régner plus absolument, par cette dépendance de
lui à eux.
Les affaires étant en l'état où elles étoient, la Reine
se résolut de tirer Monsieur de Paris, où il étoit resté
malade de sa petite vérole. Mais pour attraper les Pa-
risiens, qui étoient tous ravis d'avoir ce précieux gage
entre leurs mains, elle donna ordre à Beringhen, pre-
mier écuyer, d'aller modestement faire cette conquêfe
sur eux. Il part de Ruel et vient à Paris, comme tous
ceux de la cour y venoient tous les jours. Étant arrivé,
il prend un carrosse à deux chevaux, et va au Palais-
Royal faire visite à ce petit prince. 11 le prit entre ses
' Le président Novion l'avait nominalement attaqué dans la délibéra-
lion qui avait précédé ; sa conduite, sa naissance, sa qualité d'étranger
lui avaient été reprochées. On y avait dit qu'il s'était démesurément en-
richi aux dépens du trésor, etque le chapeau du cardinal Sainte-Cécile,
ton frère, avait coûté douze millions à la France. (Orner Talon.) f. r.
ii. 18
'206 MÉMOMES DE MADAME DE MOfTËVtLLE.
bras, le cacha dans le derrière de son carrosse, et le
mena jusqu'à Longchamp. 11 le mit ensuite dans un
bateau pour le passer à l'autre bord delà rivière, où un
carrosse du Roi l'attendoit, qui le mena à Boisenval,
proche de Ruel.
La Reine alla le voir le lendemain, et le ramena avec
elle auprès du Roi, avec .intention de changer bientôt
de demeure, et d'aller à Saint-Germain où la course
trouveroit séparée de Paris par trois bras de rivière, et
dans une assez raisonnable distance pour pouvoir tra-
vailler plus commodément qu'à Fontainebleau aux af-
faires que le parlement lui suscitoit tous les jours. On
fit garder le pont de Neuilly jusqu'au départ du
Roi, parce que Ton craignoit quelque inondation du
peuple de Paris, et quelques mauvais effets de sa rage.
Le lendemain 23 de septembre, on envoya au parle-
ment, de la part du Roi, une déclaration portant dé-
fenses de s'assembler, hormis pour parler du tarif et
des rentes. Toute cette nuit beaucoup de personnes
quittèrent Paris \ beaucoup d'autres firent emporter
leurs meubles; et chacun devirioit, sans être astrologue,
que nous étions à la veille de beaucoup de malheurs.
Le peuple et les bourgeois sentoient déjà, par leurs
craintes, la punition de leur révolte. Ils lai soient des
provisions de blés : les vivres enchérissoient, et toutes
choses leur présageoient la colère du ciel et celle du
Roi. Quand les Parisiens surent qu'on a voit enlevé
Monsieur, ils en murmurèrent, et quelque canaille s'as-
sembla devant le Palais-Royal. Klle fut assez long-
temps à crier qu'ils étoient perdus, et qu'on les vouloit
saccager T puisque Monsieur étoit parti. Mais cela n'eut
point de suite considérable.
1 Entre autres, le maréchal d'Eslrées et Seneterre. r. b.
CHAPITRE XXVI. — 1648. 207
Le parlement de son côté délibéroit sur la dernière
déclaration du Roi ; sur quoi il fut arrête qu'on feroit
des remontrances par écrit à la Reine, enjoint au pré-
vôt des marchands de travailler à la sûreté publique,
afin que le peuple ne se trouve point sans vivres 4 . Pen-
dant qu'ils étoient assemblés, Choisi, chancelier du duc
d'Orléans, leur apporta une lettre de sa part ; et le
chevalier de La Rivière leur en apporta de même une
du prince de Condé. Voici ce qu'elles contenoient tou-
tes deux :
LETTRE DE M. LE DUC d' ORLÉANS AU PARLEMENT.
« Messieurs,
« Vous savez les soins que j'ai pris pour accommo-
der les affaires présentes, et que j'ai toujours apporté
tout le tempérament que leservice du Roi monseigneur
et neveu, et la satisfaction que votre compagnie en
pouvoit désirer ; et comme j'ai jugé que, dans l'état où
elles se trouvent, une conférence seroit très-utile pour
régler toutes choses, j'ai bien voulu encore vous faire
cette lettre, pour vous prier de députer quelques-uns
de votre corps pour se trouver au lieu où sera la Reine
pour aviser aux moyens qui seront jugés convenables
pour le repos public. Je veux croire que vous concour-
rez avec moi dans ce bon dessein, et que vous aurez
1 Cet arrêté, qui passa à la tnijoiité de quatre voix seulement
(soixante-onze contre soixante-sept), jeta l'alarme dans Paris et arrêta
tout commerce» « et cela à tel point, dit Orner Talon, qu'une charrette
chargée de meubles qui npparlcnoient au baron d'Aigle lut arrêtée pro-
che les halles, et pillée; sur ce que les couvertures étoient rouges, des
coquins dirent que c'étoità M. le cardinal: outre plus, un carrosse dans
lequel il y a voit huit ou dix mille livres d'argent comptant appartenant
à madame de Breton villiers, fut arrêté proche de l'île Notre-Dame, et
pillé par les bateliers, dont une partie à l'instant fut recouverte, » f. b.
206 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE Vil LE.
la même créance à ce que le sieur de Choisi mon chan-
celier vous dira sur ce sujet. Voire affectionné ami,
« Gaston.
« A Ruel, ce 25 septembre 1648. » Et au dos :
« A messieurs les gens tenans la cour de parlement
du Roi mon seigneur et neveu. »
LETTKE DE M. LE PRINCE DE COi*DÉ AU PARLEMENT.
« Messieurs,
« Ne pouvant aller au parlement, ainsi que vous
m'avez témoigné le souhaiter par votre députation
d'hier, et prévoyant les inconvéniens qui pourroient ar-
river si vous continuez votre délibération sans que
j'eusse le bien de vous voir auparavant, j'ai cru devoir
vous inviter, comme a fait M. le duc d'Orléans à Saint-
Germain, à une conférence où nous puissions traiter
des désordres qui peuvent être présentement dans
l'État, et tâcher d'y remédier. Le zèle que j'ai pour le
service du Roi, et l'affection que j'ai pour votre compa-
gnie, m'obligent à vous proposer cet expédient de
remédier à des maux, auxquels vous ni moi ne pour-
rons peut-être plus donner ordne, si vous laissez perdre
cette occasion. La Reine est dans tous lessentimens de
bonté que votre compagnie peut désirer et prétendre
d'elle. M. le duc d'Orléans vous témoigne assez les
siens, par le soin qu'il a pris jusqu'à cette heure, et
par la lettre qu'il vous écrit. Et moi je n'ai pas de plus
forte passion , après celle que j'ai pour le bien de
l'État, et pour mainteuir l'autorité royale, que celle de
vous servir. Faites donc paroître en cette occasion celle
que vous avez toujours témoignée pour le service du
CHAPITRE XXVI. — 1648. 209
Roi, en contribuant tout cç qui est en Vous pour l'ac-
commodement des affaires , et donnez-moi Heu de vous
témoigner, par les services que jç vous rendrai auprès
de Sa Majesté, que je suis votre très-humble et très-
affectionné serviteur,
« Louis de Bourbon.
« A Ruel, ce 23 septembre 1(548. » El sur le pli de
la lellre :
« A messieurs de la cour de parlement. »
Après la lecture de ces lettres, et leurs délibéra-
lions, leur arrêté fut qu'on députeroit à Saint-Germain
vers les princes, pour conférer avec eux seulement l ,
selon leurs demandes, sur les désordres de l'État et les
affaires présentes. Ils ordonnèrent à leurs députés,
avant que d'entrer en matière, de demander àla Reine
la liberté de Chavigny, le retour de Châteauneuf , et
que tous deux fussent remis en leurs charges. Sur cet
article, le président de Mesmes avoit dit qu'il étoit rai-
sonnable de demander leur liberté et leur retour, mais
qu'il étoit juste dé laisser à la Reine le choix de ses grâ-
ces et de ses bienfaits, vu que l'on ne pouvoit pas for-
cer nos rois à se servir dans leurs conseils de ceux qui
ne leur plaisoient pas.
Parmi les différens avis de ceux qui avoient opiné,
quelques-uns avoient dit que, M. d'Avaux ayant été
nommé surintendant en allant à Munster, il étoit rai-
sonnable qu'il rentrât dans l'exercice de cette charge.
Et on jugea des paroles de son frère, le président de
Mesmes, qu'étant raccommodé à la cour, iln'avoit pas
1 Avec messieurs Us princes seulement, fut la formule enrployée pour
exclure des conférences le cardinal Mazarin. f. r.
18.
«0 MÉMOIRES i)Ë MADAME DE MOTTEV1LLE.
voulu donner lieu au ministre dé lé soupçonner d'avoir
brigué les voix du parlement pour faire entrer son frère
dans la surintendance. Broussél, parlant de Chavigny,
dit qu'il avoit ouï dire qu'il étoit soupçonné d'avoir
des intelligences avec lui et avec quelques-uns de leur
corps - t qu'il se trouvoit obligé de dire, pour l'intérêt
de la vérité, qu'en son particulier il ne le connoissoit
point,. et ne l' avoit jamais vu ; et que pour M. de Chà-
teauneuf, il ne l'avoit point vu non plus, depuis qu'à
l'âge de vingt ans il ^voit été conseiller au parle-
ment.
Le 29, les députés allèrent à Saint-Germain, où la
Reine étoit arrivée le 24. Ils y furent, remplis de pré-
somption et d'orgueil, et firent leur conférence chez le
duc d'Orléans, dont le ministre fut exclu à leur prière.
Le rang qu'il tenoit dans l'État ne le put garantir de
cet affront. 11 fallut céder à ceux qui paroissoient les
plus forts ; et les princes, qui le protégeoient selon
leurs intérêts plutôt que selon leurs forces, l'abandon*
nèrent en cette occasion i . Ce fut une chose extra*
ordinaire et honteuse pour lui , et qui faisoit voir
que les princes n'étoient pas fâchés d'être les maî-
tres.
La première demande que firent les députés fut la
liberté de M. de Chavigny. Le duc d'Orléans y répondit
qu'il trouvoit fort étrange qu'étant fils de France, et
ayant été proscrit du vivant du feu Roi son frère, leur
compagnie l'eût méprisé à ce point de n'en avoir jamais
parlé ; et qu'à présent ils fissent tant de bruit pour
M. de Chavigny, qui véritablement n' étoit pas de si
bonne maison que lui, mais qu'ils aimoient davantage.
1 Orner Talon raconte avec plus de détails l'insolence dont le paie-
ment fit preuve, à cette occasion, et comment il délibéra si le cardinal
serait ou non exclu de ces conférences, r. h.
CHAPITRE XXVI. — 1648. 211
Et comme le président Viole * , sur ce même sujet, dit
devant les princes qu'il avoit ordre de la compagnie de
ne faire aucunes propositions que préalablement on ne
leur eût accordé la liberté de ce prisonnier, M. le prince,
quoique son protecteur, repartit au président Viole que
ce préalablement n'étoit pas un terme propre pour
s'en servir avec son maître ; qu'il devoit regarder au
respect qu'il devoit au Roi et à ceux qui maintenoient
ses intérêts ; qu'il avoit dessein, en son particulier, de
servir M. de Chavigny comme son t ami, et qu'il le feroit
eu lui rendant de bons offices auprès de la Reine autant
qu'il lui seroit possible; mais que c'étoit mettre sa li-
berté hors de toute espérance que de la vouloir procu-
rer par des voies contraires au service et au respect
qu'on devoit au Roi.
11 dit cela, répétant le mot de préalablement, et le
tournant en ridicule d'une manière qui faisoit bien voir
qu'il ne vouloit pas qu'on le soupçonnât d'abandonner
le Roi et la Reine pour les intérêts de Chavigny. En
suite de cette harangue 8 , les députés du parlement,
a' osant plus parler sur cet article, entrèrent dans leurs
demandes touchant le bien de tous.
« I. Qu'il leur fût donné toute sûreté pour eux en
leurs personnes en particulier et au peuple en général ;
qu'on donnât sûreté pour tous ceux qui étoient exilés,
le retour des bannis et la liberté des prisonniers, do
quelque qualité et condition qu'ils fussent ; qu'il ne
pût être au pouvoir des ministres , sous le nom du
Roi, d'emprisonner qui que ce fût sans que vingt-qua-
1 II était président aux enquêtes. C'était lui qui, dans le parlement,
avait fait les propositions relatives aux prisonniers, f. r.
* Le discours du prince de Condé, celui du duc d'Orléans, du premier
président, et les répliques, se trouvent rapportées plus au long dans les
Mémoires d'Orner Talon, f. r.
212 MÉMOIUES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
tre heures après le parlement eût pu prendre connois-
sance.
« II. Que le quart des tailles tout entier, et sans
être sujet à aucunes diminutions, fût remis au peuple;
et conclurent par demander le retour du Roi à Pa-
ris. »
Ces propositions parurent dures et trop hardies ; et,
après que les princes eurent disputé sur chaque article,
la conférence finit avec peu de satisfaction de part et
d'autre. Mais comme les princes mêmes trouvoient leur
sûreté dans ces demandes, il est à croire qu'elles ne
leur déplaisoient pas tout-à-fait. Quoi qu'il en soit, elle 1
fut remise à deux jours après pour y faire réponse ; et,
ce terme expiré, voici ce qu'on leur répondit de la part
du Roi :
« I. Que la liberté de M. de Chavigny étant une
pure grâce de la Reine, elle devoit dépendre d'elle ; mais
que, selon la bonté de Sa Majesté, on pouvoit l'espérer
lorsqu'elle le trouveroit à propos.
« II. Que le retour du Roi seroit à la saison où l'on
a coutume de retourner à Paris, pourvu que le parle-
ment et le peuple se rendissent dignes de ce bonheur
par leur soumission et leur obéissance. »
L'article des prisonniers et des exilés fut refusé ; ce-
lui par lequel ils demandoient d'en prendre connois-
sance vingt-quatre heures après fut de même refusé, et
traité de chose impossible et trop contraire à l'autorité
royale.
Pour le quart des tailles, la Reine leur répondit qu'elle
étoit toute prête de l'accorder, mais qu'elle leur feroit
voir les nécessités de l'État et les grandes dépenses
1 La conférence.
CHAPTTBE XXVÎ. — 1648. 2i5
qu'elle étoit contrainte de faire ; qu'après cette connois-
sance elle croyoit qu'eux-mêmes trouveroient que cela
ne se pouvoit pas ; et que s'ils jugeoient le contraire,
elle le feroit volontiers.
En cette conférence les deux partis furent à demi sa-
tisfaits les uns des autres, et les députés demeurèrent
d'accord de reyenir à Saint-Germain une seconde fois.
Pendant ce petit intervalle, madame de Vendôme, pour
profiter de la puissance du parlement, lui présenta une
requête qui alloit à demander la protection de leur
compagnie contre les persécutions du ministre. Elle fut
reçue avec beaucoup de marques de bonne volonté,
parce que tout ce qui leur donnoit un prétexte de crier
leur étoit agréable. Cette requête leur fut présentée le
dernier de septembre, les chambres assemblées, et
donnée à Lesné ; mais le premier président, en faveur
delà cour, empêcha qu'elle ne fût rapportée. Ce même
jour les députés qui furent nommés pour retourner à
Saint-Germain, furent chargés de leur compagnie de
traiter de tous les autres articles proposés à la chambre
de Saint-Louis.
214 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
CHAPITRE XXVII
(1648). — Affaires d' Espagne et de Portugal. — Mazdrin essaye inutile-
ment de négocier la paix avec l'Espagne. — {i" octobre.) Conférences
a Saint-Germain entre le parlement et les princes. — Conseil tenu
dans le carrosse de la Reine. — Double jeu du cardinal proposant des
concessions et détournant Anne d'Autriche d'en faire aucune. —
Condé et le duc d'Orléans inclinent vers les idées des magistrats. —
La Reine veut y résister. — Comédie qui se joue dans l'intérieur du
conseil. — Tristesse de la régente en cédant au parlement. — Joie
des princes. — Tumulte populaire au palais. — Naissance d'une fille
au duc d'Orléans. — Le coadjuteur, Châteauneuf et Chavigny soup-
çonnés d'agiter les esprits. — Inquiétudes d'Anne d'Autriche. — Ar-
rêt du parlement qui diminue les impôts. — La cour et les princes
songent à lui résister. — Nouvelles concessions de la Reine. — Paix
avec la magistrature. — Les princes s'en rapprochent. — Chavigny
est mis en liberté. — Profond mécontentement de la Reine.
Ce no fut pas seulement en France et en Angleterre
que nous vîmes alors une mauvaise constellation me-
nacer le bonheur des rois. Les Espagnols, dont la fidé-
lité est si louée, dévoient être en cette occasion beau-
coup plus déshonorés que nos Français, puisqu'ils
attaquèrent par une conjuration la personne et la vie
de leur Roi, et que notre nation n'en vouloit qu'à son
autorité et à celle de son ministre. Les principaux de
cette cour a voient résolu de marier leur infante 1 , héri-
tière du royaume, et que le Roi son père sembloit alors
destiner à la maison d'Autriche, au fils du roi de Por-
tugal. De* duc de Bragance il s'étoit fait roi, parce qu'il
prétendoit avoir un droit plus légitime sur cette cou-
ronne que le roi d'Espagne. Et dans les temps fâcheux
1 Marje-Tbérèse,
CHAPITRE XXVII. — 1648. 215
qui avoient abattu les forces de l'Espagne, il s'étoit fa-
cilement emparé de ce royaume. Comme ce nouveau
Roi avoit des parens et des amis dans le conseil d'Espa-
gne, qui portoient ses intérêts, il lui avoit été aisé de
former ce dessein par eux ; et sans doute qu'ils auroient
rencontré un grand avantage, car il auroit réuni les
deux couronnes ensemble. Mais le roi d'Espagne, qui
prétendoit, faisant la paix avec la France, reprendre ce
royaume quand bon lui sembleroit, fit arrêter ceux qui
tramoient cette affaire.
L'histoire qui en fut alors contée à la Reine disoit
que parmi les négociations du roi de Portugal, qui en
ce chef étoient innocentes, les conjurés y mêlèrent quel-
que dessein contre la vie du roi d'Espagne. Le duc de
Medina-Sidonia, de la maison des Gusmans, en étoit le
chef, et, comme parent du duc de Bragance, il étoit
entré dans cette intrigue. Mais le comte duc le sauva,
obtenant son pardon du roi d'Espagne, à condition qu'il
lui nommcroit les autres coupables. Il le fit, el en fut
quitte pour être exilé.
Le duc d'Hijar, ayant été accusé, souffrit la question
ordinaire et extraordinaire, et n'ayant rien confessé, il
fut banni seulement. Mais ses os brisés, qui étoient des
marques de sa constance, lui dévoient servir d'un triste
souvenir de son malheur ou de sa faute. On l'estimoit
homme de mérite. Le marquis d'Ayamontc eut la tête
tranchée, avec don Carlos de Padilla et quelques au-
tres ; mais à cause de la guerre l'on ne put alors en sa*
voir toutes les particularités. Et ceci, qui est fort suc-
cinct, je l'ai su de la Reine qui me fit l'honneur de
me le conter, et qui l'avoit appris par la voie de Rome.
En ce même temps le roi d'Espagne, suivant la ré-
Kolution qu'il en avoit faite, épousa sa nièce, fille de
l'Impératrice sa sœur. Elle fut reçue de ce prince avec
210 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
de grandes marques de joie et de tendresse, et ce ma-
riage reçut la bénédiction de l'amitié et de la fécon-
dité.
Un Espagnol nommé Galarette, passant alors de Flan-
dre, où il avoit servi de secrétaire d'Etat, pour aller en
Espagne, demeura quelques jours à Saint-Germain, où
il eut de grandes conférences avec le cardinal sur tous
les articles de la paix. Le ministre l'auroit peut-être
alors désirée tout de bon, afin d'avoir des troupes tou-
tes libres et de l'argent, pour châtier ceux qui le vou-
loient attaquer. Gomme la haine des peuples n' avoit
pas de plus légitimé prétexte de murmurer contre lui
que celui de le soupçonner de n'avoir pas voulu la paix,
la Reine fit remarquer avec soin au public cet entretien
particulier, disant souvent qu'elle et le cardinal Maza-
rin ne désiroient rien si fortement que ce bonheur, et
que si le Roi son frère y vouloit consentir, elle se feroit
assurément.
On fit voirie Roi à cet Espagnol, se promenant dans
le parc. 11 le trouva bien fait et fort aimable. La Reine
ne le vit point, par une gravité qui lui fut inspirée parle
ministre, quoiqu'elle 1 eût connu autrefois auprès du
marquis de Mirabel, dernier ambassadeur d'Espagne en
France. Il est à croire néanmoins qu'il auroit mieux
valu qu'elle l'eût entretenu que de le laisser voir au
cardinal. Car il sembloit, par sa qualité de régente, de
mère et de sœur, qu'elle étoit plus propre que nul autre
à travailler à ce grand ouvrage ; mais elle voulut laisser
au cardinal ces apparences, afin qu'il en profitât à
l'égard du peuple.
Gomme de plus elle étoit persuadée que son ministrr
agissoit sincèrement pour le bonheur de la France, elle
croyoit dans une affaire de cette conséquence devoir
.suivre ses conseils, et se conduire par ses lumières plu-
CHAPITRE XXVII. — 1643. 217
tôt que par les siennes propres. En prenant le gouver-
nement de TÉtat, toute l'Europe crut qu'elle s'appli-
queroit soigneusement aux moyens de faire la paix, vu
l'amitié qu'elle avoit témoignée toute sa vie pour le roi
d'Espagne son frère. S*es plus affectionnés serviteurs,
qui eurent peur qu'elle ne témoignât trop de chaleur
peur ses intérêts, la détournèrent d'y penser, et furent
long-temps à ne lui parler que de la retenue qu'elle de-
voit avoir sur ce sujet.
Ces leçons firent en elle une forte impression ; et
comme elle vouloit suivre généreusement son devoir,
elle voulut agir comme si en elle les sentimens de la
nature, qui jusques alors lui avoient fait aimer sa maison
avec une si forte tendresse, eussent été effacés. Mais
pour vouloir aller droit, elle alla si loin qu'elle ne pa-
roi ssoit plus être la même personne, ni avoir le même
cœur. L'affection qu'elle avoit pour le Roi son frère fut
donc long-temps voilée sous une sage patience qui lui
faisoit souhaiter et attendre en même temps les favora-
bles momens où, sans choquer ses devoirs ni blesser
l'amour qu'elle avoit pour le Roi, elle pût donner des
marques des légitimes désirs qu'elle conservoit pour la
paix et pour le bonheur des deux royaumes. Mais elle
n'avoit encore osé former que des souhaits pour l'obte-
nir du ciel, de peur qu'en faisant quelques pas vers
ceux que la France regardoit comme ses ennemis, elle
ne la privât des avantages que la guerre lui donnoit par
les glorieuses victoires qu'elle avoit obtenues jusque-là
sur sa nation.
La Reine étoit néanmoins la seule qui pût juger équi-
tablement entre ces deux monarques. Elle seule pou-
voit, par Jes nobles sentimens qui étoient en elle, sur
des intérêts qui la touchoient de si près, faire perdre à
chacun de ces princes quelque portion de leurs préten-
ii. 1»
218 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
tions ; et le sang et la nature, étant gouvernés par la
raison, dévoient lui donner le moyen de faire ses dis-
tinctions à l'avantage des deux partis. Les troubles
qu'elle voyoit se fomenter en France, par les entreprises
du parlement, lui faisoient croire avec sujet qu'il étoit
temps d'y penser ; mais les propositions qui en furent
faites alors à cet Espagnol furent reçues si froidement,
qu'il fut impossible à la Reine de réussir dans son des-
sein. Le Koi son frère paroissoit prétendre à des avan-
tages trop excessifs pour lui pouvoir être accordés par
une si bonne mère, et par une régente aussi attachée
aux intérêts de l'État. quel' étoit cette princesse.
Le 1 er du mois d'octobre ayant été pris pour recom-
mencer la conférence à Saint4Jermain, les députés y ar-
rivèrent chargés de nouvelles propositions et de vingt-
cinq articles qui furent proposés par eux. Tous furent
octroyés, hormis les deux que j'ai (jtéjà marqués avoir
été refusés touchant la liberté des prisonniers, et le pri-
vilège que le parlement demandoit d'en pouvoir pren-
dre connoissance vingt-quatre heures après qu'ils se-
roient arrêtés. Il fut même conclu qu'ils reviendroient
dans deux jours pour achever entièrement cette négo-
ciation. Le cardinal Mazarin n'assistoit à aucune de ces
conférences ! , et le chancelier en a voit été exclus par
ordre de la Reine, pour tenir compagnie au ministre.
Il fut néanmoins envoyé à celle-ci, comme nécessaire
au service du Roi, pour y maintenir ses intérêts et les
faire voir aux princes qui ne pQavoient pas entendre les
chicanes du parlement.
Le lendemain de cette conférence, le parlement donna
un arrêt en faveur du peuple, avec intention sans doute
* Le parlement avait exigé son exclusion, et n'avait voulu admettre
aux conférences que messieurs les princes, r. r.
CHAPITRE XXVII. — 1648. 219
de se fortifier de plus en plus par cette voie. Cet arrêt
défendoit la levée d'un impôt mis depuis quelque temps
sur le pied fourchu qui entre dans Paris \ de quarante
sols chaque bête.
Le 3 du mois, les députés retournèrent à Saint-Ger-
main, selon la résolution qui en avoit été prise. D'abord,
les princes leur firent de grands reproches de leur arrêt
donné contre le service du Roi, à la veille d'un accommo-
dement. Us leur dirent que ce procédé marquoit visible-
ment leurs mauvaises intentions, et qu'ils n'avoient pas
de véritables désirs pour la paix. Ils répondirent, pour
leur justification, que cet impôt jusques alors n'avoit
point été levé, que les bouchers s'étoient toujours dé*
fendus vigoureusement, que les partisans qui en avoient
traité avec le Roi confëssoient eux-mêmes n'en avoir
rien reçu ; et que, cela étant, ils avoient cru, sans pré-
judice du service du Roi, le pouvoir défendre et donner
ce contentement au peuple.
De là ils passèrent aux articles des conférences der-
nières, où ils ajoutoicnt tous les jours de nouvelles de-
mandes, soit pour te général, soit pour leurs intérêts
particuliers. Le principal achoppement qui se trouva
en cette occasion fut sur leurs premières demandes.
Ils disoient qu'ils avoient pour eux une ordonnance de
Louis XI*, par laquelle ceRoivouloit que nul ne pût être
mis en prison sans être renvoyé vingfrquatre heures après
à ses juges naturels. Ils disputèrent fortement sur cet
article ; mais enfin ils cédèrent à l'égard des gens de la
cour, consentant que la connoissance n'en fût donnée à
* G'étail un droit qui se percevait à l'entrée de certaines grandes
villes, sur les animaux qui ont le pied fourché. Le parlement prétendait
que cet impôt faisait double emploi avec celui du sou pour livre, f. r.
* Et non de Louis XII, comme il est imprimé dans les antres éditions
de ces Mémoires f. n.
220 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEMLLE.
leurs juges que trois mois après. Ils avouèrent que le
Roi, pour plusieurs causes qui pouvoient arriver, étoit
souvent obligé de faire des prisonniers sur des soupçons
seulement, et que ces sortes d'accusations pouvoient
être long-temps sans possibilité de les vérifier. Mais,
pour les gens de robe, ils se maintinrent toujours dans
l'ordre préfix de Louis XI, comme ayant plus de sujet
d'appréhender le châtiment présent que ceux qui avoient
intérêt à la clause des trois mois, qui regardoiten gé-
néral tous les sujets du Roi.
Us ne parlèrent plus de Ghavigny ni d'aucun autre.
Ils travaiiloient seulement de toute leur puissance à ré-
tablissement de cette loi : ayant sûreté en même temps,
s'ils pouvoient parvenir à leur entreprise , que ce pri-
sonnier sortiroit trois mois après, et seroit aisément dé-
lié des chaînes dont le Roi le tenoit enchaîné. Ils sa-
voient de plus que cet article étoit agréable à toute la
France. L'amour de la liberté est fortement imprimé
dans la nature.
Les plus sages, qui, jusques alors, avoient désap-
prouvé les entreprises de cette compagnie, ne pouvoient
dans leur cœur haïr cette proposition. Ils la blâmoient
en apparence, parce qu'il étoit impossible de la louer à
la vue du monde; mais ils l'aimoient en effet, et ne pou-
voient s'empêcher d'estimer cette hardiesse, et de sou-
haiter qu'elle eût un favorable succès.
Les parens de Chavigny, pour travailler à sa liberté
par toutes les voies possibles, étoient venus en corps, le
jour précédent, supplier le cardinal Mazarin de leur ac-
corder sa liberté. Ils lui dirent qu'ils ne vouloient que
de lui seul cette grâce. Mais, sous une apparente mo-
destie, ils la demandoient hardiment , voyant que, pour
le bonheur du prisonnier, cette affaire étoit devenue un
intérêt public. Les princes mêmes l'autorisoient, parti-
CHAPITRE XXVII. — 1648. S21
culièrement le prince de Condé, par celui que Chavi-
gny y devoit avoir. Enfin, la conférence ayant duré jus-
ques au soir fort tard, les affaires ne purent se décider,
à cause que les députés vouloient absolument ce que la
Reine ne vouloit point du tout leur accorder.
Les princes les quittèrent, et vinrent prendre le car-
dinal dans son appartement. Ils allèrent tous ensemble
trouver la Reine dans le parc, où elle étoit allée faire un
tour de promenade, attendant le succès de leur longue
négociation. Le conseil fut tenu dans le propre carrosse
de la Reine, sur ce qu'ils avoient à faire. Le chancelier
exposa le fait, et l'obstination des députés à vouloir la
sûreté des prisonniers, les retirant de la puissance des
rois pour les faire juger juridiquement et hors de la do-
mination des favoris, qu'ils disoient être quelquefois
injustes.
La Reine, entendant parler de l'opiniâtreté de ceux
du parlement, interrompit le chancelier pour dire que
son avis étoit de leur refuser constamment ce qu'ils de-
mandoient, et de les châtier de leur entreprise sans plus
écouter aucune proposition de paix. Elle commanda au
chancelier de dire son avis, qui fut conforme au sien ;
puis elle conclut qu'elle étoit résolue de mourir, plutôt
que de laisser périr entre ses mains l'autorité du Roi
son fils.
Le cardinal, qui contribuoit par ses avis particuliers
à augmenter ces sentimens dans le cœur de la Reine, où
ils étoient assez naturellement gravés , continua dans
ce conseil de montrer qu'il désiroit la paix, et de vouloir
aussi accorder au parlement ce qu'il demandoit. Son
dessein étoit de faire voir au public qu'il étoit toujours
porté à la douceur, et qu'on lui devoit toute celle qui
paroissoit dans le gouvernement, qui, par la différence
des opinions de la Reine aux siennes, auroit dû être plus
19.
222 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
sévère, s'il n' avoit pas été son ministre; et qu'alors on
lui devoit encore de s'opposer au châtiment du parle-
ment et du peuple, que cette princesse témoignoit sou-
haiter avec passion.
Le prince de Condé, qui se sentoit capable d'une
ambition démesurée, qui avoit de grands desseins, et
qui , par eux , pouvoit craindre de faire naître contre
lui des soupçons dans l'esprit du Roi et des ministres,
oulre l'intérêt de Chavigny, n'étoit point fâché, comme
je l'ai déjà dit, de cette sûreté publique 1 que le parle-
ment demandoit. Car il ne vouloit point aller à la Bas-
tille comme feu M. le prince son père. Il fut donc assez
hardi pour être d'avis contraire à celui dç la Reine ,
connoissant même dans l'esprit du ministre qu'il étoit
capable de se relâcher sur ce point, pour en remettre
l'exécution au temps, qui change toutes choses.
Le duc d'Orléans, qui par sa naissance avoit moins
à craindre, qui n'avoit point de prisonnier à protéger,
et qui avoit un favori qui vouloit plaire à la Reine et au
ministre, alla d'abord au soutien de l'autorité royale.
Mais, comme pas un ne se vouloit charger entièrement
de la haine publique et de celle du parlement en parti-
culier, après avoir satisfait au désir de la Reine par un
peu de bonne mine, il revint enfin à quelque modéra-
tion qui approchoil de l'avis de M. le prince, et conclut
à être de celui du cardinal, qui avoit paru préférer rac-
commodement à la guerre.
Ce radoucissement, dans le vrai, ne plut nullement
au ministre: il eût souhaité que les princes eussent eu
4 Orner Talon dit que, sur ce point, le duc d'Orléans et le prince de
Condé abandonnaient volontiers Mazarin, par le motif qu'un favori < pour
empêcher les cabales qui se peuvent faire contre sa personne, se sert de
l'autorité* de son maître pour faire estimer criminels ceux qui envient
sa fortune. »r.n,
CHAPITRE XXVII. — 1648. 223
autant de fermeté que la Reine, afin d'avoir l'avantage
d'être le seul qui pût faire voir au public une bénignité
tout entière. Les députés, cela étant, eussent été con-
traints de revenir à lui, et de recevoir de se* mains les
grâces qu'ils désiroient d'obtenir. Mais chacun , en tel
jeu, tâche de bien jouer pour lui, et ne se soucie guère
de son compagnon ni même de l'État. La Reine seule
alloit au bien du royaume, mais elle n'en recevoit point
de gloire particulière. Comme elle ne paroissoit point
agir par elle-même, ce qu'elle disoit n'éloit point reçu
des princes, du parlement ni des peuples, avec le res-
pect qui étoit dû à sa qualité de régente ni à ses bonnes
intentions , à cause qu'on étoit trop persuadé qu'elle
suivoit presque toujours à la fin les conseils du car-
dinal.
Le ministre avoit de fortes raisons qui l'obligoient à
ne pas rompre tout-à-fait avec les députés. Nos armées,
dans cette saison , étoient encore nécessaires sur la fron-
tière; et il n' avoit point d'argent pour entreprendre de
châtier Paris, qui, par sa grandeur, étoit difficile à pu-
nir. Il jugeoit, avec raison, que ce dessein ne se pou voit
entreprendre sans craindre une révolte universelle de
tout le royaume, qui se sentoit déjà en beaucoup de lieux
de l'air contagieux qui régnoit dans la ville capitale. En
faisant languir les affaires, il n'avoit souhaité que d'em-
porter l'avantage, à l'égard du parlement, d'être celui
qui auroit le plus contribué à l'accommodement , et à
leur faire accorder les privilèges qu'ils demandoient;
mais, malgré toutes ses finesses, il fut contraint de
partager avec les princes cette honteuse gloire.
La Reine , les princes et le ministre se quittèrent
tous dans la grande place qui sépare les deux châ-
teaux. Les princes retournèrent trouver les députés,
qui les attendoient au château neuf, où logeoit le duc
224 MÉMOIRES DE MADAMK DE MOTTEV1LLK.
d'Orléans l , et le cardinal s'en retourna dans son ap-
partement. 11 fut suivi à l'ordinaire d'un grand nombre
de courtisans, qui, tout maltraité qu'il étoit des peuples
et du parlement , ne l'abandonnoient pas , parce qu'il
étoit toujours le maître de leur fortune.
Les princes dirent aux députés que, pour ce jour, ils
n'avoient pu rien gagner sur l'esprit de la Reine ; mais
ils leur promirent de faire encore de nouveaux efforts
pour vaincre sa fermeté. Dans cette espérance , ils les
prièrent de vouloir revenir le lendemain, les assurant
qu'ils achèveroient sans doute de décider «de toutes cho-
ses. Ce jour paroissoit devoir être fatal à l'État, puis-
qu'il s'agissoit de se résoudre à faire une guerre dange-
reuse, ou bien une très-honteuse paix, où le premier
des rois de l'Europe se verroit contraint d'obéir à ses
sujets, et de leur accorder malgré lui tout ce qu'il leur
plairoit de lui demander.
La Reine étant de retour de la promenade, où sans
doute elle s'étoit mal divertie, elle vint s'asseoir à son
cercle, où je vis dans son visage et dans ses yeux que
les affaires n'alloient pas selon son goût. Peu après, les
princes arrivèrent, qui la firent quitter cette place pour
aller au conseil. Avant que d'y enlrer, elle tira le ma-
réchal de Villeroy contre une fenêtre , pour lui faire
part de ses peines.
Elle ne se plaignoit pas du cardinal , quoiqu'il fût
d'avis contraire au sien ; elle comprenoit bien qu'il ne
pouvoit pas faire autrement , et qu'il falloit qu'il fit
semblant de vouloir la paix pour ne point attirer la
haine du parlement, qu'il n'avoit déjà que trop. Son
ressentiment alloit contre les princes qui l'abandon-
1 La Reine l'avait mis à la disposition du duc d'Orléans pour s'y lojrer
avec la duchesse et avec sa fdlc Mademoiselle, r. n.
CHAPITRE XXVII. — 1648. 225
noient en cette occasion; et j'entendis qu'elle tlisoit à
ce maréchal : «Vraiment, si je consentois à de telles
« demandes, et que je laissasse anéantir l'autorité du
« Roi jusqu'à ce point, mon fils deviendroit un beau
« roi de carte. Qu'on ne m'en presse point, car je n'y
« consentirai jamais. »
Je ne sais ce que le gouverneur du Roi lui répondit ;
mais, après cette conversation, elle entra dans son ca-
binet, où se devoit tenir le conseil. Avant qu'il fût com-
mencé et que nous en fussions sortis, je remarquai que
M. le prince s'approcha de la Reine pour lui parler en
faveur du parlement. 11 lui disoit, à ce que je pus com-
prendre, que le temps du châtiment étoit passé, et qu'il
le falloit faire aux premières marques de leur désobéis-
sance; car la Reine tout émue lui répondit : « Eh
« bien I monsieur, n'en parlons plus, c'est une faute ;
« mais n'en faisons pas une autre qui seroit beaucoup
« pire. »
Quand on vit ce trouble parmi les premières per-
sonnes de l'État, nous nous retirâmes pour les laisser
décider entre eux du sort de la France. Ce fut alors
qu'il se fit entre eux un rude combat. Les intérêts dif-
férens qui animoient les uns et les autres firent que
chacun disputa son avis avec opiniâtreté et beaucoup
de chaleur. La Reine étoit seule dans l'opinion qu'elle
soutenoit avec courage. Et tous l'abandonnèrent, hor-
mis le chancelier, qui avoit un ordre secret de ne se
pas départir de ses sentimens. Et comme tous vouloient
battre en ruine sa fermeté et sa résolution, elle soutint
cet effort avec une force qui auroit été invincible, si à la
fin elle n'a voit été mal conseillée. Elle n'épargna ni
Monsieur ni M. le prince : elle attaqua même le car-
dinal, ne croyant pas lui faire beaucoup de mal. Elle
lui dit devant les autres des rudesses étranges, et le
X26 M MOIRiiS DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
blâma de sa douceur, lui pronostiquant que toute sa
bonté lui seroit inutile.
Enfin les portes du cabinet s' ouvrirent avant le temps .
Le cardinal, qui avoit accoutumé de demeurer après la
fin du conseil avec la Reine, sortit le premier ; et à l'air
de son visage il sembloit qu'il étoit en mauvaise humeur.
Le prince de Condé le suivit, et le duc d'Orléans de-
meura avec la Reine, pour tâcher d'adoucir son res-
sentiment et sa peine. L'abbé de La Rivière alors fut
appelé par son maître, pour faire le tiers dans cette
conversation où la Reine seule avoit le cœur rempli
d'amertume et de douleur. Une demi-heure après, le
duc d'Orléans s'en retourna chez lui tout pensif, quoi-
que dans le vrai il ne fût nullement affligé. Son favori
faisoit l'affairé, comme si la chose dont il s'agissoit
l'eût touché sensiblement. 11 étoit néanmoins satisfait,
et croyoit dans son ame que cet abaissement du mi-
nistre serviroit à son élévation.
M. le prince vint un moment après trouver la Reine.
11 fit officieusement deux voyages vers elle, pour lui
faire voir l'innocence du cardinal et pour .le mettre bien
dans son esprit. Nous vîmes aussitôt, par toutes ces
choses, qu'il y avoit quelque inquiétude nouvelle dans
le cabinet, et que les affaires n'alloient pas bien. En
mon particulier, je ne fus pas long-temps dans cette in-
quiétude; car la Reine, peu après, étant demeurée
seule, comme elle voulut entrer dans son oratoire pour
prier Dieu, je lui demandai la cause de ce que je voyois;
et, la plaignant de toutes ses souffrances, je la sup-
pliai de m' apprendre ce que M. le cardinal disoit sur
tout cela. Elle me fit l'honneur de me répondre, comme
si en effet elle eût été un peu lâchée contre lui. « Qu'il
« en dise ce qu'il lui plaira, me dit-elle, mais je no
« changerai point ma résolution. —Et quelle est votre
CHAPITRE XXVII. — 1648. 227
« résolution, lui dis-je, madame? — C'est, me dit-elle,
a de faire tout le contraire de ce qu'il veut que je fasse.»
Puis, me faisant un souris : « Vous jugez bien, me dit
« la Reine, qu'il n'est pas assez déraisonnable pour
« souhaiter ce qui va à la ruine du Roi. 11 ne peut pas
«mieux faire; mais je ne laisse pas d'être en effet
« fâchée contre lui, car il est très-bon. »
Ces paroles me firent aussitôt comprendre toute
l'histoire, et démêler les causes de tant de différentes
opinions qui faisoierit cette petite guerre. Et je jugeai
bien vite que ce bruit avoit été fait exprès pour tâcher
d'engager les princes à soutenir davantage l'autorité
royale, pour faire voir la douceur du cardinal, et dimi-
nuer le mérite que le duc d'Orléans et le prince de Condé
prétendoient avoir à l'égard du parlement; attendu que
les disputes qu'ils avoient eues contre la Reine, pour
obtenir d'elle! ce qu'il demandoït, dévoient apparemment
produire de mauvaises suites contre son service et contre
son autorité.
Le lendemain, je dis à un de mes amis 1 , qui avoit
part au secret, oe que j'avots deviné de toute cette belle
comédie du jour précédent. Il fit un grand cri, et me
dit : « Ahl madame, gardez-vous bien de savoir de
« telles choses! c'est présentement le plus grand secret
« du sanctuaire. »
Après Tavoir rassuré sur sa frayeur, je lui dis que mes
lumièresvenoientdebonlieu; et, lui faisant des questions
sur ice que je pensois savoir presque aussi bien que lui,
il m'avoua que tous se moquoient les uns des autres;
que la Reine seule agissoit de bonne foi. Car, quoiqu'elle
crût bien jouer la comédie en faveur de son ministre,
afin de lui ôter la haine publique de ce refus, il étoit
1 M. de Seneterre.
228 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
vrai néanmoins qu'elle n'avoit point d'envie d'accorder
au parlement ce qu'il demandoit, et que le cardinal ne
la trompoit pas en cela, lui ayant dit que peut-être, en
tenant bon contre les princes, elle les feroit revenir à
son avis : ce qu'il auroit fort souhaité. Et, par consé-
quent, il jugeoit que cette résistance ne pouvoit que lui
être avantageuse. Elle devoit faire paroître sa douceur,
au cas que la Reine pût se soutenir contre le parlement
et les princes. Et, s'il étoit contraint de se relâcher et
de faire changer les sentimens de cette princesse, il
feroit voir et sa douceur et sa puissance tout ensemble.
Cette personne me dit qu'elle ne croyoit pas que le
cardinal se pût résoudre facilement à conseiller la Reine
de prendre d'autres résolutions que celles qu'elle avoit
déjà prises, quoiqu'il fit paroître aux princes de lui
vouloir persuader l'accommodement, parce qu'il l'avoit
vue inquiétée de cette affaire, et regarder la prétention
du parlement comme l'extinction de l'autorité royale.
Mais enfin, les grandes conséquences ayant étonné ce
ministre, il fut contraint d'y consentir. Il vit les princes
favoriser le parlement, malgré la protection qu'ils
avoient promise aux intérêts du Roi et aux siens. 11
manquoit d'argent et de puissance pour mieux faire;
et peut-être qu'il manqua aussi dans le jugement qu'il
lit des forces et de la puissance royale.
Pendant que la Reine tenoit bon, il se résolut de tirer
du parlement la meilleure composition qu'il lui seroit
possible ; et quand il eut pris ses mesures, il fit changer
la Reine. Le soir de ce jour, avant qu'elle s'endormît,
le secrétaire du cardinal, nommé de Lyonne 1 , vint la
trouver deux fois, et eut d'assez longues conférences
avec elle de la part de son maître. Puis, le lendemain,
1 Hugues de Lyonne. Voy. plus haut, p. 26.
CIIAriTKE XXVII. — ,t( 48. 220
au sortir de la messe, Le Tellier, secrétaire d'État, y
vint aussi, qui acheva de la résoudre d'accorder aux
députés ce qu'ils désiroient : à condition qu'au lieu de
trois mois qu'ils demandoient, en faveur des prison-
niers, pour être renvoyés à leurs juges naturels, elle en
demanda six avant que le Roi fût obligé de les rendre.
Les affaires en cet état, il se tint un conseil sur le
midi, avant l'arrivée des députés, où il fut arrêté qu'ils
feroient ensemble un concordat où la Reine déclareroit
pour la décharge de sa conscience, ou plutôt pour ré-
parer sa gloire et son honneur, que c'étoit à la prière '
des princes et à la nécessité présente de l'Etat qu'elle
s'étoit résolue d'accorder au parlement les choses qu'il
avoit demandées. Ce que cette princesse signa avec une
douleur incroyable, et avec les sentimens d'une reine
qui véritablement aimoit ses enfans et l'Etat.
Elle se laissa conduire malgré elle par les conseils
de son ministre, qui les lui donna malgré lui. Aussi
beaucoup de personnes crurent alors que le cardinal,
qui n'étoit pas assez aimé pour être bien servi, fut
trompé : premièrement par lui-même, ayant eu trop
de peur des princes ; et plus encore par beaucoup de
gens qui lui disoient que la fermeté de la Reine le faisoit
haïr, et qu'on alloit donner un arrêt contre lui. Il crut
qu'il falloit par prudence éviter ce coup, pour en at-
tendre le remède, par les changemens qui arrivent
d'ordinaire dans les États, qui peuvent, étant bien mé-
nagés, guérir les maux les plus incurables.
Ensuite de cette résolution, les députés, arrivant à
Saint-Germain, trouvèrent leurs affaires faites, et n'eu-
rent rien de plus difficile à exécuter qu'à remercier la
Reine et les princes. Ils s'en allèrent, remplis de pré-
somption, donner part à leur compagnie de leur vic-
toire. Elle fit là-dessus ce qu'elle avoit accoutumé de
n; 20
230 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
faire, qui est de s'assembler ; et il fut arrêté qu'ils en-
verroient des députés chez le premier président pour
examiner tous le3 articles dont la. cour étoit demeurée
d'accord, et ceux qu'ils demandoient encore, afin de
dresser eux-mêmes la déclaration qu'ils vouloient que
le Roi leur donnât. Mais la malice étoit alors si surabon-
dante dpns tous les esprits, qu'il y eut des conseillers
qui furent d'avis, afin de demeurer toujours en état de
s'assembler, de laisser venir la déclaration du Roi telle
qu'il Jui plairoit de l'envoyer 1 , et après délibérer sur
chaque article.
Quelques jours se passèrent après cet assassinat
commis contre l'autorité royale, que la Reine étoit triste;
et le duc d'Orléans et le prince dp Condé, dans une joie
excessive. Ils se regardoient comme les maîtres de l'É-
tat, de la cour, de la noblesse, du parlement et des
peuples ; et se< laissoient flatter par les soins que pre-
noient les compagnies souveraines, et chaque parti-
culier, d'acquérir leur faveur, lies gens du monde
aiment naturellement l'intrigue et à plaire aux grands.
Tous ceux qui approchoient des princes ne cessoient
de leur parler de leur puissance et des changemens qui
pourvoient arriver dans le royaume, qui leur en pour-
voient donner une plus grande. Ils n'étoient pas alors
dans, des sentimens préjudiciables au service du Roi et
de la Reine, et navoienl nul dessein de lesabandonner;
mais ils ne laissoient pas de leur faire du mal, par
cette condescendance i qu'ils avoient eue pour les der-
nières entreprises du parlement. La Complaisance que
l'amour de leur grandeur excitoit en leur cœur, par les
belles idées qui ^es; pou voient flatter, étoit dangereuse
1 « Aucuns disoient que le parlement n'avoit pas coutume de mettre la
main à la plume pour rédiger par écrit telles lettres, mais de délibérer
sur celles qai lui étaient envoyées » (Omet* Talon. )f- **
CHAPITRE XXVII. — 1648. 231
à l'Etat; et les courtisans augmentaient ce mal par leurs
adulations continuelles.
M. le prince étoit revenu de l'armée avec de très-
droites intentions : les grands services qu'il rendit à la
Reine, bientôt après cet accommodement, lui en forent
de grandes preuves. Mais il y avoit dans sa famille des
personnes dont l'esprit étoit gâté 1 , qui travaillent à
le corrompre. Et les intérêts de Chavigny achevèrent
en cette occasion de le faire relâcher de sa première
résolution. Il est difficile de protéger des intérêts op-
posés l'un à- l'autre. Ce changement flétrit alors la
beauté de ses sentimens, mais elle n'en fut pas détruite
tout-à-fait. Et sur les plaintes que la Reine lui fit de
lavoir abandonnée, je sais qu'il lui fit de nouvelles pro-
testations de fidélité, qui n'empêchèrent pas qu'elle ne
demeurât quelque temps mal satisfaite de lui.
Elle n'osoit croire qu'il fût sincère quand il lui pro-
mettait qu'il lui seroit fidèle. Je sais, par le chancelier
même*, qu'alors le duc de Longueville fit ce qu'il put pour
le détourner de l'attachement qu'il avoit eu aux intérêts
et aux désirs de la Reine, en s' opposant aux demandes
du parlement ; et qu'il lui fit dire par un de ses amis,
qu'il perdoit l'État et sa fortune particulière d'en user
ainsi. Sa réponse fut qu'il savoit bien cequ'ilfaisoit, et
qu'il étoit résolu , toutes les fois qu'il trouveroit son devoir
et la volonté de ses supérieurs ensemble, d'aller tou-
jours par ce chemin, comme le meilleur et le plus sûr.
Ce que le ministre avoit été contraint de faire, ac-
cordant au parlement toutes leurs demandes, le forçoit
de mettre Chavjgny en liberté dans six mois. 11 crut,
4 Allusion à la duchesse de Longueville, qui se laissait conduire par
le prince de Marsillae, dont l'ambition trompée était pleine de ressenti-
ment contre la Reine. Voy. tome I", p. 106 et 109. p. r.
* Seguier.
232 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
cela étant, qu'il valoit mieux le faire sortir prompt e-
ment ; et ceui qui furent du secret ne manquèrent pas
aussitôt d'en faire avertir sa femme, lui faisant savoir
que ses peines n'avoient pas été inutiles, quand elle
. avoit travaillé par ses parens et ses amis à faire que le
parlement s'intéressât à la liberté de son mari.
Ces grandes grâces accordées aux réformateurs de
l'État ne causèrent nul repos à la Reine. Ils augmen-
taient tous les jours leurs demandes, et n'en demeu-
roient point aux termes de leurs dernières conférences.
Le 12 d'octobre, le peuple, excité par de pernicieux es-
prits à vouloir prendre part au gouvernement, s'assem-
bla en tumulte au palais, sur un certain impôt qui re-
gardoit les taverniers * : ce qui fut cause qu'eux et les
marchands de vin se querellèrent. Le prévôt des mar-
chands, qui voulut les aller séparer, y pensa perdre la
vie. Us se jetèrent tous sur lui, ils rompirent son car-
rosse, et il s'en fallut peu que cette canaille ne le mit
en pièces lui-même.
On rapporta cette nouvelle à la Reine, qui, après
avoir demandé l'avis des princes sur ce qu'elle avoit à
faire, envoya pendant la nuit une lettre de cachet au
parlement. Le Roi leur mandoit de le venir trouver ; et
le soir, en quittant la Reine, sur ce que je souhaitois du
remède à ses inquiétudes et que je la plaignois de ses
maux, elle me répondit : « Plaignez-moi plutôt de ce
« que je n'ai pas vengé le Roi comme je l'ai toujours
1 C'étaient les cabareliers, les tonneliers, leurs valets, leurs femmes,
et une foule d'inconnus et de fainéants, « Ils se plaignoient de la dureté
avec laquelle les vendeurs et contrôleurs de vins exigent les droits qui
leur sont attribués, se rendant eux-mêmes juges du droit qui leur appar-
tient, le faisant mon 1er à telle somme que bon leur semble. » Le parle-
ment, par un arrêté, défendit que les vendeurs et contrôleurs exigeas-
sent plus de trente sous par muid de vin. (Orner Talon. Mémoires,
année 1648.) f. n.
CHAPITRE XXVII. — 1648. 255
« désiré ; car si cela étoit, ils ne seroient plus en état
« de me faire du mal, ni moi en celui d'être plainte. »
Le lendemain, la nouvelle arriva que Madame étoit
accouchée d'une fille, au grand regret du duc d'Orléans
et de la Reine même, qui n'eût pas été fâchée qu'elle eût
eu un fils, pour balancer un peu les grands avantages
du prince de Condé. Sa valeur, et l'estime qu'il avoit
dans la cour et dans les armées, donnoient sujet à la
Reine de craindre qu'il ne fût capable d'entreprendre
de ces guerres injustes qui ruinent les rois, et ceux
qui les attaquent encore davantage : ce qui pouvoit ar-
river aisément dans un temps qui paroissoit annoncer
de l'orage.
Quelques jours avant la naissance de cette dernière
fille, madame la princesse vint le matin chez la Reine.
En lui donnant sa chemise, les femmes de chambre de
la Reine, qui partaient librement devant elle, parce
qu'elle étoit douce et familière, se mirent à faire des
prédictions en faveur de madame la princesse, et trou-
vèrent par mille raisons que Madame ne devoit avoir
qu'une fille. Elle, pour ne pas montrer un désir em-
pressé du mal d'autrui, leur répondit qu'elle croyoit le
contraire, et qu'ayant eu déjà beaucoup de filles, il étoit
à croire que ce seroit un garçon. La Reine, en l'inter-
rompant, se mit à rire, et lui dit tout haut : « Gagez
«hardiment, ma cousine, contre elles; car, en bon
« français, vous ne serez pas fâchée de perdre; et quel-
« que forte que soit la gageure, votre fils la payera de
« bon cœur. » Puis, me regardant avec un souris qui
m'expliquoit ses pensées, elle me dit ensuite tout bas
que pour elle, qui ne faisoit point de façons, elle
avoit pensé lui dire qu'elle lui auroit souhaité le gain
de la gageure, parce qu'il est juste que chacun vive.
Ce même jour, après midi, les députés du parlement
20.
254 MÉMOIRES DE MADAME DU MOTTE Vil. LE.
vinrent trouver notre Régente. On leur fit des plaintes
des désordres qui se passoient à Paris, au préjudice du
service du Roi. On leur ordonna de contenir le peuple,
et de se tenir aux termes des conférences dernières.
Mais parce qu'on prévoyoit que lcUrs délibérations
iroient à demander des nouvelles décharges pour le
peuple, et que le ministre ne vouloit pas que cela vînt
de leur part, la Reine, pour gagner les bonnes volon-
tés du public et diminuer le crédit du parlement, leur
redonna encore douze cent mille livres de diminution
sur tous les impôts qui se lèvent à Paris ; et après leur
dit qu'elle ne vouloit plus entendre parler des deman-
des du peuple. Après cette déclaration, ceux du parle-
ment, qui ne cherchoient qu'à embarrasser la cour,
firent assez entendre qu'ils prétendoient davantage
qu'on ne leur offroit.
Le jour d'après, les chambres s' étant assemblées à
l'ordinaire, quantité de canailles, bien payées par les
ennemis de l'État, firent un grand vacarme devant le
palais, criant contre le parlement de ce qu'il ne les
soulageoit pas, et ne s'amusoit qu'à parler de ses inté-
rêts. Les taverniers gourmandèrent le premier prési-
dent. Les présidens de Nesmond et de Maisons furent
menacés et poussés avec rudesse. La rumeur y fut
grande, et la véritable cause de ces désordres étoit igno-
rée. On voyoit seulement qu'il falloit qu'il y eût des
méchans esprits qui animoient le peuple par leurs in-
trigues, en le persuadant que, pour se délivrer de payer
le Roi, il falloit faire du bruit. (Jette dernière émotion
étoit fondée sur ce que ces mutins vouloient que le par-
lement donnât un arrêt pour ordonner que les deniers
des deux impôts qui avoient été mis sur chaque tonneau
de vin, montant à cinquante-huit sols, ne fussent point
levés, et qu'il leur fût permis de ne rien payer au Roi.
CHAPITRE XXVII. — 1648. 235
Toutes «es menées, qui furent sues à Saint-Germain
une heure après, donnèrent de nouvelles inquiétudes
à la Reine et à son ministre, qui voyoit clairement que
le parlement n'étoit pas seul, et qu'il falloit que beau-
coup de personnes ambitieuses fissent remuer ces ma*
chines, dont on soupçomioit toujours avec justice le
coadjuteur de Paris, et les ennemis particuliers du mi-
nistre, savoir Châteauneuf et Chavigny, qui vouloient
sa place et sa ruine. La part qu'ils y avoient devoit être
grande, puisque l'ambition et la vengeance en étoient
la source ? deux grands motifs qui font presque tou-
jours naître dans le cœur des hommes l'injustice et les
crimes. On pouvoit joindre, à cevx-là les mécontens,
dont la maison de Vendôme et ses amis faisoient une
grande portion, ii y a voit encore les malheureux qui
restoient de la déroute des importans, et cette troupe
étoit nombreuse.
Le soir de ce même jour, le parlement, les chambres
assemblées, donna tin arrêt pour apaiser le peuple,
portant décharge de#cinquante-huit sols, qui fut aus-
sitôt lu, publié et affiché par tous les carrefours de la
ville. Et fut conclu qu'on viendrait très-humblement
supplier la Reine de donner deux millions au peuple,
dans lesquels seraient compris les deux arrêts qu'ils
avoient donnés à la décharge du peuple, ce dernier et
celui du pied fourchu ; et que le reste se diminuerait
sur les autres denrées : moyennant quoi l'article tant
du tarif que des rentes seroit conclu, et qu'on- supplie*
roit aussi Sa Majesté de consentir qu'ils demeurassent
toujours assemblés jusqu'à ce que toutes les affaires
fussent finies, et que la déclaration qu'ils espéraient, et
qui leur avoit été accordée aux dernières conférences,
fût envoyée au parlement.
Sur cela, les conseils redoublent à. Saint-Germain.
230 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
On voit visiblement que le parlement ne veut point de
paix avec son maître, et la Reine recommence à désirer
qu'il soit puni de toutes ses entreprises. Les princes,
vaincus par la raison, n'osent plus le défendre, et sem-
blent ne vouloir plus que la guerre. Le ministre-ne dit
mot ; mais il écoute volontiers ceux qui la conseillent,
et tous ensemble pendant deux jours parurent ne dési-
rer que le châtiment des coupables. Il étoit impossible
aux princes, sans manquer visiblement à ce qu'ils dé-
voient au Roi, de ne pas avouer que Paris abusoit des
grâces qu'on lui avoit faites, et que la punition de cette
ingratitude devenoit tout-à-fait nécessaire et inévitable.
On m'assura qu'alors M. le prince (je ne sais par quels
motifs, mais il est à croire qu'ils étoient bons) fit sou-
der quelques gouverneurs de places qui étoient ses ser-
viteurs, pour savoir d'eux s'ils entreroient dans ses in-
térêts, au cas qu'il eût besoin de leur assistance. Le
prince de Conti et le duc de Longue ville, qui étoient
destinés à contribuer à l'augmentation de nos maux,
et qui assistoient à tous les conseils du Roi, mon-
trèrent alors qu'ils désapprouvoient le procédé du
parlement, et faisoient mine d'être bien intentionnés.
Le 15 d'octobre, les gens du Roi arrivèrent à Saint-
Germain, qui venoient demander à la Reine les deux
millions, et protester de leur innocence et bonnes in-
tentions. Ils trouvèrent la Reine prête à partir pour
aller visiter les carmélites dePontoise ! , à cause qu'il
étoit le jour de Sainte-Thérèse. Son voyage fut cause
qu'ils différèrent leur députation jusques à son re-
tour au soir. La Reine, revenue de son petit voyage,
s'enferma au conseil, où déjà les princes et le car-
1 Donl la sœur du chancelier Seguier était la supérieure. La femme
du chancelier y donna collation à la Reine et aux princesses, r. r.
CHAPITRE XXVII. — 1648. 237
drtial l , attendant son retour, avoient commencé à
traiter de quelques affaires.
Ils avoient résolu d'accorder les deux millions, puis-
que cela n'alloit qu'à huit cent mille livres de plus ; et
avoient trouvé que, cette somme ne pouvant ruiner le
Roi, il étoit bon de la leur céder, afin d'achever de les
mettre tout-à-fait dans leur tort. Mais ils conclurent
entre eux que si, après cette dernière libéralité, cette
compagnie si difficile à contenter ne dcvenoit sage, il
falloit tout de bon penser à châtier leur rébellion ; et
quoique la chose fût de difficile exécution, elle leur pa-
rut si nécessaire que pas un des deux princes ne voulut
le contrarier.
La Reine demeura d'accord des résolutions prises en
son absence, parce qu'elle voyoit qu'elle pourroit à l'a-
venir espérer de l'assistance de ceux qui jusques alors
Tavoient souvent abandonnée. Cette pensée lui fut une
consolation assez forte pour adoucir tous ses maux, et
la faire résoudre gaiement à donner tout ce qu'on lui
demandoit. Elle crut qu'elle auroit la paix dans l'État,
et que par elle et le temps elle pourroit rétablir l'auto-
rité du Roi son fils ; ou que, ne l'ayant pas, elle auroit
la satisfaction de punir les rebelles. On donna aux dé-
putés la réponse de la Reine par écrit, à savoir : qu'elle
leur accordoit les deux millions qu'ils demandoient à
régler sur ce qu'ils trouveroient de plus propre à ôter ;
et leur ordonna en même temps de finir leur délibéra-
tion dans trois jours.
Ils partirent à dix heures du soir *, après avoir reçu
cette douce réponse ; et le lendemain ils la rapportèrent
1 Le duc d'Orléans, ayant pris médecine, ne s'y trouva pas, ni le maré-
chal de La Meillerayc, qui jouait avec lui pour lui tenir compagnie. F. r.
* A propos de ce départ, Orner Talon dit : « La Heine eut cette
bonté de nous faire bailler des flambeaux pour nous conduire, de la
238 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
à la grand'chambïe* Ils délibérèrent sur celte dernière
grâce, et il y eut dans cette compagnie des esprits fac-
tieux et indignes d'être les membres de ce corps, qui
furent assez hardis et assez malicieux pour dire qu'ils
étoient d'avis de refuser tout accommodement avec la
cour. Et d'autres particuliers proposèrent plusieurs bi-
zarres et séditieuses opinions.
Mais Broussel, le père de la patrie en cet endroit, fut
d'avis de remercier la Reine du présent qu'elle faisoit
au peuple à leur prière, et de travailler à finir les affai-
res présentes. Et parce qu'il eut honte d'avoir parlé une
fois en homme de bien et en bon serviteur, du Roi, il
ajouta qu'il ctoit pourtant d'avis de demander encore
quelque diminution sur les tailler Geque ses confrères,
en l'excusant de cette proposition, disoient n'être pas
de grande conséquence, mais qui néanmoins déplut
tout-à-fait au ministre, parce qu'elle, le confirmoit tou-
jours dans cette créance que le parlement vouloit le
pousser, qu'il ne vouloit point de paix qui vînt de lui,
et que les grâces mêmes que la Reine leur faisoit leur
étoient odieuses.
Le 1 8, les gens du Roi vinrent faire leur rapport à la
Reine de ce qui s'étoit passé au parlement i . Us lui mon-
trèrent leur dernier arrêté, la supplièrent de leur dire
si elle n'y trouvoit rien à redire, la remercièrent, et lui
firent leur demande sur la diminution des tailles, dont
bougie pour nous éclairer dans le carrosse, et un exempt et quatre ar-
chers de la connétabiie pour nous escorter, avec lequel équipage nous
retournâmes dans nos maisons après minuit sonné. » f. r.
1 Racontant cette visite, Orner Talon, esprit modéré mais subissant
l'influence de sa compagnie, a soin de dire qu'il évita dans sa harangue
« de nommer les personnes présentes, pour n'être pas obligé de parler
de M. le cardinal Mazarin, avec lequel aucuns de la compagnie avoient
témoigné ne vouloir point entrer en conférences. » Tant la haine con-
tre le ministre se montrait jusque dans les moindres circonstances !
p. H.
CHAPITRE XXVII. - 1648. 230
Broussel avoit été d'avis. La Reine, pleine de dépit et
d'embarras, ne fit point de réponse. Elle tint conseil sur
cette nouvelle proposition, qui leur donnoit de nouvelles
affaires; et toujours son avis alloit à la guerre. Ce même
jour, la Reine, me faisant l'honneur de me parler de
cette dernière chicane, me dit que l'ouvrage du parle-
ment, par les retranchemens qu'il avoit faits en faveur
du peuple, alloit pour lors à trente-deux millions de di-
minution sur le revenu du Roi : si. bien que, dans les
apparences continuelles de la paix, on ne voyoit qu'une
guerre presque assurée.
Le 24, le premier président apporta à la Reine la
déclaration de la part de sa compagnie, qui. avoit été
dressée par eux-mêmes, où toutes leurs demandes
étoient pleinement expliquées, et où il étoit facile de re-
marquer qu'ils avoient été trop insatiables pour de sa-
ges sénateurs qui sont destinés à modérer les excès des
autres. On tint conseil là-dessus ; et comme il falloit en
ce jour recevoir la paix pottr tâcher d'éviter la guerre,
les différens sentimens causèrent beaucoup de disputes
et de raisonnemens dans le cabinet.
La Reine pressa les princes de l'assister, et de lui te-
nir la parole qu'ils lui avoient donnée dans la dernière
conférence, où ils lui promirent de lui aider à châtier
les rebelles, s'ils ne se contenaient de toutes les grâces
qu'elle leur faisoit ; et leur représenta que la demande
que le parlement lui faisoit tout de nouveau sur les tail-
les les devoit obliger à ne plus balancer, et à renoncer
à la paix pour suivre ses sentimens. Ils lui répondirent
qu'ils ne se sépareroient jamais de ses intérêts, mais que
la chose étoit dangereuse à l'État 1 . Le cardinal continua
4 Condé, avant de revenir à Paris, avait offert son épée à la Régente ;
mais, travaillé secrètement par sa famille et par le coadjuteur, ami de
Chavigny, il se souciait moins alors: des intérêts du cardinal. Il paraît
240 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
déjouer sou personnage ordinaire, quiétoit de faire pa-
raître la Reine rude, et de prendre toujours en son par-
ticulier la voie delà douceur.
Le maréchal de La Meilleraye, qui selon les apparen-
ces devoit parler selon les sentimens du ministre, fut
d'opinion qu'il falloit accorder au parlement toutes leurs
demandes afin de finir avec eux, et quasi malgré eux,
le sujet de toutes leurs brouilleries. 11 représenta forte-
ment Pétat pitoyable de la France, la nécessité du Roi,
la révolte générale des peuples, leurs insolences, et le
peu d'affection qui se remarquoit dans le cœur des Pa-
risiens pour la personne du Roi et de la Reine. Il n'ou-
blia pas de citer l'audace du parlement, celle que leur
exemple inspirait à toutes les cours souveraines du
royaume, la guerre étrangère, et celle qu'il faudroit
soutenir contre des sujets rebelles, qui peut-être sui-
vraient le mauvais exemple de l'Angleterre. 11 conclut
enfin qu'il falloit nécessairement faire la paix telle qu'il
plairait au parlement de la demander 1 ; et son avis fut
suivi de celui de tous les autres.
Une personne, qui étoit alors dans les conseils les
plus secrets, me dit que si les princes eussent montré
plus de fermeté pour les intérêts de la Reine, la cam-
pagne étant presque finie, le ministre aurait volontiers
entrepris de châtier Paris ; mais qu'il avoit fait soute-
nir l'avis de la paix, parce qu'il ne voyoit pas qu'il dût
rien hasarder sur le peu de protection qu'il pouvoit
espérer de leur part.
même que c'était lui qui avait suggéré la pensée d'exclure Maxarin des
conférences de Ruel et de Saint-Germain. (Mémoires d'Orner Talon et
du cardinal de Relz.) f. h.
1 Ce qui n'empêcha il pas le même maréchal de La Meilleraye d'adop-
ter, quelques semaines plus lard, le plan de Coudé pour briser par la
force toute résistance des Parisiens, r. a.
CHAPITRE XX Vil. — 1648. 241
La paix étant résolue, on scella la déclaration l , et
on l'envoya au parlement. Cette compagnie fit la grâce
au Roi de la recevoir, et de promettre d'obéir à la
Reine, qui leur ordonna, pour la centième fois, de ne
se plus assembler. Un de mes amis *, sortant de ce
conseil, me dit en riant qu'il scroit bien fâché que le
parlement eût envie de sa tête, parce que sans consul-
ter on la lui feroit couper trop promptcment. M. le duc
d'Orléans et M. le prince de Condé, voulant s'acquérir
les bonnes volontés de ce corps, faisoient à l'envi l'un
de l'autre tout ce qui leur étoit possible pour lui plaire.
Et le ministre, n'osant maintenir l'autorité royale con-
tre tant de puissances, la laissoit abattre entièrement;
et, ne pensant qu'à gagner du temps et à conserver sa
place et sa personne, il espéroit se mettre hors de pé-
ril, en accordant tout ce qu'on lui demandoit, et qu'il
n'auroit peut-être pas pu refuser, vu le mauvais état
des affaires.
La conclusion de la paix mit aussitôt Chavigny en
liberté, comme un des principaux articles qui avoil été
accordé secrètement. On lui ordonna d'aller à une de
ses maisons : ce qu'il fit avec une joie extrême, avouant
à ses amis qu'il avoit infiniment souffert par la priva-
lion delà liberté. Il leur dit qu'il n'auroit jamais cru
que la prison fût un mal aussi grand qu'il l'avoit res-
senti ; et que l'expérience lui avoit fait connoître qu'il
étoit un des plus insupportables qui pût arriver aux
hommes pendant le cours de leur vie. Gomme il avoit
alors quelque piété 8 , je ne doute point qu'ayant con-
f Le texte de cette déclaration se trouve dans les Mémoires d'Orner
Talon, f. r.
• M. Le Tellier.
3 11 était même un peu janséniste. On se rappelle qu'au moment de
l'évasion du duc de Beaufort, Chavigny était chez les Chartreux, où il
n. 2t
2*2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
tribué sous le règne du feu cardinal de Richelieu à
faire beaucoup de malheureux par cette voie, la vue
de son péché ne l'eût humilié devant Dieu. Je le soup-
çonne d'avoir fait cette sage réflexion, parce qu'il étoit
juste et raisonnable de la faire.
Le jour que cette paix fut accordée et reçue, la Reine
me fit l'honneur de me dire qu'elle ne vouloit plus
entendre parler de cette affaire, parce que le souvenir
lui en seroit éternellement fâcheux. Elle m avoua que
tous ceux qui avoient contribué à cet accommodement
lui faisoient de la peine à voir. Son ministre étoit la
première cause de ses douleurs, pour n'avoir pas d'a-
bord arrêté le cours de cette maladie. Elle le voyoit ;
mais, ne voulant pqs entrer dans cette discussion, elle
ajouta que le cardinal, qui paroissoit être de ce nom-
bre, n'étoit pas blâmable comme les autres, parce
qu'il a voit été de cet avis plus par politique que par in-
clination ; et qu'elle trouvoit que sa qualité de reine lui
étoit bien inutile, puisqu'elle n'étoit pas la maîtresse.
alloit souvent, dit madame deMottevillc, chercher {ycausolcUion au dé-
faut de la faveur humaine. Voy plus haul, p. 01. f. it.
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 845
CHAPITRE XXVIII
(1648). — Le prince de Gonti veut être cardinal à lu pli ce de l'abbé de
La Rivière. — Irritation qu'en éprouvent le duc et la duchesse d'Or-
léans. — Mademoiselle pense à épouser le Hoi. — La cour revient à
Paris. — Joie des Parisiens. — Les mécontenta se rapprochent du
duc d'Orléans. — Condé travaille contre lui dans l'esprit de la Reine.
— L'abbé de La Rivière pousse son maître à faire sa paix. — Le ma-
réchal d'Rstrces et Seneterre s'entremettent pour le ramener. —
Conditions de cette paix. — Mercœur rentre à la cour. — Mazirin
visite le duc d'Orléans au Luxembourg. — La Rivière ministre d'K-
tat. — Madame de Senecé obtient le tabouret pour sa fille. — Les
maréchaux de Gramont, d'Estrées, L-i Me il le raye et le comte de Ghà-
tillon sont faits ducs. — Mauvais esprit des cours souveraines. — Par
ordre de la Reine, les princes et les ducs et pairs assistent aux assem-
blées du parlement. — Discours violent du président Viole. — Ré-
plique menaçante de Condé. — Le président de Novion défend les
prétentions de la magistrature. — Libelles et placards contre Ai) ne
d'Autriche. — Le caidjuteur excKe les curés de Paris à se déclarer
contré l'emprunt. — Yilleroy entre au conseil. — Fin de l'année 1648.
Ce trouble public étant apaisé, la Discorde vint jeter
une pomme vermeille dans le cabinet, pour y faire naî-
tre une petite guerre qui parut en devoir causer une
fort grande.
Le 28 au matin, le maréchal d'Estrées et le marquis
de Seneterre ! vont trouver l'abbé de La Rivière, pour
lui annoncer de la part . de la Reine et du ministre que
M. le prince demande le chapeau de cardinal pour le
prince de Conti son frère, et que la nomination déjà
1 Son vrai nom était Henri de Saint-Nectaire. 11 était duc de la Ferlé-
Nabert, fut fait maréchal de France en 1651, et mourut en 1681. Le
maréchal d'Estrées et Seneterre, vieux et habiles courtisans, étaient les
conseils habituels de La Rivière, f. b.
244 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
failc en faveur de cet abbé soit révoquée, afin qu'elle;
puisse être donnée à ce prince *. .
Cette nouvelle surprend ce favori *. 11 croit à peine
ce qu'il entend dire : il s'emporte d'une colère exces-
sive, et ressent vivement d'être privé du bien qu'il a
cru lui être tout à-fait assuré. Il croit avoir servi digne-
ment le ministre, le faisant soutenir par le duc d'Or-
léans lorsqu'il fut menacé dans le parlement, et que,
par la hardiesse de leurs paroles, il devoit tout crain-
dre. Il se trou voit trompé dans la confiance qu'il avoit
eue aux promesses qu'il lui avoit faites de le servir en
cette affaire, la seule qu'il avoit ardemment souhaitée.
Il voit enfin en un moment toutes ses espérances per-
dues, et tous les sacrifices qu'il avoit faits à la fortune
anéantis et sans nul effet.
Il ne douta point que ce secret ne se fût concerté de-
puis long-temps entre M. le prince et le cardinal, et il
lui sembla qu'il avoit un grand sujet de sn plaindre de
lui, et de l'accuser d'une manifeste dissimulation. Le
temps qu'il avoit choisi pour lui faire cette déclaration
lui parut odieux, ayant attendu que la paix fut conclue,
afin d'avoir moins de sujet d'appréhender le ressenti-
ment du duc d'Orléans. Son malheur étant donc ac-
compagné de toutes les circonstances qui pouvoient en
1 Louis XI V, non-seulement fit la demande d'une promotion extraor-
dinaire en faveur du prince de Conti, mais insista à plusieurs reprises
dans ce but auprès du saint-siége. Lorsque le prince de Conti se fût
rangé du côté de la Fronde contre la cour, alors le Roi, dans une
lettre datée du 29 janvier 1649, demanda nu pape de révoquer la no-
mination de ce prince, et proposa de nouveau l'abbé de La Rivière pour
le chapeau de cardinal, r b.
* Ce qui surprenait La Rivière, c'est que les jours qui avaient précédé
le 25 octobre, le prince de Conti ayant paru à la cour en habit éclatant
et l'épée au côté, paraissait avoir renoncé à la carrière ecclésiastique.
Mais Condé et la princesse sa mère le décidèrent à demander le cha-
peau, a dont il se déclara le dimanche 25 octobre en parlante M. le car-
dinal Mazarin. » (Orner Talon), f. r.
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 245
augmenter la douleur, il le sentit Fortement, et ses
plaintes eurent toutes les marques d'un violent désir de
s'en venger.
Ses amis firent ce qu'ils purent pour le résoudre de
le souffrir avec patience. Car, outre qu'ils aimoient
l'État et la paix de la maison royale, qu'ils ne croyoient
pas devoir être troublée par l'intérêt d'un particulier,
ils étoient trop habiles courtisans pour ne pas conseil-
ler tout ce qui devoit plaire au ministre. Ils lui repré-
sentèrent donc qu'il présumoit trop de ses forces, et
qu'il devoit considérer que les princes, d'ordinaire, ne
veulent pas toujours fortement ce qu'ils ont voulu ; et
qu'il n'avoit pas entre les mains d'assez bonnes armes
pour se pouvoir défendre long-temps, et se venger avec
gloire de l'outrage dont il se plaignoit.
Comme il connut le motif qui faisoit parler ses amis,
il ne les crut pas entièrement ; et, voulant toucher son
maître par l'intérêt de sa grandeur et du respect qui
étoit dû aux promesses qu'on lui avoit faites à lui-
même, il mena ces deux courtisans à M. le duc d'Or-
léans, qui reçut cette nouvelle de la manière que son
favori le pouvoit souhaiter. 11 trouve que c'est à lui à
se plaindre, et que son cousin le prince de Condé a
tort de demander une dignité promise à un des siens,
qu'il honore de sa confiance et de sa protection.
Dès cet instant l'abbé cessa d'être en colère. 11 prit
en partage la modération des philosophes ; et, voyant
son maître entrer dans ses intérêts, il lui laissa son res-
sentiment, et ne travailla plus qu'à le fortifier, tant par
lui que par ses amis. 11 se servit adroitement de sa froi-
deur pour l'échauffer davantage, en lui disant qu'il
n'étoit rien au monde que par lui ; que ce n'étoit pas à
l'abbé de La Rivière à se plaindre; et que le cardinal,
rn lui manquant de parole, ne devoit pas penser, pour
21.
246 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VI LIE.
sa décharge, qu'il lui ôloit une grâce qu'il ne méritoit
pas ; mais qu'il devoit croire que c'étoit à Monsieur
à qui il manquoit de respect, méprisant son nom, set»
lequel il l'avoit osé prétendre. Ce favori reprit ensuite
son visage serein et tranquille, et ne parut pas un mo-
ment en public ni moins gai ni moins content qu'à son
ordinaire.
Au sortir de la messe de la Reine, le duc d'Orléans
là vint trouver. Il lui demanda une audience, où il ne
vouloit point d'autres témoins qu'elle seule. La Reine
aussitôt nous commanda de sortir de son cabinet ; et,
faisant fermer les portes, elle livra ses oreilles à toutes
les plaintes que ce prince lui voulut faire. Cet entretien
fut rude entre ces deux personnes. Le duc d'Orléans
reprocha à la Reine les grands services qu'il préten-
doit lui avoir rendus, non-seulement en lui cédant la
régence qu'il auroit pu lui disputer, mais en la refu-
sant alors. du parlement, qui désiroit passionnément
qu'il la voulût accepter. 11 lui témoigna beaucoup de
ressentiment de ce qu'elle n'avoit pas balancé entre lui
et M. le prince, étant entrée dans ses intérêts sans lui
en avoir rien fait connoître ; et lui dit assez aigrement
que, malgré les bonnes raisons de M. le prince, il mé-
ritoit du moins qu'elle ne prît pas si vite un parti con-
traire au sien, et contraire aux engagemens qu'elle
avoit avec lui touchant le chapeau de La Rivière. 11 lui
dit de plus qu'il s'en vengeroit , et que, n'ayant pas
estimé son amitié, il vouloit lui faire sentir sa haine.
La fteine lui répondit fort judicieusement, et sans
emportement, qu'elle ni le cardinal n'a voient su le des-
sein de M. le prince que depuis peu de jours ; qu'elle
l'assuroit qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour le
combattre; que, n'ayant pu le vaincre, vu le grand in-
térêt qu'il avoit à faire le prince de Conti son frère car-
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 247
dînai ', elle s'étoit résolue de l'envoyer dire à l'abbé
drLa Rivière, avec promesse de le contenter en d'au-
lne» dignités telles qu'il voudroit les demander ; que
fiï\ eût été sage il auroit accepté ce parti, et n'auroit
pas voulu les brouiller ensemble par son ambition ;
qu'au reste s'il vouloit se fâcher, elle en seroit affligée,
mais qu'elle tâcheroit de s'en consoler. Elle lui dit
aussi qu'elle ne lui conseilloit pas de quitter la cour,
ou il étoit assez bien traité pour en être content ; et
qu'il devoit considérer qu'il n'avoit d'autres plaintes à
faire contre elle que d'avoir manqué à faire une chose
qu'elle auroit désiré pouvoir accomplir, sans les ob-
stacles qui & y rencontraient, et qui étoient cause que
cette affaire étoit devenue impossible.
Le duc d'Orléans lui répondit que ce n' étoit pas à
lui à quitter la cour ; qu'il en composoit la meilleure
partie ; qu'il vouloit seulement faire sa charge de lieu-
tenant général du royaume, sans prétendre à son ami-
tié, puisqu'elle ne la lui avoit pas voulu conserver. Le
cardinal parut sur la fin de la conversation, qui fit ce
qu'il put pour adoucir l'esprit de l'un et de l'autre ;
mais il les trouva plus aigris qu'il ne l'auroit pu pen-
ser, et tous deux ensuite se séparèrent mal contens.
Monsieur ne laissa pas de revenir le soir au conseil ;
mais ce fut en grondant, et faisant tout-à-fait le fâché.
La veille de la fête de tous les saints, la Reine partit
de Saint-Germain pour revenir à Paris jouir du repos
qu'il sembloit que cette dernière déclaration lui devoit
faire espérer. Avant que de quitter ce lieu, elle alla vi-
1 L'intérêt avoué de Coodé, c'était de ne pas avoir de pari à donner
à son frère dans l'héritage maternel ; et en outre d'espérer de lui de
grands avantages lorsqu'il serait cardinal, et par suite cher du clergé de
France. Voy. sur toute cette affaire les Mémoires d'Orner Talon, qui est
d'accord avec madame de Motteville jusque dans les plus minces détails.
r. R.
248 MÉMOIRES DE MADAME .DE MOT TE VIL LE.
siter madame la duchesse d'Orléans, qui étoit en cou-
che. Cette princesse haïssoit le favori de Monsieur ;
mais, pour plusieurs raisons, elle avoit voulu prendre
hautement son parti. Si bien que, la Reine venant la
voir, elle lui témoigna prendre beaucoup de part à
l'offense que Monsieur croyoit lui avoir été faite. Elle
avoit dit tout haut, quelques heures avant que la
Reine y arrivât, que jusques alors on avoit égratigné
Monsieur, et qu'il ne l'avoit pas voulu sentir ; mais
qu'en cette rencontre il avoit reçu un grand coup
d'épée tout au travers du corps, et qu'il étoit forcé de
se plaindre.
Elle étoit fort opposée à toute la famille de Condé,
par cette émulation qui se rencontre toujours parmi les
personnes de celte naissance. Elle n'aimoit pas beau-
coup la Reine, et moins encore le ministre, à cause des
intérêts du duc de Lorraine l son frère, qu'elle sou-
haitoit ardemment voir rétabli dans ses Etats. Elle
s'imaginoit que si Monsieur eût voulu prendre plus
d'autorité dans le royaume, il lui auroit été facile, en
s'élevant lui-même davantage, de tirer le duc de Lor-
raine de l'abyme où il étoit tombé. L'assistance qu'au-
trefois Monsieur avoit reçue de lui pendant son exil à
Nancy lui avoit attiré la colère du feu Roi. Cette colère
lui avoit fait perdre ses États et son bonheur ; et c étoit
avec raison qu'elle croyoit Monsieur obligé de le pro-
téger. Il lui sembla donc qu'en désunissant le favori
de ce prince d'avec le ministre de la Reine, elle le met-
troit dans son parti pour la servir auprès de lui dans
cette passion légitime qu'elle conservoit pour son fçère.
et l'obligeroit, en soutenant ses intérêts, à se ranger
dans les siens.
1 Charles IV. Richelieu l'avait dépouillé de ses Etals.
CHAPITRE XXVIII — 1648. 249
Ainsi la visite de la Reine se passa froidement, et
finit sans que le duc d'Orléans, qui vint dans la même
chambre, s'approchât d'elle. Ce qui fut désapprouvé
des personnes- les plus intéressées ; car les hommes,
en général, ne sauroienl jamais Irop rendre de civilités
aux dames. Et ce prince en devoit beaucoup en son
particulier à la Reine, qui, en grandeur, n'avoit point
d'égale en toute la terre. Monsieur, élant dans la cham-
bre de Madame en présence de la Heine, parla toujours
à Mademoiselle, sa fille, qui par mille autres raisons 1
étoit, aussi bien que Madame, sa belle-mère, dans une
joie extrême de la colère de ce prince.
Elle n'avoit aussi nulle bonne volonté pour l'abbé
de La Rivière, et ne laissoit pas d'animer Monsieur,
non-seulement pour se venger de la Reine, qui l'avoit
un peu tourmentée sur l'affaire de l'archiduc; mais,
comme ambitieuse, elle avoit de grands intérêts que
Monsieur n'appuyoit pas assez. Elle auroit trouvé fort
à propos que son favori lui eût inspiré le désir d'y pen-
ser fortement ; et dans cette occasion elle n'oublia rien
pour l'y obliger. Elle avoit onze ans plus que le Roi ;
et, malgré cet âge, elle ne trouvoit pas hors de raison
de le désirer pour son mari. Elle a voit de la beauté, de
l'esprit, des richesses, de la vertu, et une naissance
royale.
Cette princesse crut que toutes ces choses ensemble
pouvoient mériter cet honneur. Sa beauté néanmoins
n'étoit pas sans défauts, et son esprit de même n'étoit
pas de ceux qui plaisent toujours. Sa vivacité privoit
toutes ses actions de cette gravité qui est nécessaire
aux personnes de son rang, et son ame étoit trop em-
• Voy. toine I", p. 220 et suiv., 258, 282 et 544, les fréquents dé-
bats que les questions de préséance soulevaient entre la princesse de
Condé et Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, f. r.
250 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
portée par ses sentimens. Ce même tempérament ôtoit
quelquefois à son teint un peu de sa perfection, en lui
causant quelques rougeurs ; mais, comme elle étoit
blanche, qu'elle avoit les yeux beaux, la bouche belle,
qu'elle étoit de belle taille et blonde, elle avoit tout-à-
fait en elle l'air de la grande beauté.
Le cardinal Mazarin alla aussi prendre congé de
Madame, que sa couche devoit retenir encore quelque
temps à Saint-Germain ; et de son appartement pas-
sant à celui de M. le duc d'Orléans, il fut reçu de ce
prince froidement. 11 lui dit, parlant de l'affaire pré-
sente 1 , qu'il n'étoit pas en volonté de souffrir cet af-
front. Ce fut le même terme dont il se servit pour expri-
mer son ressentiment ; et cela fut cause que le ministre
ne put pas retourner à Paris jouir de la paix qu'il avoit
achetée si chèrement, sans craindre de nouvelles in-
quiétudes. Ce même jour, le Roi et la Reine, le prince
de Condé et toute la cour se rendirent dans cette cé-
lèbre ville, où, selon la légèreté ordinaire des peuples,
la Reine fut reçue avec des témoignages extrêmes d'une
grande joie.
Deux jours après, le duc d'Orléans alla au Palais-
Royal, accompagné des princes lorrains, du duc de Ne-
mours *, des ducs de Candale et de Brissac 8 , et de
quantité de personnes de grande condition. Tous les
mécontcns du royaume allèrent s'offrir à lui. la presse
fut grande au Luxembourg : on y pestoit publique-
ment contre la Reine et son ministre ; et M. le prince,
* Le chapeau de cardinal promis à l'abbé de La Rivière et donné au
prince de Conti. f. r.
* Charles-Àmédée de Savoie.
* Louis de Cossé, mort en 1661. 11 avait épousé Marguerite de Gondy.
fiœur de la duchesse de Retz, et se trouvait ainsi proche parent, par al-
li mec, du coadjuteur. f. r.
CHAPITRE XXVIII. - 4648. 251
étaut du parti de la cour, ne reçut pas en cette occasion
tant de marques de la bonne volonté publique et parti-
culière qu'en reçut de toutes parts le duc d'Orléans.
Ce prince se plut dans cet applaudissement, et ces
belles apparences le flattèrent. Il dit un jour devant
tout le monde que la Reine étoit une ingrate, que son
ministre étoit un fourbe, et qu'il manquoit de parole
à ses amis. Selon ce qui paroissoit du ressentiment du
duc d'Orléans, il semblqit que toute la cour étoit prête
de se brouiller. Ce qui s'accordoit aux désirs de beau-
coup de personnes qui travaillent à la mettre en cet
état.
Le cardinal, par cette douceur qui lui faisoit tou-
jours souhaiter de pouvoir satisfaire les personnes qu'il
craignoit , alloit se justifiant à ceux qui portoient les
intérêts de Monsieur. 11 protestoit de son innocence à
l'égard du respect qu'il avoit pour lui, et montroit avec
soin qu'il souhaitoit contenter son favori. Il assuroit
tous les amis de l'abbé de La Rivière qu'il avoit pro-
curé sa nomination avec autant de chaleur que s'il
avoit été son frère. Il disoit qu'il étoit au désespoir
de l'obstacle que M. le prince y vouloit mettre, et
oiïroit toutes les choses possibles pour le récompenser
du chapeau.
Plusieurs voyages se firent du Luxembourg au Pa-
lais-Royal par le maréchal d'Est fées et le marquis de
Seneterre, pour accommoder cette affaire ; et, comme
ils alloient souvent de nuit, ceux qui vouloient que le
duc d'Oriéans se révoltât tout de bon les appeloient
par dérision des oublieux, à cause de l'heure indue
qu'ils* prenoient pour négocier, et parce qu'ils vou-
loient faire entendre qu'ifefvetidoient de la marchan-
dise peu solide.
M. le prince étoit ravi de penser que cette petite
252 MÉMOIRES DE MADAME DE MOÎTEVHXE.
querelle chasseroit Monsieur de la cour, et qu'il de-
meureroit le maître du cabinet. Pour venir à ses fins,
il travaillent de tout son pouvoir pour détruire entière-
ment son compétiteur dans l'esprit de la Reine. 11 lui
faisoit sentir ses reproches avec toute leur laideur, et
l'assuroit souvent qu'il la garantiroit lui seul de tous
ses maux imaginaires. 11 lui disoit quelquefois en rail-
lant que la colère de ce prince n'a voit pas produit jus-
ques alors de grands malheurs ; qu'elle pouvoit dormir
en repos, et qu'elle n'avoit rien à craindre.
Le 4 du mois de novembre, le duc d'Orléans alla
voir Madame à Saint-Germain ; et ce même jour il y eut
comédie au Palais-Royal, pour -montrer à ce prince
que son mécontentement et son absence ne donnoient
pas de grandes inquiétudes à la. Reine. Il n'y eut que
ceux de la cabale du prince de Condé et les courtisans
ordinaires qui prirent leur part de ce plaisir. Les autres,
voulant montrer cette partialité au duc d'Orléans, n'y
parurent point. Il revint le lendemain, et fut au conseil
avec un visage rempli de chagrin. Mais, outre que son
ressentiment paroissoit fondé sur une chose trop petite
à son égard, on savoit trop bien qu'il avoit souvent
menacé sans faire de mal ; et on le connoissoit si pares-
seux, qu'il étoit presque impossible d'en avoir peur.
L'abbé de La Rivière publioit parlout qu'il étoit fâché
de ce qui se passoit ; qu'il n'étoit pas juste que la Reine
et Monsieur fussent mal ensemble pour ses intérêts
particuliers; que c étoit son maître qui vouloit se res-
sentir de l'outrage qu'il avoit reçu; et que, pour lui,
il ne demandoit rien. Son ambition trop excessive, qui
le portoit à ne vouloir que le chapeau, fut cause qu'il
refusa l'archevêché de Reims, et de l'argent qu'on lui
offrit; mais il comprit enfin que cette querelle ne pou-
vant pas demeurer en cet état, il falloit qu'elle allât à
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 253
l'extrémité, ou quelle prit le chemin de raccommode-
ment.
Parmi ceux qui s'étoient offerts au duc d'Orléans, le
duc de Mercœur et le duc de Bcaufort lui firent faire
leurs complimens, et témoignèrent vouloir s'attacher
à lui. Leurs offres furent reçues de ce prince avec joie.
Mais l'abbé de La Bivière gardoit toujours dans son
cœur un dessein particulier de s'accommoder. 11 vouloit
conserver les bonnes grâces de son maître, et craignoit
avec raison que, faisant la guerre, ceux qui lui seroient
nécessaires par leur épée lui seroient plus utiles que lui,
et lui raviroient peut-être le bien qu'il possédoit dans
la paix. 11 voulut donc remettre les choses dans un état
plus tranquille, et qui fût plus stable pour lui.
11 fît dire aux princes de Vendôme, sans leur pro-
mettre de liaison particulière, qu'il les serviroit auprès
de Monsieur, et qu'il étoit leur serviteur en son parti-
culier. Mais, craignant que ces princes ne se portassent
aux dernières extrémités contre le ministre, il fit con-
seiller au duc de Mercœur, par une tierce personne,
de recevoir les offres qu'on lui faisoit de la part du mi-
nistre, et lui fit promettre que Monsieur s'accommodant
avec la Reine sur les affaires présentes, il protégeroit
ses intérêts à la cour, et feroit son accommodement
avec les avantages qu'il pourroit souhaiter.
La colère du Luxembourg se mit en traité : le ma-
réchal d'Estrées et Seneterre proposèrent des condi-
tions de paix. D'abord le duc d'Orléans se déclara vou-
loir le retour des ducs de Vendôme, de Mercœur et de
Beaufort. Il demanda Montreuil pour le duc d'Elbœuf,
et dit qu'il vouloit faire sa charge de lieutenant général
du royaume, dont les droits lui donnoient un pouvoir
bien étendu dans l'État, et particulièrement dans les
armées. 11 vouloit aussi que le duc de Lorraine put
ir. 22
254 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
rentrer dans son pays, et qu'il lui fût permis de traiter
avec nous.
Ces propositions se firent à Le Tellier, que l'abbé
de La Rivière avoit souhaité employer dans ce traité
plutôt qu'aucun autre. Elles furent reçues de la Reine
avec étonnement. M. le prince en fut surpris, qui ne
croyoit pas que le duc d'Orléans put porter ses resscn-
timens avec cette hauteur ; çt le cardinal en demeura
fort embarrassé. Peadant quç le cabinet s'occupoit à
éviter cet orage, Monsieur s'en ,alla à Saint-Germain
recevoir les louanges que Madame donna à sa généro-
sité ; et ses applaudissement lui.plurent infiniment. La
Reine envoya le maréchal d'Estrées et le marquis de
Seneterre trouver ce prince, pour lui faire connoîlre
le tort qu'il se faisoit de demander au Roi des choses si
préjudiciables à son service.
A leur retour, la Reine, qui les âttendoit avec im-
patience, les fit passer dans son cabinet avec elle, pour
savoir si leurs raisons n'avoient point adouci l'ame de
Monsieur. Mais ils rapportèrent que non, et qu'il tenoit
ferme sur les demandes qu'il avoit faites. Comme am-
bassadeurs, ils représentèrent les plaintes de ce prince,
et justifièrent autant qu'ils purent ses prétentions ; car
ils n'aimoient pas le prince de Condé, et la grandeur
de Monsieur ne leur auroit point déplu. La Reine en
sortant de cette conversation parut émue, et nous vîmes
par l'altération de son visage qu'elle étoit fort touchée
du procédé du duc d'Orléans.
Le cardinal, malgré sa politique ordinaire, parut
mélancolique ; et M le prince, qui peu de jours aupa-
ravant montroit tant de gaieté, diminua de sa joie. H
voyoit avec regret cet adversaire prendre le chemin des
hautes prétentions, et avoir déjà de son parti les plus
considérables pçrsonpes de l'État. La Reine, étant en
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 255
peine de la colère de Monsieur, tint un conseil entre
M. le prince et son ministre, ou furent entamées beau-
coup de matières de grande conséquence. Car ces trois
personnes, voyant que cette affaire pouvoit aller à la
guerre civile, conclurent qu'aux maux extrêmes il falloit
apporter des remèdes de même nature. Du moins ils les
proposèrent pour faire paroître vouloir s'en servir, afin
d'effrayer Monsieur, et dissiper par la peur ce qui pa-
roissoit procéder d'une grande hardiesse. L'abbé de La
Rivière, qui sut aussitôt quelques particularités de ce
conseil, s'en étonna ; car il est naturel de craindre ce
que les événemens de la cour ont accoutumé de pro-
duire. H savoit néanmoins que le ministre devoit croire
que, lui hors du poste où il étoit, celui qui auroit pris
sa place dans les bonnes grâces de son maître auroit pu
être plus dangereux que lui, et qu'il ne vouloit pas
conduire l'esprit de ce prince aux dernières extrémités
qu'on pouvoit craindre. Mais toutes ces choses ne le
rassurèrent pas : il crut que sa plus grande sûreté étoit
la paix, et il ne se trompoit pas.
Les propositions qui a voient été faites contre lui, et
les soupçons importons qui regardoient son maître,
l'obligèrent de s'en déclarer. Par cette voie il s'attira
le blâme de tous ceux qui approchoient de Monsieur,
qui vouloient par leur injuste passion qu'il le poussât
à la guerre. Ils dirent de lui qu'il étoit faible et lâche
de se lier tout de nouveau avec le ministre, puisqu'il
voyoit que toute la France rcgardoit le duc d'Orléans
comme celui seul qui les pouvoit tirer de sa domi-
nation.
Mais ce favori, voulant aller à ses fins, profita, à l'é-
gard du cardinal Mazarin, du murmure qui se faisoit
contre lui comme d'une marque assurée de ses bonnes
intentions. 11 lui fit dire qu'à moins qu'il ne vît son
256 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
maître poussé à bout, il lui donnoit sa parole et sa foi
de ne le porter jamais à la guerre par la considération
de ses intérêts. En même temps le prince de Condé.
pressé par le cardinal, lui envoya dire aussi qu'il lui
donnoit sa parole de faire son possible pour lui laisser
la nomination de la France, et travailleroit à Rome
pour obliger le Pape à faire le prince de Conti, son
frère, cardinal par grâce. Ce prince prétendoit la mé-
riter par sa qualité de prince du sang, plus grande en
effet que celle des petits souverains d'Italie, qui en peu-
vent nommer pour eux.
Malgré les offres de M. le prince, les choses parois-
soient s'aigrir davantage, à cause que Monsieur, qui
commençoit à être excité par sa colère, ne vouloitplus
venir au Palais-Royal. 11 avoit de la peine à parler aux
personnes qu'il vouloit haïr ; et ceux qui le connois-
soient disoient que si l'abbé de La Rivière vouloit le
forcer à faire plus long- temps le fâché, ses sentimensse
changeroient pour lui, et que la haine prendroit la place
de l'amitié. Ce favori, voyant ce relâchement, jugea
qu'il ne convenoit pas à son maître de quitter la cour ;
et ne voulant pas le voir s'engager à une guerre péril-
leuse dont le succès lui pouvoit être fâcheux, il se mit
à genoux devant lui pour le supplier d'aller au Palais-
Royal à son ordinaire, et de ne pas laisser à M. le prince
l'avantage d'être seul le maître du cabinet. Le duc
d'Elbœuf 1 , qui vouloit tirer ses avantages de cette di-
vision, pressa Monsieur de la même chose; mais ils
n'eurent pas le pouvoir de le persuader. Il fit semblant
d'avoir la goutte, et garda le lit quelques jours, dont
Madame et Mademoiselle, l'une sa femme et l'autre sa
fille, furent au désespoir; car elles virent bien que ce
4 Charles de Lorraine.
CHAPITRE XXVIII. — J648. 257
dégoût, et peut-être la peur de la prison le nécessite-
roit à s'accommoder : ce qu'elles ne vouloient pas du
tout.
La peur fut égale des deux côtés, au Palais-Royal
aussi bien qu'au Luxembourg. La fausse goutte de
Monsieur causoit beaucoup d'inquiétude à la Reine.
Elle commanda au régiment des Gardes de se tenir prêt,
et les gardes furent redoublées devant le Palais-Royal.
Ces ordres, dont le duc d'Orléans avoit été averti,
avoient augmenté sa frayeur; et les effets de sa crainte
en donnèrent à la Reine, qui, voyant le grand parti qui
seformoit sous le nom de ce prince, avoit sujet, selon
la mauvaise disposition des esprits, de se précautionner
contre tout ce que la malice des hommes est capable
de produire.
Quelques jours après que l'accommodement fut fait,
le cardinal avoua librement à l'abbé de La Rivière qu'il
avoit cru que Monsieur viendroit enlever le Roi; mais
alors ce prince étoit bien éloigné de cette pensée. 11 fut
même étonné de voir, par les préparatifs de la Reine,
qu'elle le regardoit déjà comme un ennemi déclaré qui
vouloit aller bien loin. Cependant l'effet étoit fort éloigné
des apparences. Ce prince, au lieu de se mettre dans le
chemin de la guerre civile, s'étoit mis au lit; et le repos
lui étoit si agréable que, pour l'avoir tout de bon, il fit
semblant d'en avoir besoin. Je ne sais même s'il ne
souhaita point d'être malade tout-à-fait, afin d'avoir
un prétexte de rompre tout commerce avec la guerre,
pour jouir plus tôt d'une paix plus profonde.
Le lendemain, les pourparlers recommencèrent, et
la frayeur qui avoit été commune aux deux partis les
sollicita de se mettre en état de ne rien craindre de part
et d'autre. Le prince de Condé avoit contribué de son
côté à faire finir la colère de Monsieur, par le désir
258 MÉMOIRES DK MADAME DE MOTTEVILLE.
qu'il avoit de complaire à la Reine et à son ministre.
Cependant quelques personnes l attachées à lui m'as-
surèrent qu'il souffroit de la peine de voir Monsieur
revenir à la cour. Les apparences d'un grand parti lui
avoient déplu ; mais ils disoient qu'il étoit si persuadé
que le duc d'Orléans, par son génie, étoit si peu capable
de soutenir long-temps les fâcheuses révolutions d'un
parti contre le Roi, qu'il étoit à croire que ses souhaits
alloient seulement à l'éloigner du cabinet, et qu'il
avoit espéré cet événement des conjonctures et du
temps.
D'autre côté, le duc d'Orléans avoit pénétré, par les
avis de ses serviteurs, dans les sentimens du prince de
Condé. Cette connoissance lui donna de l'émulation, et
le pressa davantage de se rejoindre à la Reine , afin de
ne pas faire une chose qui auroit pu devenir avanta-
geuse à M. le prince. L'abbé de La Rivière , dans ce
même désir, chercha les moyens de faire son accom-
modement. On parle, on traite, on négocie; et le mi-
nistre voulant satisfaire le duc d'Orléans, il le fit faci-
lement. Ceux qui ont l'autorité en main ont mille moyens
pour arriver à leurs fins.
Pour prémices de la paix, Monsieur vint chez la
Reine lui faire une simple visite, qui fut de concert assez
froide pour éviter de joindre en si peu de temps les deux
extrémités. Mais, pour marque de leur réconciliation,
la Reine fit de grandes plaintes de ce que ceux qui
avoient pris le parti de Monsieur avoient cessé de la
voir. Cela fut cause que ce prince pria ses amis et ses
serviteurs d'aller au Palais-Royal. Ils le firent, et la
cour de la Reine reprit aussitôt sa première face. Cette
princesse, qui vouloit du repos, fut fort contente quand
1 Le duc de Rohan et quelques autres familiers du prince de Condé.
[Note de l auteur.)
I
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 559
on vint lui dire que son grand cabinet étoit rempli de
beaucoup de personnes attachées aux intérêts du duc
d'Orléans.
Pendant ce calme apparent , Le Tellier fit beaucoup
de voyages au Luxembourg , et il eut de grandes confé-
rences avec la Reine et le duc d'Orléans. L'abbé de La
Rivière et lui passèrent ensemble une journée aux Char-
treux; et ce négociateur obligea Monsieur de revenir
au conseil sans cette grande foule qui l'environnoit de
puis son mécontentement, afin de commencer à mon-
trer quelque confiance.
Le 13 du mois, l'abbé de La Rivière alla voir le mi-
nistre, qui commença sa réception par l'embrasser
étroitement , l'assurant de son amitié et de ses bonnes
intentions à le faire cardinal. Il lui fît mille sermens de
n'avoir nullement contribué à ce qui étoit arrivé, lui
montra d'avoir appréhendé Tunique domination du
prince de Condé ; et après ces premiers discours ils en-
trèrent en matière, et demeurèrent d'accord de toutes
les conditions de leur accommodement.
Le premier article dont ils parlèrent fut de la grande
affaire qui étoit la cause de toutes les autres. Le cardi-
nal promit à l'abbé de La Rivière que le Roi et la Relfae
feroient leur possible pour faire qu'il pût être satisfait ;
que le duc de Mercœur reviendroit à la cour, et rentre-
roit dans les bonnes grâces de la Reine et du ministre :
ce qui étoit déjà fait par le ministre même; que Mon-
treuil seroit remis entre les mains du duc d'Orléans ,
pour le donner à qui bon lui sembleroit ; que la Reine
consentiroit à l'accommodement du duc de Lorraine,
dont néanmoins on ne devoit parler que par forme et
pour contenter Madame ; que tous ceux qui s'étoient
déclarés en faveur du duc d'Orléans ne seroient pas
moins considérés de la Reine que les autres qui étoient
260 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
demeurés dans son parti, et que Sa Majesté trouveroit
bon que Monsieur les protégeât dans leurs intérêts.
Le même soir, le cardinal Mazarin présenta le duc de
Mercœur à la Reine, dont le protecteur apparent étoit
le duc d'Orléans, quoiqu'on sût déjà qu'il s'étoit fait des
amis du ministre par madame d' Ampus, sa parente du
côté de la duchesse de Beaufort, son aïeule, la maîtresse
de Henri le Grand. Madame d' Ampus, suivant l'exemple
de cette duchesse du règne passé, avoit des amans fort
indignes d'être comparés à des rois, mais qui ne lais-
soient pas d'être utiles à ses intérêts; et un d'eux, Ita-
lien et créature du cardinal, par le commerce qu'il avoit
avec elle, avoit fait cet accommodement.
Le lendemain, l'abbé de La Rivière étant allé voir le
ministre, après avoir eu avec lui une longue conversa-
tion sur toutes les affaires présentes, le cardinal se mit
dans son carrosse et alla faire une visite à Monsieur au
Luxembourg. Il y fut bien reçu ; et ce prince, après lui
avoir fait un traitement favorable, alla trouver la Reine,
suivi du ministre et de son favori; et ce fut là que leur
réunion se confirma tout-à-fait, au grand contentement
des parties. Par cette paix, la joie fut entièrement réta-
blie à la cour, à la réserve de Madame, qui se voyoit.
par cet accommodement , hors de toute espérance de
tirer le duc de Lorraine son frère de l'état où il étoit.
Elle connut facilement que l'article qui le regardoit étoit
fabuleux, qu'il seroit sans effet , et mis sur le papier
seulement pour se moquer d'elle. Mademoiselle ne fut
pas plus contente.
Le soir de cet accommodement, la Reine nous conta
que l'abbé de La Rivière lui avoit protesté qu'il avoit
été au désespoir de s'être vu, quelque temps, la cause de
ses chagrins, et qu'il lui en avoit demandé pardon avec
beaucoup d'humilité. Nous vîmes, par ce qui arriva le
CHAPITRE XXVIII. — 4648. 261
lendemain, que l'article secret du traité de cette paix
étoit qu'il entreroit au conseil, attendant que la Reine
le pût faire cardinal. Il fut reçu en qualité de ministre
d'Etat, avec une grande satisfaction de son maître. Ce
prince crut qu'il lui étoit avantageux d'avoir une de ses
créatures en cette place, et que cela le rendroit quasi le
maître des affaires.
Cette grâce faite à l'abbé de La Rivière donna une
ample matière de discourir à ceux qui désapprouvent
toutes les actions des hommes, et qui mettent au rang
des malheurs de la patrie tout ce qui arrive. Ils blâ-
mèrent le ministre d'avoir élevé La Rivière, et blâmè-
rent aussi l'abbé de La Rivière d'avoir fait cette paix.
Ils en disoient des raisons que l'iniquité seule pouvoit
faire naître dans leurs esprits, et qui étoient des mar-
ques bien fortes de leur corruption et de leur dérègle-
ment, puisqu'ils paroissoient avoir désiré que le duc
d'Orléans eût pu faire un parti en France. Ces perni-
cieuses pensées étoient criminelles en eux; et, à l'égard
du duc d'Orléans, ils avoient peu de raison de les sou-
tenir. Les victoires, d'ordinaire, ne suivent pas les ré-
voltes; et c'est toujours un malheur à un prince du
sang de se séparer de son Roi.
Mais, sans s'amuser à deviner ce que l'avenir auroit
pu produire , ni au discernement de ce qui étoit possi-
ble dans le tempérament de l'esprit de Monsieur, oncle
du Roi , le vrai est que l'abbé de La Rivière dit à ses
amis qu'il eût été inconsolable s'il s' étoit vu la cause
des désordres qui auroient pu arriver de cette brouille-
rie ; et qu'il croyoit, quoi qu'il en arrivât, qu'il ne s'en
repentiroit jamais. La Reine, lasse de tant de persécu-
tions, reçut de la consolation de cet accommodement,
qui, venant ensuite de celui qu'elle avoit fait avec le par-
lement, lui donnoit lieu d'espérer quelque trêve à ses mi-
262 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
sères. Elle se trompa dans son espoir, et ne demeura pas
long-temps sans connoitre par expérience que sa cou-
ronné et le repos étoient incompatibles, et que le trône
ressemble, par son élévation, aux grands édifices qui,
parleur hauteur, sont plus souvent exposés aux grands
orages.
La marquise deSenecé, dame d'honneur de la Reine,
ayant su plaire au cardinal par ses nièces, qu'elle avoit
reçues auprèsd'elle 1 , lui demanda, pour toute récom-
pense' des longs services qu'elle avoit rendus à la Reine,
que sa fille la comtesse de Fleix pût avoir le tabouret.
Cette dame avoit beaucoup de vertu et de mérite : elle
avoit de plus une douceur accompagnée d'une appa-
rente modération qui la rendoit plus propre à la société
que madame de Senecé sa mère. Mais son ambition
n'en étoit pas moins forte : et comme veuve du feu comte
de Fleix, de la maison de Foix, elle prétendoit se pou-
voir compter au rang des princesses. Je ne veux point
entrer dans la discussion de la justice de ses préten-
tions : je ne suis pas assez savante dans l'histoire pour
l'oser entreprendre ; mais il est certain que cette fa-
mille avoit toujours prétendu qu'elle devoit posséder
les prérogatives accordées à ceux de cette qualité;
Ce grand et illustre Gasfton de Foix étoit de leur bran-
che. 11 eut deux de ses sœurs dont Tune fut reine d'Es-
pagne et l'autre de Hongrie; et, par cette dernière, les
enfans de la comtesse de Fleix avoient l'honneur d'être
parens de la Reine. Par toutes ces grandeurs, il semble
qu'elle pouvoit aspirera ce haut rang d'honneur. Biais
cette prétention étoit traitée de chimérique par le plus
grand nombre : des uns, par cette naturelle envie qui se
glisse dans nos amfcs contre la prospérité du prochain ;
* Voy. tome I er , p. 367 et suiv., el tpme II, p. 20.
CHAPITRE XXVIli - 1648. *63
des autres, par leurs intérêts, c'est-à-dire pour avoir de
pareilles prétentions. On disoit contre eux que leur
maison étoit de Grailli, dans laquelle celle de Foixétoit
. entrée, et qu'ils en avoient pris le nom : ce qui est vé-
ritable. Mais ce changement avoit été fait avant Gaston
deFoix, qui, sous Louis XII, fut traité de prince, et
que ce grand roi aima non-seulement comme son ne-
veu, mais comme son enfant.
Madame de Senecé obtint enfin ce qu'elle avoit de-
mandé, et sa fdle eut le tabouret. Cette prétendue chi-
mère réveilla celles de plusieurs maisons du royaume,
qui a cet avantage par-dessus les autres d'avoir beau-
coup de princes et beaucoup de particuliers qui pré-
tendent l'être. Si bien qu'on peut quasi dire que la cour
est remplie de grands seigneurs sans avoir beaucoup de
noblesse bien entière ; car la France est en cela diffé-
rente de l'Allemagne, où les races illustres ne se mésal-
lient jamais. Tous ceux donc qui par leurs aïeux avoient
dans leurs maisons de la grandeur, par des alliances de
femmes descendues de ceux qui étoient autrefois maî-
tres et souverains des provinces de France, demandèrent
la même prérogative que celle qui venoit d'être accor-
dée au sang de Foix. Chaque grand seigneur se plaint
de la Heine et du ministre, et tous prennent parti, les
uns en Orléans, les autres en Condé, et les plus fins
s'adressent au ministre : tous pour être soutenus dans
leurs prétentions et réussir en leurs desseins.
Le feu Roi avoit donné des brevets de duc aux mar-
quis de Liancourt et de Mortemart, premiers gentils-
hommes de sa chambre , et à quelques autres ; mais
leurs femmes n'avoient point encorele tabouret, à cause
que les duchés de leurs maris n' étoient point passés au
parlement. Dans cet embarras , le ministre se résolut
de le faire donner par la Reine à celles dont les maris
264 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
avoient des brevets anciens, et en donna de nouveaux à
ceux qui le pressoient de leur donner de l'élévation, ou
pour être de ses amis particuliers, ou par le droit de
leur grandeur vraie ou fausse.
Le maréchal de tiramont, le maréchal d'Estrées et le
maréchal de La Meilleraye furent faits ducs ; et le comte
de Châtillon eut aussi un brevet de duc, au lieu du bâ-
ton de maréchal de France que M. le prince avoit déjà
demandé pour lui. Le comte de Miossens, qui préten-
doit être de la maison d'Albret, étoit du nombre de
ceux qui aspiroient à ces dignités ; mais il fut remis à
un autre temps pour obtenir l'un ou l'autre. La mar-
quise de Senecé, non contente d'avoir procuré cet avan-
tage à ses petits-enfans, voulut aussi demander la même
faveur pour elle, et prétendit que cette marque d'hon-
neur seroit affectée à sa charge ; mais elle fut refusée,
et .on ne crut pas devoir satisfaire son ambition en toutes
choses.
Le maréchal de Villeroy, gouverneur du Roi, qui
n'avoit point d'ancien brevet de duc, et qui n'eu eut
point alors de nouveau, se plaignit hautement et parut
mal content d'être traité différemment des autres. Il
avoit toujours conseillé au cardinal de ne se pas laisser
entamer là-dessus, lui disant que s'il commençoit d'en
satisfaire quelqu'un, il seroit accablé de toutes les pré-
tentions des grands du royaume. Si bien que, désap-
prouvant une chose dont il recevoit alors du dommage,
il est à croire qu'il fut rempli de beaucoup d'amertume:
mais, comme il étoit dans un poste à se faire considérer,
bientôt après il eut sa part. Il estima le don sans esti-
mer la manière de le donner, parce qu'il n'approuvoit
pas que le cardinal en eût fait une si grande largesse.
La Saint-Martin passée, il sembla que le parlement
et les cours souveraines ne se vouloient pas contenir
CHAPIIRE XXVIII. — 1648. 265
dans les termes de cette déclaration dernière, qui vrai-
semblablement devoit donner la paix à la France, et
mettre fin à toutes les mauvaises dispositions qui avoient
paru dans les esprits. La cour des aides donna un arrêt
qui défendoit à tous particuliers de faire nulles avances
au Roi, quelque besoin qu'il en eût. Il arriva aussi
quelque petit différend entre le parlement et le chan-
celier sur la chambre de redit, qui ne fut pas agréable
à la cour. Il n'étoit pas difficile de juger par toutes ces
choses que la cour étoit encore menacée de quelque
trouble 1 , et que ce qui étoit passé n'étoit que les mar-
ques de l'avenir.
Le courrier du prince de Conti, qui avoit porté à
Rome le changement de la nomination en sa faveur,
rapporta que la prière que le duc d'Orléans avoit faite
au Saint-Père, conjointement avec M. le prince, de
vouloir donner deux chapeaux et d'en donner un par
grâce au prince de Conti, n'avoit pas été bien reçue.
Le Pape avoit répondu que cela ne se pouvoit, et qu'il
n'en avoit qu'un à donner. Sur cette réponse, l'affaire
de l'abbé de La Rivière produit de nouvelles négocia-
tions ; et le duc d'Orléans persiste à vouloir que la no-
mination de France soit pour son favori.
Comme les désirs des hommes sont en eux tantôt
forts et quelquefois plus foibles, le prince de Condé
ayant d'autres grands intérêts où le consentement du
duc d'Orléans lui étoit nécessaire, il se résolut de laisser
la calotte rouge à l'abbé de La Rivière, et de prétendre
par lui cette grâce du Pape. Le refus qui lui en avoit été
1 Retz dit : a Cette chaleur revint avec la Saint-Martin. 11 semble
que tous les esprits étoient surpris et enivrés de la fumée des vendan-
ges ; et vous allez voir des scènes au prix desquelles les passées n'ont
été que des verdures et des pastourelles.
Orner Talon dit aussi que aies mêmes factions continuèrent,» etc. f.r.
h. 23
k 20G MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
fait lui avoit déplu, et la difficulté qu'il -avoit rencontrée
lui fit croire que sa grandeur souffrirait quelque dimi-
nution à Tégard des pays étrangers, s'il n'obtenoit le
chapeau à sa seule considération. De tous côtés on dé-
pêche de nouveaux courriers à Rome, et le plus inté-
ressé y envoie de l'argent, qui étoit la meilleure voie
de parvenir à son dessein. Le cardinal Mazarin fut sa-
tisfait de l'état des choses : il vit les princes contens,
et l'abbé de La Rivière avec quelque embarras qui
pourroit le priver de la pourpre. Il n' avoit nul empres-
sement de l'en voir revêtu. Car un homme égal à lui,
qui auroit dû porter hautement les intérêts de son
maître, ne désirant plus rien, n' auroit peut-être pas été
si soumis.
M. le prince avoit dessein de faire donner le Havre
au duc de Longueville son beau-frère : ce que madame
de Longueville sa sœur désiroit ardemment. Il se ser-
vit, à l'égard de l'abbé de La Rivière, de .cette facilité
qu'il avoit eue à lui céder le chapeau, afin de l'obliger
à le servir auprès de Monsieur dans cette prétention ; et
ces deux intérêts firent une espèce d'engagement entre
M. le prince et ce favori. Il fut aussitôt remarqué par
le ministre, et reproché par lui à l'abbé de La Rivière,
qui s'en excusa en homme, qui vouloit aller à ses fins.
Ceux du parlement, qui ne vouloient point de repos,
demandèrent à s'assembler. Ils témoignèrent avoir de
l'aversion pour le bon traitement de la Reine; et,
comme ils la croyoient offensée, ils ne pouvoient se con-
fier en elle, ou plutôt ils appréhendoient que si le mi-
nistre se rétablissoit dans une entière puissance, il ne
devînt plus vindicatif. Pour cette raison ils méprisoient
ses grâces et en vouloient continuellement de nouvelles,
et surtout ils vouloient incessamment travailler à son
abaissement.
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 267
Le t5 du mois, ayant tous unanimement demandé
l'asseiùblée des chambres, ils l'obtiennent de leur pre-
mier président, qui sous divers prétextes les en avoit
empêchés. La Reine, voyant leur opiniâtreté, se résolut
d'y envoyer les princes avec les ducs et pairs. Cet ac-
compagnement étoit ordonné afin d'éblouir les jeux
du public, et qu'elle parût avoir non-seulement la pro-
tection du duc d'Orléans et du prince de Condé, en
quoi H sembloit que consistoit toute sa force, mais
aussi l'affection des grands du royaume. On voulut par
là leur montrer l'union de la cour, et que la Reine ne
manquoit pas de serviteurs pour la défendre et la
servir.
Plusieurs questions furent agitées par les esprits
mutins de cette compagnie, qui le furent extrêmement
ce jour-là. Ils se plaignirent de ce qu'on avoit manqué
à quelques points de la déclaration dernière. Le prési-
dent Viole 4 dit tout haut qu'il y avoit non-seulement
de grands sujets de plaintes, mais que plusieurs autres
désordres de l'État demandoient qu'on pensât tout de
bon à y remédier; qu'il falloit, pour guérir tant de plaies,
couper le mal dans sa racine : voulant par ces paroles
signifier letninistre ; que les gens de guerre qui n'étoient
pas payés faisoient mille désordres; qu'il y avoit un
certain colonel auprès de Paris qui pilloit et faisoit
beaucoup de maux, et qu'il étoit yenu exprès pour faire
peur aux Parisiens ; que la personne du Roi souffroit
par le mauvais gouvernement de ses ministres ; que sa
cuisine étoit renversée la plus grande partie de l'année,
et que ses officiers bien souvent n'avoient point d'argent
pour l'entretien de sa maison ; que les premières per-
1 Retz dit que « le président Viole avoit été toute sa vie un homme
de plaisir et" de nulle application à son mestict... 11 esloit aussi ami in-
timissime de Chavigny. »
268 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
sonnes de la cour étoient privées de leurs charges 1 ; et
qu'enfin, si on vouloit plus ponctuellement examiner
les choses, il ctoit prêt de les exposer au public, et de
nommer ceux dont il vouloit parler.
Sur ce discours, le duc d'Orléans voulant l'inter-
rompre, il s'en plaignit, et lui dit qu'il avoit droit de
parler en ce lieu ; qu'il savoit le respect qu'il lui devoit,
et qu'il auroit souhaité, pour le bien de l'État, que lui
et M. le prince eussent voulu entrer dans les sentimens
de sa compagnie pour penser aux remèdes de tant de
maux.
Le prince de Condc lui repartit fort aigrement que
c'étoit à eux d'écouter ce que Monsieur et lui leur vou-
droient dire, et point à aucun de ce corps à se mêler
d'affaires d'État, mais seulement à juger les différends
du tiers et du quart ; que ce colonel dont il se plaignoit
étoit une chimère toute pure ; que lui, qui connoissoit
assez les gens de guerre, n'avoit jamais ouï parler de
celui-là ; que ce n'étoit point à eux aussi à se mêler
des affaires domestiques du Roi ; que les capitaines des
Gardes avoient failli à l'égard de la Reine, en lui dés-
obéissant; que, Sa Majestéétantbonnecommeellel'étcit.
on pouvoit espérer qu'elle leur pardonneroit ; que pour
la cuisine du Roi qui avoit été renversée, c'étoit à lui
comme grand maître de sa maison à y remédier; que
c'étoit la faute de quelques officiers, mais qu'il sauroit
bien les en punir, afin que cela n'arrivât pas une seconde
fois.
En leur disant toutes ces choses, il y ajouta le ton
menaçant* : ce qui étonna toute la compagnie; car en
d'autres occasions il avoit épargné le parlement, et ce
4 11 veut parler des capitaines des Gardes.
* Selon Retz, « Ton prétendit même qu'il avoit fait un signe du petit
doigt, par lequel il parut menacer. Il m'a dit souvent depuis qu'il n'en
CHAPITRE XXVIII. — 1(H3. 269
Viole étoit lié avec Chavigny qu'il aimoit. Mais cette
rigueur présente étoit fondée sur quelques intérêts par-
ticuliers qui le nécessitoient de vouloir obliger le mi-
nistre. Et de plus il avoit toujours observé de répondre
fortement à Viole, afin de montrer à la Reine que l'a-
mitié qu'il avoit pour ses amis ne l'empêchoit pas de
satisfaire à ce qu'il lui devoit.
I) est à croire aussi qu'il vouloit remplir la place
que le duc d'Orléans venoit de perdre dans le cœur de
la Reine, par cette dernière brouillerie qui les avoit
pensé séparer ; et qu'en même temps il vouloit pnnir
cette compagnie de l'affection qu'elle témoignoit avoir
pour le duc d'Orléans, qui tout au contraire, par cette
même raison voulant reconnoître les obligations qu'il
avoit à beaucoup de particuliers du parlement, ne
vouloit pas en fâcher un. Il en usa donc plus modéré-
ment dans cette occasion, et laissa à M. le prince la
gloire d'avoir donné des marques de son zèle au bien
de l'État, et à la personne du Roi et de la Reine. Ce
jour se passa en disputes : ils ne conclurent rien, et
toutes choses furent remises au lendemain.
Cette seconde journée ne fut pas plus douce que les
autres. Le président de Novion représenta les droits
du parlement, le pouvoir qu'ils avoient de se mêler des
affaires de l'État, puisque c étoit entre leurs mains que
les rois ven oient faire leurs sermens ; que c'étoit à eux
à donner des régens et des régentes au royaume, et
parla de plusieurs choses de cette nature. Ce fut pour-
tant sans emportement, et avec des termes plus respec-
tueux qu'à l'ordinaire. Ils dirent aussi que depuis le
changement du surintendant on avoit reçu seize mil-
avoit pas eu la pensée. Ce qui est constant est que la plupart des con-
seillers le crurent, que le murmure s'éleva, et que si l'heure n'eût
sonné, les choses se fussent encore plus aigries. » f. r.
25
270 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
lions, sans que les gens de guerre ni aucun des parti-
culiers eussent été payés. Le duc d'Orléans l'avoua
librement, et dit en général en quoi ils avoient été em-
ployés. Enfin leur arrêté fut de s'assembler chez le pre-
mier président pour examiner tout de nouveau la dé-
claration, afin que, sur les articles en q'uoi on auroit
contrevenu de la part du Roi, très-humbles remon-
trances fussent faites à "la Reine, pour la supplier d'y
remédier.
Cette conclusion fut agréable à la Reine, qui, jugeant
de la mauvaise volonté des parlementaires par leur
procédé, trouva dans cette suspension d'armes un
bonheur considérable, parce qu'elle lui donna du temps
pour aviser aux remèdes d'un mal qu'elle voyoit em-
pirer continuellement, malgré tout ce qu'elle avoit fait
pour tâcher de le faire finir.
Les soudaines mutineries des Parisiens étoient aussi
de grandes marques de la corruption universelle des
âmes et des esprits. Ce feu, qui s'allumoit aisément,
n'avoit pas besoin pour subsister de matières solides.
Les mécontens faisoient courir des bruits ridicules,
pour persuader le peuple que la Reine vouloit se venger
et faire saccager Paris. Ils croyoient ces illusions avec
facilité de leur part; et à l'égard de la Reine, elle lui
causoit de véritables maux. On publia par des libelles
que la nuit de Noël devoit produire de funestes évenc-
mens ; et ceux qui vouloient persuader cette fausseté,
paroissoient avoir une méchanceté bien effective.
Le peuple, qui recevoit toutes ces rêveries sans les
examiner, se laissoit emporter à une grande haine con-
tre la Reine. Il n'y avoit point de rues ni de places pu-
bliques qui ne fussent remplies de placards diffamatoi-
res. 11 y avoit un poteau au bout du Pont-Neuf qui, tous
les matins, se trouvoit rempli de vers satiriques, où le
CHAPITRE XXVIII. — 1648. 274
respect qui est dû aux personnes royales étoit impuné-
ment violé. La Reine savoit toutes ces insolences, sans
qu'elle en reçût beaucoup de peine. L'iniquité de ceux
qui abusoient de la crédulité du peuple lui faisoit hor-
reur, et les Parisiens trompés lui faisoient pitié. Sans
s'étonner ni se laisser toucher de tout ce que la malice
et l'ignorance faisoient naître, elle vivoit tranquille-
ment, et comme une personne qui avoit l'ame assez
forte pour se soutenir dans cet état.
Les fêles de Noël arrêtèrent pour quelques jours les
inquiétudes publiques. La Reine n'alla point au Val-de-
Grâce selon sa coutume, afin de rassurer le peuple, qui
croyoit toujours qu'elle leur vouloit enlever le Roi. Mais
toute sa prudence n'empêcha pas qu'aussitôt après les
fêtes cette mauvaise humeur des Parisiens ne vînt la
troubler malgré elle, et donner de nouvelles agitations
à son ministre. Il commençoit à désespérer de la santé
de l'État, et voyoit clairement qu'il falloit, pour guérir
sa maladie, lui donner des remèdesempiriques.
Les gens du Roi vinrent demander audience à la
Reine de la part du parlement, pour lui faire des re-
montrances sur plusieurs abus prétendus qui se com-
mettoient contre le service du Roi. Elle leur répondit
qu'elle les écouteroit volontiers ; mais qu'il falloit atten-
dre que M. le duc d'Orléans fût en état d'y être, qui
depuis quelques jours étoit malade de ses gouttes. Pour
occuper cette compagnie, la Reine leur envoya une dé-
claration, par où elle demandoit qu'il fût permis d'em-
prunter de l'argent pour le service du Roi à dix pour
cent. Le parlement en murmura hautement, et trouva
mauvais que la cour des aides l'eût vérifiée.
Le coadjuteur avoit demandé le gouvernement de
Paris ; on le lui avoit refusé, et par conséquent il n'é-
toit pas plus satisfait du ministre que par le passé. Il fit
272 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
sous main inspirer aux curés de Paris le désir de se mê-
ler d'affaires d'État. Cette occupation leur parut belle,
particulièrement en cette occasion, où Ton pouvoit tout
faire sous un prétexte de conscience qui paroissoit fort
plausible au public. Ils s'assemblèrent et l'allèrent
trouver en corps, pour lui représenter qu'ils avoicnt
droit de s'opposer aux prêts que le Roi demandoit,
parce que c' étoit une usure qui avoit été tolérée jus-
ques alors, mais non jamais permise; et que si les
cours souveraines y passoient, ce seroit autoriser le
péché.
Cette action des curés, qui en soi pouvoit être bonne,
mais qui paroissoit venir du coadjuteur \ incommoda
le ministre. 11 eut peur que le parlement ne profitât de
cette conjoncture pour le tourmenter davantage ; car
on y proposoit déjà de faire des consultations avec la
chambre des comptes sur cet article. Toutes ces choses
obligèrent la Reine de retirer sa déclaration, et de ne
plus parler des besoins ni des affaires du Roi. Ainsi le
coadjuteur donna des preuves de ce qu'il étoit capable
de faire, et se vengea promptement de la défiance
qu'on avoit eue de lui, en attendant que de nouvelles
matières pussent lui donner lieu d'en faire davan-
tage.
Le maréchal de Villeroy, le dernier jour de cette an-
née, dans l'attente de la duché, fut reçu ministre dans
le conseil du Roi, où il y avoit peu de personnes qui en
capacité le pussent surpasser. Il étoit modéré, naturel-
lement équitable, complaisant, humble et habile tout
1 Loin de s'en cncher, Retz s'en vante dans ses Mémoires : a Je lis.
dit-il, une assemblée fameuse de curés, de chanoines, de docteurs, de
religieux; et, sans avoir seulement prononcé le nom du cardinal dans
toutes ces conférences, où je faisois, au contraire, toujours semblant de
l'épargner, je le fis passer en huit jours pour le juif le plus convaincu
qu'il fût en Europe. » f. r.
CïlAPITRK XXVIII. — 4648. 273
ensemble. Il a quasi toujours été haï du cardinal Maza-
rin, à cause de l'attachement qu'il avoit pour Château-
neuf, son intime ami. Et, malgré cette liaison, ce sage
courtisan a toujours trouvé le moyen de se conserver et
de se maintenir à la cour, en se soumettant bassement
à la souffrance delà faveur supérieure. Mais il ne laissoit
pas de servir ses amis selon sa possibilité, qui étoit
bornée en toutes choses.
De cette sorte finit Tannée 1648, qui n'avoit pas été
heureuse. Les épines y furent mêlées de peu de roses ;
et celle où nous allons entrer non-seulement n'aura
point de fleurs, mais les maux en seront si grands,
qu'il faudroit trouver des comparaisons plus fortes que
celle des épines, pour bien exprimer ce que nous y
sentîmes, et ce que la malice des factieux fit éprouvera
toute la France, tant à ceux qui souffrirent le mal qu'à
ceux qui le voulurent procurer aux autres; car la guerre
a ce malheur, qu'elle enveloppe souvent dans la souf-
france le victorieux avec le vaincu.
'274 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
CHAPITRE XXIX
(1649). — Rentrée à la cour de la duchesse île Vendôme. — État anar-
chique de la France. — Madame de Longueville entreprend de gou-
verner ses frères. — Anne d'Autriche, de concert avec Gondé et le
duc d'Orléans, se décide à secouer le joug du parlement. — Sa résolu-
tion de quitter Paris. — Alarmes dans la capitale. — Le gâteau des
Rois tiré au Palais-Royal. — La Reine s'échappe pendant la nuit (du
5 au 6 janvier) et se retire à Saint-Germain. — Madame de Longue-
ville refuse de la suivre. — Colère des Parisiens. — Madame de Mot-
te ville n'ose sortir de Paris. — Le parlement ordonne aux bourgeois
de s'armer. — Fureur du peuple. — Lettres du Roi et de la Reine à
messieurs de la ville. — La Régente commande d'affamer la capitale.
— Le parlement déclare Mazarin ennemi de l'État, et lève des trou-
pes et des impositions. — Madame de Motte ville, poursuivie par la
populace, se réfugie au Louvre. — Madame de Longueville se range
du parti des magistrats. — Elle est rejointe par le prince de Conli, le
duc de Longueville et le prince de Marsillac. — Le duc d' El bœuf
nommé général de l'armée du parlement.
[1649] La duchesse de Vendôme, après le raccom-
modement de son fils aîné le duc de Mercœur, vint sa-
luer la Reine, accompagnée delà duchesse de Nemours
sa fille. Toutes deux n'avoient point vu la Reine depuis
que le duc de Beaufort fut arrêté. Et quoique madame
de Vendôme eût plus de piélé que d'esprit, comme les
malheureux sont toujours aimés, on vit leur retour avec
joie, et on disoit alors que bientôt le duc de Vendôme
reviendroit à la cour. La Reine reçut ces princesses avec
bonté, et leur dit qu'elle avoit été fâchée que les empor-
temens du duc de Beaufort l'avoient forcée à le traiter
de criminel. Les factions qui troubloient l'Etat furent
avantageuses à cette famille ; car, à mesure que l'au-
torité du Roi diminue, celle des particuliers augmente,
et les ministres par conséquent manquent de pouvoir
CHAPITRE XXIX. - I64U. 275
pour soutenir ce qui leur paroit juste ou nécessaire.
La France étoit en tel état, qu'il étoit impossible
qu'elle pût subsister long-temps de cette manière. II
falloit que le Roi reprît de la puissance, ou que ses su-
jets lui ôtassent entièrement celle qui lui restoit; et
cette pensée devoii étire odieuse aux gens de bien. Le
Roi étoit foible, les princes avoieot trop de force, le mi-
nistre étoit décréil i té, et le parlement faisoit de trop
grandes entreprises contre l'autorité royale. Toutes
choses étoient hors des limites ordinaires : Tordre étoit
renversé ; et les Français, pour avoir trop de maîtres,
n'en connoissoient plus aucun. 11 falloit donc que dans
la cour quelqu'un de Paris formât le dessein de sur-
monter l'autre. Tous y travailloient. et chacun de son
côté n'oublioit rien pour y parvenir.
Pendant .que ce dessein occupe les premières person-
nes de l'État , madame de Longueville parut sur le
théâtre, pour y fournir, par son ambition, une ample
matière aux arrêts de la Providence divine. Cette prin-
cesse *, toute précieuse et toute brillante d'agrémens,
par son inclination naturelle étoit fort paresseuse. 11
sembloit qu'elle négligeât de plaire, et que son plus
grand plaisir étoit de ne, regarder ni estimer qu'elle
seule. Mais, le poison des passions ayant infecté son
cœur, cette tranquillité intérieure se changea d'abord
en d'agréables amusemens, qui devinrent dans la suite
de fâcheuses et turbulentes inquiétudes.
Les vœux du prince de Marsillac, comme je l'ai dit,
ne lui avoient point déplu ; et ce seigneur, qui étoit
peut-être plus intéressé qu'il n'étoit tendre, voulant
s'agrandir par elle, crut lui devoir inspirer le désir de
gouverner les princes ses frères. Comme elle étoit ca-
1 Voy. tome I er , p. 333 et suivantes.
27t> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLE.
pable d'une grande ambition, parce que celui en qui
elle avoit de la confiance en étoit entièrement possédé,
ce conseil lui plut. Elle vit que par cette voie elle au-
roit part à toutes les grandes affaires qui se passoient
à la cour, et toutes ces choses ensemble eurent le pou-
voir d'affoiblir sa raison et sa vertu. Elle avoit pris
le soin de persuader au jeune prince de Conti de se
faire cardinal, afin de plaire au prince de Condé, et le
laisser par ce moyen l'héritier de son partage. Le pro-
jet de cette princesse avoit été d'obliger M. le prince par
ce service à faire donner le Havre au duc de Longue-
ville. Mais ce dessein n'avoit point eu de succès ,• et
l'opposition du duc d'Orléans dont j'ai déjà parlé l'a-
voit fait évanouir. Le prince de Condé, par cette raison,
s'étoit aussi un peu relâché sur cette prétention ; car il
n'avoit point voulu fortement combattre toutes les dif-
ficultés qu'il y avoit trouvées ; et toutes ces propositions
étoient demeurées indécises.
Madame de Longueville, qui n'avoit tiré aucun avan-
tage de ses persuasions à l'égard du prince de Conti,
sentoit du chagrin de n'avoir pas réussi dans ses désirs,
et restoit malgré elle avec l'espérance d'un chapeau
pour ce prince, dont ni lui ni elle ne se soucioient pas
beaucoup 1 . Ce mauvais commencement ne servit qu'à
l'embarquer davantage avec les cabales qui se for-
moient contre la cour, où déjà elle avoit pris de fortes
liaisons. Elle voulut y engager M. le prince son frère
aîné ; mais elle ne le trouva pas disposé à se laisser
conduire à ce qu'elle souhaitoit, parce que ses desseins
alloient contre l'État, et que ce prince n'avoit pas de
facilité à se laisser corrompre sur ce sujet.
1 C'étaient, en etTet, Condé et la princesse sa mère qui avaient obtenu
du prince de Conti qu'il demanderait le chapeau de cardinal. Voy. lu
chapitre précédent, p. 2 43 et suivantes, f. r.
CHAPITRE XXIX. — i649. 277
Ce dégoût la sépara de lui en quelque façon, et l'o-
bligea de s'attacher tout-à-fait au soin de gouverner le
prince de Conti, qu'elle vouloit faire servir à l'usage
qui lui conviendroit le mieux. Elle en étoit plus aimée
qu'elle ne l'aimoit, car son inclination étoit fixée sur
un objet* qui étoit le premier mobile qui agissoit en
elle, et qui faisoit naître ses autres sentimens. Mais
elle se servit fort habilement de la tendresse que ce
jeune prince avoit pour elle ; et il lui fut facile de l'as-
sujétir entièrement à toutes ses volontés. Il s* y aban-
donna de sorte qu'on peut dire qu'il vivoit plus par elle
que par lui ; et leur amitié, par ses effets et par sa fin,
a été fort célèbre.
La Reine, de son côté, étoit lasse de tant souffrir.
Elle voulut enfin mettre des bornes aux révoltes du
parlement, que par tant de grâces elle n'avoit pu finir.
Sans consulter madame de Longueville, et sans dessein
de lui plaire, elle lui donna par ce moyen une grande
facilité de satisfaire toutes ses fantaisies; et ces deux
personnes, par des motifs entièrement opposés, tra-
vaillèrent l'une et l'autre à ce qu'elles désiroient de faire.
La Reine, étant donc affligée de ce que le parlement,
sous l'apparence du bien public, remplissoit la France
de véritables maux, s'appliqua soigneusement au soin
de faire voir aux princes que cette compagnie ne se
soucioit de rien moins que du repos de l'Etat ; et que
leurs démarches et leurs prétentions, même les plus
justes, n'étoient que des prétextes pour travailler à la
ruine du royaume et à l'extinction de la royauté. Elle se
résolut enfin de ne plus écouter aucune de leurs propo-
sitions, et ne voulut plus penser qu'à l'exécution de ce
qu'elle croyoit devoir être le seul remède de ses inquié-
1 Le prince de Marsillac. Retz dit que ce prince et la duchesse tie
longueville avaient complètement aveuglé le prince de Conti. f. b.
h. '24
278 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
ludes. Le cardinal souhaitait infiniment de se voir, par
le châtiment des coupables, délivré de leur tyrannie; et,
sans la crainte du péril qui se trouvoit dans une si haute
entreprise , il auroit été le plus animé à le rechercher
comme celui qui souffroit le plus de leur persécution.
Le prince de Condé s'étoit attiré la haine du parle-
ment par la réponse ferme et sévère 1 qu'il avoit faite
depuis peu à Viole dans la grand'chambre. Il avoit d'ail-
leurs pris une liaison assez forte avec le duc d'Orléans,
par son favori, pour espérer, par l'appât du chapeau,
d'en disposer à son gré. 11 avoit des désirs déréglés, ou
du moins ambitieux : de grands princes tels que lui
n'en manquent pas. Il crut par cette voie réussir dans
ses desseins , sans y trouver l'opposition qu'il devoit
toujours craindre du côté de ce prince, qui lui et oit su-
périeur. 11 voulut aussi s'acquérir envers la Reine et son
ministre un mérite tout entier, lui aidant à venger le
Roi du mépris que ses sujets faisoient de son autorité.
Pour cet effet, il s'offre à la Reine, il l'assure de sa fidé-
lité pour le dessein qu'elle avoit dans le cœur. Il fait
plus : il la persuade de la facilité de l'entreprise, et lui
dit qu'avec lui et les bons soldats qui sont dans ses ar-
mées elle ne peut douter qu'elle ne voie dans peu de
temps les Parisiens et le parlement à ses pieds.
La Reine goûte cette douce harangue avec joie. Elle
veut tout hasarder pour rétablir la puissance royale
qui paroissoit mourante , et dont le mauvais état de-
mandoit les extrêmes remèdes. Avec un protecteur tel
que M. le prince, le ministre ose tout entreprendre, et
conseille la Reine de l'écouter. Cette princesse, se voyant
secourue et consolée, bien contente de pouvoir espérer
une fin à sa peine, fait un complot entre elle, le prince
1 Voy. le chapitre précédent, p. 267 et 268.
CHAPITKE XXIX. - 4649. 279
de Condé et son minisire , de sortir de Paris secrète-
ment, pour le châtier par les voies les plus fortes, et se
détermine de ne plus parler à ses peuples que par la
bouche de ses canons.
M. le prince, qui prélendoit être le maître dans sa
famille, offrant à la Reine sa personne, ses services et
son gouvernement de Bourgogne, l'assure aussi de ce-
lui de Normandie, dont le duc de Longueville, son beau-
frère, étoit gouverneur. Selon ces sûretés, la Reine fit
dessein, sortant de Paris, d'aller établir le camp de l'ar-
mée à Saint-Germain, d'où elle pou voit faire la guerre
aux rebelles, et recevoir de Normandie tout le secours
dont elle pourroit avoir besoin l . Elle crut aussi qu'elle
pourroit en faire un lieu de retraite, au cas qu'elle ne
pût pas, aussi facilement qu'elle l'espéroit, réduire Pa-
ris et ce qui étoit dans ses murailles dans une entière
obéissance.
Pour la perfection de ce dessein , il falloit gagner le
1 D'après Monglat (quinzième compagne), Condé avait proposé un
plan plus hardi encore. On aurait fait courir lé bruit que les Espagnols'
paraissaient sur la frontière, ce qui eût serti de protexte pour concen-
trer des troupes vers Paris. Le Roi, à ce moment, serait allé à la classe
à Vincennes, puis à l'Arsenal, où il se serait établi. Maître ainsi de
l'artillerie de la Bastille et de l'Arsenal, il aurait lait entrer l'armée par
le faubourg Saint-Antoine, aurait foudroyé les barricades avec vingt
pièces de canon en batterie dans la rue Saint-Antoine, et autant sur le
quai de l'Arsenal, et se serait rendu maître de toute résistance.
« Le maréchal de La Meilleraye, » ajoute Monglat, « trouvoit cet avis
fort bon, selon son humeur ordinaire, et la manière de gouvernement du
cardinal de Richelieu, qui aimoit les remèdes violens ; inais il y ajoutoit
qu'il falloit se saisir de l'île Notre-Dame (J'île Saint-Louis actuelle), pour
en faire une place d'armea, et la. border de canons pour tenir en bride
l'île du Palais et les lieux cirçonvoisins. »
Le plan* de Condé et de La Meilleraye ne fut pas suivi, parce qu'oit
jugea- plus prudent de commencer par éloigner la personne du Roi de la
capitale et la mettre à l'abri de tout événement ; et qu'on espéra de la
famine le même résultat. « Si le pain de Gpnessc leur manquoit huit
jours?..» disait Condé au coadjuteur en parlant des Parisiens, p. r.
280 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
duc d'Orléans , et l'obliger à se mettre de la partie. H
étoil difficile de l'espérer; car, n'étant point l'auteur de
celte pensée, il ne pouvoit y donner son approbation.
H étoit aimé dans le parlement, il se plaisoit à l'être.
Quelques-uns de ceux qui a voient du crédit lui a voient
offert la régence, et la lui offroient encore tous les jours.
11 n'auroit peut-être pas été en son pouvoir de l'ôter à
la Reine, et on doit même croire qu'il n'en avoit pas le
désir. Mais il n'étoitpas fâché de se flatter de cette douce
persuasion qu'il étoit le maître, qu'il pouvoit faire beau-
coup de mal à la Reine s'il le vouloit ; et que , ne le
faisant pas, elle lui en devoit être fort obligée. 11 croyoit
aussi mériter beaucoup de gloire de cette modération ;
et cet état ne lui pouvoit pas déplaire.
Sur le bruit qui court que la Reine veut quitter Paris
(car les secrets des rois ne sont jamais entièrement ca-
chés), quelques-uns des plus considérables du parle-
ment allèrent trouver le duc d'Orléans, et le suppliè-
rent, s'il arrivoit que la Reine en usât ainsi, de demeurer
avec eux, de les secourir dans leur nécessité, et de
n'abandonner pas cette grande ville, où il étoit tant aimé,
à la rage d'un ministre étranger, et qui, étant offensé,
porteroit peut-être sa vengeance jusqu'aux dernières
extrémités.
Le duc d'Orléans, selon ses louables sentimens, ne
profita point des désirs de ces âmes criminelles , qui
vouloient qu'il pût injustement devenir maître jusqu'à
la majorité. Mais, pour les en récompenser, il s'opposa
fortement à la résolution de la Reine ; et quand elle lui
parla de son dessein, il fit tous ses efforts pour lui faire
changer de pensée. Ce fut en vain qu'il voulut éviter
l'exécution de ce projet. La Reine, l'allant voir au Luxem-
bourg, comme il avoit encore un peu la goutte, lui té-
moigna un grand désir de lui voir prendre part à sa
CHAPITRE XXIX. — 1049. 981
destinée. Elle l'en prie , l'en presse et l'en conjure ,
par cette amitié qui avoit toujours tenu quelque place
dans le cœur de l'un et de l'autre. En suite de ces priè-
res, elle lui témoigna hardiment que, quand même il
seroit capable de l'abandonner en cette occasion, elle
ne laissera pas d'nchever son entreprise ; et lui dit
qu'elle étoit résolue de se confier à M. le prince, plutôt
que de demeurer plus long-temps en un lieu où l'auto-
rité royale n'étoit plus considérée, où sa personne étoit
tous les jours offensée, et où celle de son ministre étoit
menacée des derniers outrages. Elle lui dit qu'elle croyoit
le devoir soutenir, pour ne pas accoutumer les parle-
rions et les peuples à vouloir se mêler du gouverne-
ment; et qu'il savoit bien que lui-même lui avoit tou-
jours conseillé de le faire. Elle l'assura de plus que, s'il
désiroit pour sa satisfaction qu'elle allât à Orléans se
mettre entre ses mains, elle le fer oit volontiers, ne pou-
vant manquer de confiance pour une personne qui ,
jusques alors, ne lui avoit donné aucun véritable sujet
de se plaindre de lui.
Le duc d'Orléans , qui étoit naturellement bon , et
qui avoit un favori qui avoit intérêt de le voir toujours
content et à la cour, se voyant pressé par la Reine d'une
manière si obligeante , ne la put refuser; et la résolu-
tion fut prise entre la Reine, lui, le prince de Condé et
le ministre, d'exécuter cette grande action avec tou-
tes les précautions qui en dévoient être les suites né-
cessaires. Les ordres furent donnés et le jour arrêté
pour sortir de Paris ; et ceux qui avoient en dépôt le se-
cret royal furent entièrement fidèles à le garder. I.e
duc d'Orléans ne le dit point à Madame ni à Mademoi-
selle; et M. le prince le cacha soigneusement à madame
la princesse sa mère et à madame de Longueville, cette
illustre sœur avec qui il croyoit être si bien.
282 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
Malgré ce seeret , un certain bruit se répandit par
Paris que la Reine avôit quelque dessein. Le parlement
avoit peur ; tout le monde parloit de ce qu'il ne savoit
point, chacun se demandoit l'un à l'autre ce que c'étoit :
nul ne le pouvoit dire. Mais, par un pressentiment écrit
dans la nature, la vérité, quoique cachée, ne laissoit
pas d'être sue. Toute la cour étoit en alarme ; et tous
ceux qui ont accoutumé de raisonner sur les affaires
d'État , et qui veulent être ministres malgré les rois ,
avoient de grarides occupations.
Le 5 janvier, la veille des Rois, ce jour si célèbre 1 ,
et dont on parlera sans doute dans les siècles à venir,
j'allai le soir chez la Reine, où j'avois accoutumé de
passer la plus grande partie de ma vie. Je la trouvai
dans son petit cabinet , tranquillement occupée à re-
garder jouer le Roi, et nonchalamment appuyée sur le
coin de la table, qui ne paroissoit penser qu'à ce qu'elle
voyoit. En arrivant, je me mis derrière sa chaise pour
prendre le même divertissement, et pour faire ce que
les gens de la cour font quasi toujours, qui est de pas-
ser beaucoup d'heures inutilement. Un moment après,
madame deLaTrimouille, qui étoit assise auprès d'elle,
me faisant signe de l'œil, je me penchai vers elle pour
savoir ce qu'elle me vouloit dire. Cette dame, qui n'é-
toit pas des moins habiles du monde , me parlant fort
bas, me dit : « Il court un bruit par Paris que la Reine
« part cette nuit. » Je fus surprise de ce discours. Pour
y répondre, je ne fis que lui montrer la Reine et le re-
pos de son esprit; et, haussant les épaules, je m'éton-
nai avec elle de cette pensée, qui me parut un peu chi-
mérique.
1 Orner Talon, Retz et Monglat se bornent à mentionner le fait du
départ de la cour pour Saint-Germain. Les détails intéressants qui sui-
vent ne se trouvent que dans madame de Motteville. f. r.
CHAPITRE XXIX. — 1649. 283
La Reine passa le reste du soir avec cette égalité d'es-
prit dont elle accompagnoit toutes les actions de sa vie ;
et tout ce que nous y aurions pu remarquer fut qu'elle
nous parut plus gaie qu'à l'ordinaire. Les princes et le
ministre lui firent leur cour selon leur coutume. Mais
ils n'y tardèrent pas, parce qu'ils alloient souper chez
le maréchal de Gramont, qui tous les ans le même jour
leur donnoit un grand repas. La Reine ne parla que de
dévotion, et nous dit qu'elle iroit le lendemain passer
sajournéeau Val-de-Grâce. Monsieur, notre petit prince,
en lui donnant le bonsoir, lui fit promettre qu'il iroit
avec elle, et s'en alla coucher avec cette pensée.
Pour divertir le Roi, la Reine voulut séparer un gâ-
teau, et nous fit l'hofineur, à madame deBregy, à ma
sœur et à moi, qui seules étions avec elle, de nous y
faire prendre part avec le Roi et elle. Nous la fîmes la
reine de la fève, parce que la fève s'étoit trouvée dans
la part de la Vierge ; et , pour faire bonne mine , elle
commanda qu'où nous apportât une bouteille d'hippo-
cras, dont nous bûmes devant elle; et nous, qui n'a-
vions pas une plus grande affaire que celle de nous di-
vertir, nous forçâmes la Reine d'en boire un peu. Nous
voulûmes satisfaire aux obligations des extravagantes
folies de ce jour, et nous criâmes : « La Reine boit ! »
Nous soupâmes à notre ordinaire dans sa garde-robe
des restes de son soupe, et nous fîmes bonne chère sans
nulle inquiétude. Après soupe, nous parlâmes d'un
repas que nous devoit donner deux jours après le mar-
quis de Villequier, capitaine des Gardes ; et cette prin-
cesse ordonna elle-même de ceux qui en dévoient être,
et dit qu'il falloity faire venir la petite bande de violons
de M. le prince, pour nous y mieux divertir. Nous fûmes
si dupes, enfin, que nous nous moquâmes avec elle de
ceux qui avoient dit qu elle partirait cette même nuit ;
284 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
et jamais elle ne nous parut plus cordiale et de meil-
leure humeur.
lia Reine nous avoua , depuis l'exécution de cette
grande aventure, qu'elle eut alors de la peine à s'empê-
cher de rire ; et qu'ensuite elle eut quelque bonté pour
nous, et quelque compassion de nous laisser dans une
ville qu'elle quittait avec dessein de l'assiéger. Mais
nons lui avons toujours maintenu qu'elle ne fut point
alors susceptible d'aucun sentiment de pitié, et que la
vengeance et la joie occupèrent entièrement son cœur.
Comme la Reine fut prête de se déshabiller, et qu'il
étoit déjà tard, Beringhen , premier écuyer, qu'elle
avoit envoyé chercher, entra dans son cabinet. En le
voyant, elle se leva, le prit à part pour lui commander
les carrosses du Roi. Un peu après minuit, en se levant
de dessus son siège, elle nous dit qu'elle alloit parlera
M. le premier d'une affaire de charité. Si, dans ce mo-
ment, nous eussions été capables de défiance, et pas
tout-à-fait aveugles, ces paroles de la Reine nous au-
roient pu ouvrir les yeux, parce qu'elle n' avoit pas ac-
coutumé de nous rendre raison des commandemens
qu'elle faisoit ; et nous eussions connu qu'en cas de
voyage le premier écuyer devoit être du secret. Mais
comme la Reine partait souvent à M. le premier, nous
n'y pensâmes pas, et nous nous occupâmes à parler
de ces agréables bagatelles qui font toute la belle con-
versation.
Après ses ordres donnés, la Reine se déshabilla ; et
comme elle étoit prête de se coucher, mademoiselle de
Beaumont, qui venoit de souper chez Beringhen, que
la Reine venoit d'instruire, nous dit, à Comminges et
à moi, qu'il y avoit quelque dessein en campagne, et
que ce qui se disoit n'étoit pas une affaire de raillerie
Elle l' avoit aperçu par un discours que lui avoit fait
CHAPITRE XXIX. — 1049 285
la maréchale de Gramont, à qui son mari avoit dit le
grand secret du jour, qui le sut, parce que tout ce
dessein se devoit exécuter chez lui ; et quoique la ma-
réchale de Gramont n'eût rien dit à son amie, elle
l'avoit tellement pressée de partir avec elle ce même
jour, que ces marques de tendresse, jointes au bruit
qui en étoit commun dans Paris, avoient donné de
grands soupçons à cette fille.
Comminges et moi commençâmes alors à ouvrir les
yeux, et nous contâmes à mademoiselle de Beaumont
que la Reine ayant envoyé quérir M. le premier, elle
nous avoit voulu justifier sa conversation avec lui : ce
qui nous avoit paru en quelque sorte une affectation
extraordinaire. Alors nous eûmes sujet de craindre et
de douter. Mais, comme ce mal étoit sans remède, et
qu'on n'appréhende jamais beaucoup un péril qu'on
ne connoît point entièrement, après avoir un peu rai-
sonné ensemble sur nos misères, quand nous vîmes la
Reine dans son lit, nous donnâmes le bonsoir à Com-
minges et à Villequier, capitaine des Gardes, qui étoit
arrivé un instant avant notre séparation. Nous nous
allâmes coucher, en disant que l'événement nous ap-
prendroit la vérité de toutes ces illusions.
Aussitôt que nous fûmes parties, les portes du Pa-
lais-Royal se fermèrent avec commandement de ne les
plus ouvrir. La Reine se releva pour penser à ses af-
faires, et ne fit part de son secret qu'à sa première
femme de chambre, qui couchoit auprès d'elle. On
donna les ordres nécessaires aux capitaines des Gardes
que iious avions laissés dans la chambre de la Reine
pas plus savans que nous. Le maréchal de Yilleroy, à
qui on donna la connoissance de cette résolution quand
il fut nécessaire qu'il la sût, laissa dormir le Roi jusqu'à
trois heures du matin ; puis le fit lever, lui et Monsieur,
286 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
pour les faire monter dans le carrosse qui les attendoit
à la porte du jardin du Palais-Royal. La Reine se joi-
gnit au Roi et à Monsieur.
Ces trois personnes royales furent suivies du maré-
chal de Villeroy, de Villequier et de Guitaut, capitaines !
des Gardes de Leurs Majestés ; de Comminges, lieute-
nant des Gardes de la Reine, et de madame de Beau-
vais, sa première femme de chambre, lis descendirent
par un petit .escalier liérobé qui, de l'appartement de
la Reine, alloit dans le jardin, et sortant par cette pe-
tite porte qui est par delà le Rondeau, montèrent dans
les carrosses qui les attendoient. La Reine, étant au
Cours, qui étoit le lieu du rendez-vous, s'y arrêta pour
attendre que le duc d'Orléans, M. le prince et toute la
maison royale fût venue la joindre.
Après le soupe et le jeu, qui finit chez le maréchal
de Gramont plus tôt qu'à l'ordinaire, le duc d'Orléans
et M. le prince de Condé s* en allèrent chacun chez eux
pour donner ordre à leurs affaires domestiques et
faire sortir de Paris leurs familles. Le ministre de-
meura où il étoit, s'amusant à jouer pendant que ses
confidens firent emporter ce qu'il avoit de plus pré-
cieux, et sortir ses nièces, qui étoient encore auprès de
madame de Senecé. L'heure du rendez-vous le pres-
sant de partir, il se mit dans an carrosse avec quel-
ques-uns de ses amis qu'il avertit alors de ce qui se
passoit, et s'en alla trouver la Reine qui Tattendoit
déjà dans le Cours.
Là se trouvèrent les personnes les plus considérables
de la cour, qui ne furent averties qu'à l'instant de sa
sortie, dont furent stf dame d'honneur, ses filles, et
beaucoup d'autres. Chacun allant chercher son ami
I'emmenoit avec lui pour se sauver ensemble, et quitter
cette ville qui alloit être l'objet de la colère de son
CHAPITRE XXIX. — 164y. 287
Roi. Et tous ceux qui purent prendre la fuite le firent
avec empressement. Les domestiques du ministre, qui
voyoient que leur maître avoit une grande part au
succès de cç voyage, furent les plus diligens à faire leur
retraite ; et jamais nuit sans assaut et sans guerre ne.
fut remplie de tant d'horreur et de trouble.
Je fus avertie, comme les autres, à l'heure que la
Reine partit; et un de mes amis, domestique du car-
dinal Mazarin, vint heurter à ma porte avec un car-
rosse à six chevaux , pour me convier de suivre la
Reine. Mais je ne le voulus pas faire pour plusieurs
raisons, qui toutes regardoient ma commodité et mon
repos. Le duc d'Orléans, étant arrivé au Luxembourg,
fit éveiller Madame, qui se leva toute troublée de
cette nouvelle. 11 fit aussi lever mesdemoiselles ses
filles, et toutes ensemble s'en allèrent où la Reine les
attendoit. Mademoiselle, fille aînée du duc d'Orléans,
avoit été avertie par la Reine même, qui lui avoit en-
voyé Comminges aussitôt après que nous l'eûmes quit-
tée ; et cette princesse, avec la même surprise que les
autres, alla se joindre, selon l'ordre qu'elle en avoit
reçu, avec la famille royale. Le prince de Condé en fit
autant dans sa maison. Madame la princesse sa mère,
qui prétendoit que M. le prince ire devoit point avoir
de secret pour elle, fut surprise de voir qu'il lui en
avoit caché un si grand. Elle en fut touchée. Mais,
comme il n'étoit pas temps de gronder, elle prit ma-
dame la princesse sa belle-fille, et le petit duc d'En-
ghien son petit-fils, encore au maillot, et vint de même
grossir la troupe du Cours.
Madame de Longueville, qui étoit demeurée à cou-
cher à l'hôtel de Condé à cause du jour des Rois, fut
avertie et sollicitée par madame la princesse sa mère
de sortir avec elle. Mais cette princesse, qui avoit Tes-
288 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LU.
prit rempli de beaucoup de grands desseins, s'excusa
sur ce qu'elle étoit grosse, et lui dit de plus qu'elle
n'osoit sortir de Paris sans les ordres de monsieur son
mari. Madame la princesse, ne prenant pas ces raisons
pour bonnes, la pressa de partir; et comme elle ne le
vouloit pas faire, elle fut obligée de lui dire qu'elle
pouvoit la laisser sans crainte, et qu'elle savoit bien
que les Parisiens ne lui feroient point de mal. Enfin
elle refusa si constamment de la suivre, que madame
la princesse fut contrainte de la laisser dans cette
grande ville, où elle vouloit établir sa puissance. Elle y
régna quelque temps ; et ce qu'elle y fit doit avoir une
grande place dans l'histoire de notre siècle. La Reine
avoit écrit, par M. le prince, un billet à madame la
princesse pour la convier de la suivre, où madame de
Longueville avoit eu part, et fort civilement ; de sorte
que la Reine, ne la voyant point, en fut un peu sur-
prise. Mais, n'ayant nulle vue de ce qui arriva depuis,
l'excuse de sa grossesse fut reçue pour bonne ; et, dans
l'occupation que lui donnoit sa retraite, elle ne s'amusa
pas long-temps à regretter l'absence de madame de
Longueville.
Le prince de Gonti fut de la partie ; et toute la mai-
son royale étant assemblée, elle prit le chemin de
Saint-Germain-cn-Laye 1 . Le Roi, là Reine et toute la
cour se trouvèrent en ce lieu sans lit, sans officiers,
sans meubles, sans linge, et sans rien de tout ce qui
étoit nécessaire au service des personnes royales et de
toutes les autres qui les avoient suivies. La Reine,
étant arrivée, coucha dans un petit lit que le cardinal
Mazariu avoit fait sortir de Paris quelques jours au-
* c Et en y allant, dit Monglat, la Reine étoit fort gaie, cl disoit que ce
ne seroit qu'un voyage de huit jours, tant elle étoit persuadée de l'issue
de son entreprise. »
CHAPITRE XXIX. — 1649 289
paravant, à cette intention. Il avoit de même pourvu
à la nécessité du Roi, et il se trouva aussi deux autres
petits lits de camp, dont l'un servit à Monsieur, et
l'autre demeura pour lui. Madame la duchesse d'Or-
léans coucha une nuit sur la paille, et Mademoiselle
aussi. Tous ceux qui avoient suivi la cour eurent la
même destinée ; et en peu d'heures la paille devint si
chère à Saint-Germain, qu'on ne pouvoit pas en trou-
ver pour de l'argent.
Lorsqu'on sut dans Paris le départ du Roi, de la
Reine et de toute la cour, le désespoir s'empara de tous
les esprits, et la confusion commença avec le jour dès
les cinq à six heures du matin. Les cris furent grands
dans les rues, et l'émotion s'y rendit universelle â . Les
premiers qui apprirent cette nouvelle l'envoj oient dire
à leurs amis , et beaucoup de personnes de qualité se
sauvèrent à Saint-Germain pour s'attacher à leur de-
voir. D'autres, pour fuir seulement de cette confusion,
firent mettre leurs chevaux à leurs carrosses, et sortirent
de Paris. Ils allèrent dans leurs maisons chercher le re-
pos et la sûreté dont cette ville mutine alloit être privée.
Quand on vint frapper à ma porte , . j'étois à peine
bien endormie ; et Dieu seul peut savoir avec quelle dou-
leur j'appris cette retraite. Mon étonnement ne fut pas
si grand que celui des autres, car nous avions déjà senti
les premières pointes de ce malheur. Mais je ne pus
sans horreur me souvenir d'avoir ouï dire à la Reine
que, si elle en étoit crue, elle assiégeroit Paris, et l'affa-
meroit en quinze jours. Je fis aussitôt dessein de partir
à la pointe du jour, et de m'en aller en Normandie y
1 Selon Onier Talon, Paris fui consterné : « Tout le peuple, les grands,
les médiocres et la populace s'excitèrent ; on courut après ceux qui voû-
taient sortir, et en trois heures la plupart des portes turent gardées par
les bourgeois.» v. n.
290 MÉMOIRES DE MADAME DE MOÎTEVILLE.
passer le temps de ce châtiment qui me donnoit tant de
crainte, et qui apparemment devoit coûter beaucoup de
sang à la France.
Je ne pus pas me résoudre d'aller à Saint-Germain
sans meubles ni secours : car une veuve qui n'étoit pas
riche n'étoit pas en état de s'aller exposer aux nécessi-
tés qui dévoient incommoder les plus grands seigneurs
de la cour. D'autre côté, je n'étois pas assez vaillante
pour demeurer dans une ville assiégée, où je me verrois
peut-être réduite à beaucoup de souffrances, et à faire
malgré moi des vœux contre les armes du Roi. Mais le
désordre s'augmenta de telle sorte, et le peuple 6t de
telles barbaries, dans les rues, à ceux qui paroissoient
vouloir sortir de Paris, que je me trouvai contrainte de
demeurer dans ma maison. 11 y eut beaucoup de per-
sonnes de la cour qui en firent autant. Nous fûmes long-
temps l'objet des insultes de la canaille et de Tanimosité
de ceux qui étoient du parti contraire. Us changèrent
de sorte pour nous, que nos amis, qui huit jours aupa-
ravant nous faisoient des visites, devinrent aussitôt nos
plus cruels ennemis.
Le parlement, voyant les marques visibles de la ven-
geance royale qui étoit prête d'éclater sur lui , voulut
d'abord travailler à la sûreté de la ville; et ce même
soir il ordonna aux bourgeois de prendre les armes.
Cette compagnie parut étonnée de ce coup ; et le peuple
et les bourgeois, qui se conduisent d'ordinaire par em-
portement, étoient les uns comme des forcenés , et les
autres vomissoient mille imprécations contre le Roi et
la Reine, contre le ministre et même contre les princes.
La Reine, en partant de Paris, écrivit une lettre à
messieurs de la ville ', par où elle leur déclaroit qu'elle
1 Le prévôt des marchands et les échevins. A la réception de cette
lettre, les échevins se rendirent au parlement pour la lui remettre, et
CHAPITRE XXIX. — 1649. 291
ne vouloit point de mal au peuple ni aux bons bour-
geois. Elle leur faisoit part de son dessein, et leur ap-
prenoit qu'elle avoit été contrainte de fuir les violences
du parlement, dont les cabales et les intelligences cri- '
minelles avec les ennemis de l'État lui ôtoient le moyen
de pouvoir vivre en sûreté dans Paris. Elle leur pro-
mettoit aussi qu'elle ne laisseroit pas de les aimer,
pourvu qu'ils voulussent lui aider à la venger de ses
ennemis.
Le Roi de même leur écrivit une lettre fort douce ,
dont j'ai voulu garder la copie. Toutes les circonstances
d'un événement si remarquable doivent être , à mon
avis, très-dignes de la curiosité de ceux qui nous sui-
vront. La voici :
« Très-chers et bien-aimés, étant obligé, avec un très-
sensible déplaisir, à partir de notre bonne ville de Paris
cette nuit même, pour ne pas demeurer exposé aux per-
nicieux desseins d'aucuns officiers de notre cour de parle-
ment de Paris, lesquels, ayant intelligence avec les enne-
mis de l'État, après avoir attenté contre notre autorité par
diverses rencontres, et abusé longuement de notre bonté,
se sont portés jusques à conspirer de se saisir de notre
personne : nous avons bien voulu , de l'avis de notre
très-honorée dame et mère, vous donner part de notre
résolution, et vous ordonner, comme nous faisons très-
expressément, de vous employer en tout ce qui dépen-
dra de vous pour empêcher qu'il n'arrive rien à notre
dite ville qui puisse en altérer le repos ni préjudicier à
notre service ; vous assurant , comme nous espérons ,
que tous les bons bourgeois et habitans .d'ipelle conti-
nueront avec vous dans les devoirs de bons et fidèles su-
elle fut l'occasion de la délibéra lion d'où sortirent les ordres que le
parlement donna pour la sûreté de Paris. (Voy. Omer Talon.) f. r.
292 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
jets, ainsi qu'ils ont fait jusques à présent ; qu'aussi ils
recevront de bons et favorables traitemens : nous ré-
servant de vous faire savoir dans peu de jours la suite
de notre résolution ; et cependant , nous confiant en
votre fidélité et affection à notre service, nous ne vous
ferons la présente plus longue ni plus expresse.
« Donné à Paris ce 5 janvier 1649. Signé Louis. Et
plus bas, DE GuÉNÉGAUD.
Et sur le repli : « A nos très-chers les prévôt des mar-
chands et échevins de notre bonne ville de Paris. »
Le 7, de Lisle, capitaine des gardes du corps, ap-
porta de la part du Roi une interdiction au parlement
et à toutes les cours souveraines de Paris, avec com-
mandement d'aller à Montargis 1 , et les autres cours
chacune dans quelque lieu semblable. La compagnie
assemblée refusa de recevoir l'ordre du Roi, sur quel-
ques formalités qu'ils dirent n'avoir pas été observées.
Et nonobstant les lettres du Roi et de la Reine, qui fai-
soient espérer quelque bon traitement aux bourgeois,
la Reine fit défenses à tous les villages circonvoisins
d'autour de Paris * de porter dans la ville aucunes den-
rées de quelque nature que ce pût être. On arrêta le
pain 3 , on arrêta le bétail ; et de la part du Roi, il parut
visiblement qu'il vouloit punir la ville de Paris.
Le parlement étonné, ne sachant à quoi se résoudre,
prend le parti de députer vers la Reine pour la supplier
* Ce fut Coudé qui suggéra l'idée d'envoyer le parlement à Montar-
gis. F. R.
*• Selon Monglat, des garnisons furent mises dans Pon toise, Pois-y,
Gorbeil et Lagny, pour arrêter les bateaux, et bloquer Paris par eau
comme par terre, f. r.
5 1 e pain de Gonesse fut arrêté par les troupes du maréchal Du Pics-
sis, placées à Saint-Denis et à Aubervilliers. f. r.
CUAPITRE XXIX. — 1649. 293
de lui apprendre la cause de sa fuite, de lui nommer les
noms de ceux qu'elle accuse d'avoir intelligence avec
les ennemis de l'État, et offre de leur faireleur procès.
Ces têtes orgueilleuses s'humilient, et commencent à
craindre la rigueur de leur prince offensé ; et, dans ce
commencement, quelques-uns des factieux pensèrent
à la retraite. Quelques autres plus hardis firent du bruit
dans la grand' chambre ; et , animés par leur propre
danger, proposèrent hardiment de donner un arrêt
contre le ministre , comme étranger. Mais ils furent
siffles, parce que, dans l'étal où ils se trouvoient, les
plus sages vouloient éviter les malheurs dont ils étoient
menacés, même aux dépens de ceux de leurs confrères
qui, par leur rébellion et leur audace, étoient la cause
du malheur où ils se trouvoient.
La Reine et son ministre , qui avoient trop de fois
éprouvé à leur dommage que la douceur et la clémence
avoient été nuisibles aux affaires du Roi, et qui, par le
bon état et la disposition des esprits des princes, pou-
voient espérer un succès favorable de cotte entreprise,
refusèrent d'écouter les députés du parlement 1 . La
Reine leur fit dire qu'il ne devoit plus être à Paris; qu'elle
le croyoit à Montargis, où tous les membres de ce corps
avoient ordre de se retirer ; qu'elle désiroit qu'ils obéis-
sent au Roi, et qu'après cela ellç aviseroit à ce qu'elle
auroit à faire. Sanguien alla au-devant d'eux leur porter
cette réponse de la part de la Reine ; et le soir, comme
ils voulurent voir le chancelier, ce chef delà justice leur
1 Selon Monglaf, la reine recul, les députes du parlement et leur si-
gnifia sa volonté qu'ils eussent à se rendre à Montargis; mais elle refusa
ensuite du recevoir les gem du Roi, et leur fit dire par le chancelier de
se retirer promplcmont.
Voy. aussi, dans les Mémoires d'Orner Talon, le curieux rapport qu<\ le
lendemain (7 janvier), les gens du Roi firent au parlement sur leur
\ov;»ge à Saint-Germain, f. r.
25.
294 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTKVILLE.
dit la même chose , et les renvoya sans vouloir entrer
en matière avec eux.
D'habiles 'gens crurent que si la Reine les eût écoutés,
dans l'état où ils étoient alors, remplis d'étonnement et
vides d'espérance, leur repentir eût été véritable ; qu'ils
auroient volontiers chassé les plus coupables de leur
compagnie, afin d'éviter les maux qu'ils avoient raison
de craindre ; et que cette consternation publique où ils
étoient enveloppés les auroit portés à rendre au Roi
tout le respect qu'ils lui dévoient. Mais , pour le mal-
heur de beaucoup de misérables qui en souffrirent de-
puis, la Reine ne crut pas devoir prendre aucune con-
fiance en leur apparente contrition. Cette dernière clé-
mence, qui auroit peut-être encore passé pour faiblesse
et légèreté dans l'esprit de beaucoup de gens, n'auroit
pu vraisemblablement réussir à sa satisfaction . II falloit
quelque chose de plus considérable pour rétablir l'au-
torité du Roi et la puissance du ministre telle qu'il dé-
siroit l'avoir, et Dieu vouloit se servir des passions des
hommes pour les punir de leurs crimes.
Les députés partirent de Saint-Germain le soir du
7 janvier, après. avoir été refusés de la Reine ; et le len-
demain matin ils firent leur rapport, à la compagnie
d'une manière qui lui fit comprendre le mauvais état
où elle étoit . Le désespoir alors leur redonne des forces :
ils se jugent perdus s'ils ne se sauvent par les remèdes
extraordinaires '. Les principaux esprits du parlement
étoient touchés de l'esprit de rébellion : les coupables
haïssoient la puissance royale. Ils avoient été si loin
dans leurs fautes, qu'ils avoient montré d'estimer davan-
tage le gouvernement des républiques que des monar-
1 Retz dit, à propos de leur consternation : < Je ne sais ce qu'ils eus-
sent fait, tant ils étoient effarés, si l'on n'eût trouvé le moyen de les
animer par leur propre peur. h.r.
Il
T
CHAPITRE XXIX. — 1649. '295
chies. Et peut-être il y en eut dans la compagnie qui ne
furent pas fâchés que la nécessité de se défendre les obli-
geât à suivre les mauvaises voies, parce qu'ils espéroient
de cette extrémité quelque changement dans l'Etat qui
auroit élevé leur puissance et diminué celle de nos rois.
Ils mirent donc le fondement de leur espérance sur
la haine que le peuple et les grands du royaume avoient
contre le ministre; et, ne voyant de bien pour eux
qu'en lui faisant du mal, ils résolurent de suivre les
maximes de Machiavel, qui dit, à ce que j'ai oui dire à
ceux qui l'ont lu , qu'il ne faut point faire une méchanceté
à demi. Sur ce fondement, ils donnèrent donc un arrêt
contre le cardinal Mâzarin, où ils le condamnoient
comme perturbateur du repos public, ennemi du Roi
et de son Etat , et efljoignoient à tous ses sujets de lui
courre sus, sans pourtant lui avoir fait son procès, sans
l'entendre en ses justifications, et sans droit aucun de
le pouvoir juger.
Cette procédure fut la plus injuste et la plus violente
qui ait jamais été pratiquée par des hommes faisant pro-
fession de quelque vertu. Ils condamnoient un cardinal
dont ils ne pouvoient être les juges, sa qualité de prince
de l'Église le réservant au jugement du Pape et de l'É-
glise. Et quand même il auroit été le plus criminel de
tous les hommes, et qu'ils eussent eu droit de le juger,
ils ne Fauroient pas pu faire sans l'entendre en ses dé-
fenses. Enfin celle illu si iv m ni pgnie de sénateurs doit
Mre à jamais blâmée de celte uelion, que la nécessité où
IséLoieiHn'excu? h.!oii la loi de Dieu, il n'est
« ai s permis i V lait voir que la passion
'intcrcH etc m jours la raison, et que
croissent les protecteurs
aveuglement et l'erreur,
ce, les abandonne à leur
296 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
propre sens, et les humilie par leur propre iniquité.
C'est à eux qu'il parle quand il dit : J'ai vu sous le
soleil méchanceté au lieu de justice, et iniquité au lieu
de jugement 1 .
Parce que cet arrêt m'a paru digne de la mémoire
des hommes, j'en ai gardé l'original, dont voici les
propres termes :
« Ce jour, la cour, toutes les chambres assemblées,
délibérant sur le récit fait par les gens du Roi, de ce
qu'ils se sont transportés à Saint-Germain en-Laye par
devers ledit seigneur Roi et la Reine régente en France,
en exécution de l'arrêt du jour d'hier, et du refus de
les entendre, et qu'ils ont dit que la ville étoit bloquée,
a arrêté et ordonné que très-humbles remontrances par
écrit seront faites audit seigneur Roi et à ladite dame
Reine régente. Et attendu que le cardinal Mazarin est
notoirement l'auteur de tous les désordres de l'Étal et
du mal présent, l'a déclaré et déclare perturbateur du
repos public, ennemi du Roi et de son État, lui enjoint
se retirer de la cour dans ce jour, et dans huitaine
hors du royaume ; et ledit temps passé, enjoint à tous
les sujets du Roi de lui courre sus; fait défense à toutes
personnes de le recevoir. Ordonne en outre qu'il sera
fait levée de gens de guerre en cette ville , en nombre
suffisant ; à cette fin, commissions délivrées pour la sû-
reté de la ville, tant au dedans qu'au dehors, et escor-
ter ceux qui amèneront les vivres, et faire en sorte qu'ils
soient amenés et apportés en toute sûreté et liberté.
Et sera le présent arrêt lu, publié et affiché partout où
il appartiendra, à ce qu'aucun n'en prétende cause
d'ignorance. Enjoint aux prévôt des marchands et éche-
vins tenir la main à l'exécution. Signé Guiet. »
1 Ecclesiaste.
CHAPITRE XXIX. — 1049. 297
Ce même jour, cette compagnie donna ordre à la po-
lice, et aux moyens de lever de l'argent pour se mettre
en état de défense. Ils se taxèrent eux-mêmes les pre-
miers afin de donner exemples aux autres, et chaque
conseiller au parlement donna cinq cents livres. Toutes
les compagnies souveraines eu firent autant. Chaque
porte cochère paya vingt-cinq ou cinquante écus. Il se
fit de tout cela une grande levée de deniers 1 qui furent
destinés à payer leurs gens de guerre. Le marquis de
La Boulaye fut le premier qui prit commission du par-
lement pour lever des troupes à leur solde, et peu après
il fut suivi de quantité d'autres plus grands seigneurs
que lui.
Le lendemain le duc d'Elbœuf, qui étoit à Saint-
Germain, en partit sous prétexte que madame d'El-
bœuf sa mère étoit malade, et alla s'offrir au parlement
pour général de leur armée. U fut reçu avec joie, et peu
après la compagnie députa pour l'en remercier et accep-
ter ses offres.
Le duc de Bouillon, si renommé dans notre siècle
pour sa capacité dans la guerre et dans la politique,
étoit alors à Paris, poursuivant son remboursement de
la souveraineté de Sedan ; mais il n'étoit pas content
des avantages qu'on lui proposoit pour cet échange. Du
temps du feu Roi. cette ville l'avoit sauvé de la condam-
nation qu'on étoit prêt de prononcer contre lui, par la
part qu'il eut à la conjuration de Cinq-Mars, le grand-
écuyer. La Reine, qui vouloit le bien traiter, lui oifroit
de grandes terres et de grands biens pour ce qui déjà
appartenoil au Roi ; mais il ne vouloit pas les rece-
voir.
1 Environ un million de livres. Chaque particulier dut payer le dou-
ble de la t?xe qui fut payée en 1636, lors du siège de Corbie. (Voy.
Orner Talon, Mémoires, année 1649.) f. r.
298 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
Le prince de Condé, qui jusques alors avoit protégé
ses intérêts, n'avoit pas non plus réussi à le satisfaire.
Car, n'ayant point de modération en ses désirs, non-
seulement il vouloit de grandes richesses, mais il vou-
loil encore que le Roi le traitât de prince : ce que son
père n'avoit point prétendu, qui, à ce que j'ai ouï dire
à la Reine même, n'eut jamais d'autre rang dans ce
royaume que celui de maréchal de France. Sa demande
étoit fondée sur ce que dans l'Italie, qui est pleine de
petits souverains, il étoit traité par eux d'altesse, qu'il
avoit eu du Pape les mêmes avantages qu'ils en reçoi-
vent ; et il désiroit alors d'obtenir en France les mêmes
prérogatives qui sont accordées aux maisons souverai-
nes, disant qu'il n'étoit pas juste que, pour être à la
cour, il perdît la jouissance de ses droits. Il les mainte-
noit bons , quoiqu'ils ne parussent pas bons à tout le
monde. Pour parvenir à ses desseins et pouvoir tirer
par accommodement de grands avantages du Roi, il fit
connoître qu'il avoit quelque pensée de se déclarer en
faveur du parlement ; ce qui donna de grandes espé-
rances à ce parti , et fit changer son désespoir en des
desseins formés de se bien défendre.
Les personnes qui étoient attachées au Roi , et qui
étoient restées à Paris , étoient les seules qui fussent à
plaindre ; car le peuple les menaçoit continuellement
de les piller, et nous n'osions nous montrer sans dan-
ger de nos vies. Ma sœur et moi voulûmes nous sauver de
Paris, Nous menâmes avec nous une de nos amies qui
demeuroit avec moi, personne de naissance et de mérite.
Nous fîmes ce que nous pûmes pour sortir par la porte
Saint-Honoré, avec l'intention de nous servir de l'assis-
tance de quelques personnes qui nous attendoient hors
la porte de la ville. Mais les pauvres qui se trouvèrent
auprès des Capucins, voyant que nous voulions sortir, se
CHAPITRE XXIX. — 1649. 299
mirent par troupes autour de nous, et nous forcèrent
de nous retirer dans l'église de ces bons pères, où ils
nous suivirent avec rumeur. Ils nous obligèrent enfin
d'en sortir pour tâcher de trouver du secours vers le
corps-de-garde, où nous espérâmes rencontrer quelques
gens raisonnables. Mais les soldats parisiens , animés
contre tout ce qui paroissoit vouloir aller à Saint-Ger-
main, nous ayant fait peur par les menaces , nous re-
tournâmes sur nos pas pour aller vers l'hôtel de Ven-
dôme.
Le suisse de cette maison , bien loin de nous rece-
voir, nou# ferma la porte, et justement dans un temps
où des coquins avaient dépavé la rue pour en tirer
des armes , afin de nous martyriser à la manière de
saint Etienne. Mademoiselle de Villeneuve, cette amie
qui demeuroit avec moi, voyant un de ces satellites ve-
nir à elle avec un grès dans la main pour lui jeter sur
la tête, lui dit d'unJon ferme et tranquille qu'il avoit
tort de la vouloir tuer, puisqu'elle ne lui avoit jamais
fait de mal. Elle lui parla avec tant d'esprit et de' rai-
son, que ce maraud, malgré sa naturelle brutalité ,
s'arrêta. Il jeta la pierre ailleurs, et s'éloigna d'elle;
mais ce fut pour venir à ma sœur et à moi, qui depuis
l'hôtel de Vendôme avions toujours couru pour nous
sauver dans Saint-Roch.
Nous y arrivâmes, grâces à Dieu, malgré les injures
et les menaces de cette canaille animée à la proie et au
pillage. Aussitôt que j'y fus, je me mis à genoux devant
le grand autel, où se célébroit une grand' messe. Ces
dragons qui nous avoient suivies respectèrent si peu le
service divin, qu'une femme, à mes yeux plus horrible
qu'une furie, me vint arracher mon masque de dessus
le visage, en disant que j'étois une mazarine* et qu'il
me falloit assommer et déchirer par morceaux. Comme
500 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
naturellement je ne suis pas vaillante, je sentis une très-
grande peur. Je voulus dans ce trouble m'en aller chez
le curé , qui étoit mou confesseur, pour lui demander
du secours. Mais ma sœur, qui eut plus de courage et
de jugement que moi , me voyant poursuivie par deux
filous qui, aussitôt que j'approchai de la porte, me
crièrent : La bourse ! me retira de leurs mains et m'em-
pêcha de sortir de l'église, car tout étoit à craindre de
leur barbarie.
Le peuple s'assembloit de plus en plus dans l'église,
où il entroit en foule, et qui retentissoit de hurlemeus
où je n'entendois autre chose , sinon qu'il neus falloit
tuer. Le curé viut à ce bruit , qui leur parla et eut de
la peine à leur imposer silence. Pour moi, faisant sem-
blant de me vouloir confesser, je le priai d'envoyer
quelqu'un me quérir promptement du secours. Il le fit
aussitôt; et le marquis de Beuvron, mon voisin, avec les
officiers du quartier qui se trouvèrent alors au corps-de-
garde, et d'autres gens qui entendirent parler du péril
où j'étois, vinrent nous en tirer; et. faisant écarter
toute cette canaille , ne nous voulurent point quitter
qu'ils ne nous eussent ramenées en notre logis, où nous
arrivâmes si malades qu'il nous fallut mettre au lit.
J'avoue, à ma honte, que je n'ai jamais eu de mala-
die, quoique j'en aie eu de fort grandes, où j'aie eu une
plus grande peur de la mort. Depuis ce jour-là je ne
songeai plus à sortir de Paris. Mais, ne pouvant plus
vivre en repos chez moi, je fus supplier la Reine d'An-
gleterre de me recevoir sous sa protection au Louvre.
Ce qu'elle fit quelques jours après avec beaucoup de
bonté , me faisant donner deux belles chambres meu-
bées des meubles de la couronne, dont elle et toute sa
cour se servoit. Je m'y retirai avec ma sœur, mademoi-
selle de Villeneuve et mes femmes. Et nous ne songea-
CHAPITRE XXIX. — 1649. 301
mes plus qu'à faire des provisions pour nous garantir
de la famine, attendant que nous pussions avoir la fin
de cette guerre, ou avoir un passe-port pour aller en
sûreté où je voudrois.
Mais, pour revenir aux affaires publiques, madame
de Longueville, qui étoit demeurée à Paris sous le pré-
texte de sa grossesse, n'y étoit restée en effet que dans
la pensée de triompher du Roi, de la Reine et de son
ministre, et, ce qui est plus surprenant, pour se venger
de M.. le prince son frère, dont elle ne croyoit pas de-
voir être satisfaite *. Son ame, capable des plus grands
desseins et des plus fortes passions, s'étant laissée en-
chanter des illusions du plus haut degré de gloire et de
considération auquel la fortune la pouvoit mettre, sui-
vit avec un peu trop de complaisance les conseils d'un
homme* qui avoil beaucoup desprit, et qui l'avoitfort
agréable. Mais, comme il avoil encore plus d'ambition,
il s'étoit peut-être attaché à elle autant par le dessein
de s'en servir pour se venger de la Reine, pour chasser
son ministre, et venir ensuite à toutes les choses dont
l'esprit humain le peut flatter, que par la seule passion
qu'il eut pour elle.
La doueeur de ce poison ayant gâté son imagination,
lui fit dédaigner les vertus ordinaires des femmes, pour
se remplir de désirs qui alloient à se faire respecter par
toute la France, non-seulement par sa beauté, mais
par l'habileté d'un homme dont elle seroit la maîtresse.
Elle voulut se faire une destinée qui fût digne d'elle, en
augmentant la grandeur de la maison où elle étoit en-
trée, afin qu'elle pût l'approcher davantage de la sienne.
Mais, lorsque sa raison fut assujétie à ses passions et à
1 Yoy., à ce sujet, les Mémoires de Helz. f. k.
* Du prince de Marsillac, depuis duc de La Rochefoucauld. Voy. plus
haut, p. 275, et tome I", p. 333 et suivantes.
n. 26
502 MÉMOIRES OË MADAME DE MOTTËVILLE.
celles cT autrui, elle fut long-temps sans comprendre que
la foiblesse et la puissance ne peuvent pas compatir
ensemble. Et ne se souvenant pas de ce qu'elle avoit
souvent ouï dire, qu'ici-bas tout est vanité et affliction
d'esprit, elle goûta d'abord à longs traits le plaisir de
faire parler d'elle dans toute l'Europe, qui étoit une de
ses grandes prétentions. Et en cela elle eut sujet d'être
contente ; la renommée lui fit justice : elle fut long-
temps à publier partout les charmes de sa beauté , la
délicatesse de son esprit, la grandeur de son courage, et
le crédit qu'elle s'étoit acquis dans la ville de Paris et
dans toute la France. Mais, n'étant pas obligée de cacher
ses défauts et ce qu'on trouvoit à redire dans sa con-
duite, elle ne put pas s'empêcher de les faire connoître
de la même manière qu'elle avoit fait savoir ses belles
qualités.
Étant donc enivrée de ses grandes idées, et remplie
de ces flatteuses chimères qui ont accoutumé de trom-
peries plus grands hommes, elle étoit engagée avec quel-
ques-uns du parlement, et particulièrement avec ceux
qui n'étoient pas contens de M. le prince, qui étoienl
les plus mutins de la compagnie, à cause qu'ils étoienl
persuadés que si la Reine se résolvoit à les punir, ce
seroit plutôt par son avis que par celui de Monsieur.
Quand elle vit que le bruit couroit que la Reine vouloit
sortir de Paris, elle ne balança pas et prit des mesures
avec le coadjuteur de Paris , qui ne désiroit rien avec
plus de passion que de trouver de la matière propre à
faire réussir ses desseins.
Il vouloit être cardinal, mais il vouloit encore, avec
le chapeau, avoir à la cour la place qu'y occupoit ce-
lui que le parlement en vouloit chasser.. Et ainsi ce»
deux personnes, ayant toutes deux les mêmes pensées
dans l'esprit, se trouvèrent fort utiles l'une à l'autre,
CHAPITRE XXIX. — 1649. 305
sans songer si leur union pouvoit subsister toujours
comme elle leur étoit convenable pour lors, et sans
trop s'inquiéter des grands maux dont elle alloit être
la cause.
Madame de Longueville, après avoir fait son plan et
connu qu'il étoit temps de se déclarer contre la cour,
manda au prince de Conti son frère qui étoit à Saint-
Germain, et au duc de Longueville son mari, qu'il
falloit quitter la cour, et que l'ambition les appeloit
ailleurs. Ces deux princes, persuadés par différens
motifs, suivant aveuglément les avis d'une princesse
qui ne marchoit que dans les ténèbres, se dérobent de
Saint-Germain la nuit 1 du 10 de janvier, et paroissent
à la porte de Paris avant le retour du soleil. Ils furent
reçus par les bourgeois de cette ville désolée avec les
marques d'une grande joie ; et je n'ai jamais ouï tant
de bruit que cette arrivée en causa dans toute la ville.
Cette allégresse n'étoit pas sans fondement : ce fut un
grand avantage aux Parisiens que d'avoir un prince du
sang pour protecteur.
La Reine m'a depuis fait l'honneur de me conter que,
le soir précédent de leur fuite de Saint-Germain, le
prince de Conti a voit fait la meilleure mine du monde,
qu'il ji'avoit de sa vie paru plus gai, et qu'il étoit celui
de tous qui menaçoit le plus hardiment les Parisiens ;
que le duc de Longueville n'avoit pas été de même, et
qu'elle l'avoit trouvé si sombre et si visiblement interdit,
qu'elle et son ministre s'en étoient aperçus, et sans en
deviner la cause en avoient eu de l'étonnement. On a
depuis su que sur le chemin de Paris le duc de Longue-
ville s'arrêta, et qu'il dit au prince de Conti : « Monsieur,
« retournons auprès du Roi, et ne mettons point le feu
* Du 9 au 10 janvier.
304 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
« aux quatre coins de la France, comme il est indubi-
« table que cela arrivera par notre séparation. » Ce
jeune prince, qui étoit plus complaisant pour sa sœur
que le mari pour sa femme, n'en voulut rien faire, et
tint bon contre les louables sentimens de celui qui avoit
l'honneur d'être son beau-frère. Pour le prince de
Marsillac, qui étoit de la partie, je ne doute pas qu'il
n'allât gaiement au crime de lèse-majesté, et que ce
voyage ne lui parut la plus belle et la plus glorieuse
action de sa vie.
Ils furent si mal avertis à la cour, qu'ils n'eurent
nul soupçon de cette intrigue. M. le prince avoit connu
leurs engagemens avec le parlement ; mais, ne les ayant
point approuvés, il avoit pris leur dissimulation pour
un changement. Il n'auroit jamais cru que sa famille
pût se séparer de lui. Il n'en avoit pas eu seulement la
moindre crainte. Mais il se trompa lui-même par sa
confiance; car il est certain qu'un des plus~ puissans
motifs du prince de Conti, et le prétexte le plus agréable
dont madame de Longueville se servit pour le con-
vier à cette entreprise, fut le plaisir de montrer à M. le
prince son frère qu'il étoit capable de faire de grandes
choses sans lui. Madame la princesse, qui aimoit chère-
ment ce prince et madame de Longueville, sachant
cette retraite à son réveil, en parut étrangement sur-
prise; et le prince de Condé la regarda comme un ou-
trage fait à sa personne, et un grand obstacle aux des-
seins de la Reine, dont il s'étoit déclaré le défenseur.
Madame la princesse eut recours aux larmes, et en
cet état elle alla trouver la Reine; elle lui apprit elle-
même cette nouvelle, en lui demandant pardon pour
ses enfans du mal qu'elle alloit recevoir de leur infi-
délité.
La Reine en fut surprise et affligée, mais son étonne-
CHAPITRE XXIX. — H 40. 305
ment ne la troubla point l ; elle consola elle-même cette
princesse, et l'assura que, ne doutant point de son
innocence, elle ne la considéreroit pas moins. Elle
manda aussitôt ce qu'elle venoit d'apprendre au cardi-
nal Mazarin par le maréchal de Villeroy, qui par hasard
a voit été le témoin de celte harangue. Cette nouvelle
ne fut pas agréable au ministre, qui, plus intéressé à
cette guerre qu'aucun autre, en vit toutes les consé-
quences, et en ressentit par cette raison un sensible dé-
plaisir.
La présence du prince de Conti arrêta le tumulte à
Paris 9 ; et le respect qui étoit dû à un prince du sang
fit que l'horreur et la désolation répandue par toute la
ville cessa aussitôt qu'il y fut entré. Pendant deux jours
et deux nuits nous avions incessamment entendu crier
aux annes! d'une manière si terrible, que n'étant pas
accoutumées à de telles sérénades pour la nuit, ni à
une pareille musique pour le jour, la peur n'a jamais
produit en personne de si extraordinaires effets qu'elle
en fit naître en ma petite famille. Car, comme elle n'é-
toit pour la plus grande partie composée que de femmes
et de filles, tout le mal que pouvoit causer cette in-
commode et honleuse passion fut vivement ressenli de
nous. Quand le prince de Conti arriva, j'étois encore
chez moi exposée à la noire malice des Parisiens. J'a-
1 « La Reine, » dii Monglat, qui confirme tous les détails donnés
par madame de Motteville, a demeura immobile et sans parler durant
quelque temps, tant elle fut étourdie de cette nouvelle. » f. r.
* Selon Monglat (Mémoires, quinzième campagne), « le prince de
Conti fut au parlement lui offrir son service pour sa liberté, et celle de
la ville de Paris et du peuple français qu'on vouloit opprimer, et pour
retirer la personne du Roi des mains du cardinal Mazarin, qui s'en étoit
emparé, et l'avoit enlevé de nuit par une trahison inouïe. » Ces expres-
sions, prêtées ici au prince de Conti, sont, à peu de chose près, la for-
mule employée par la Fronde pour motiver el légitimer la révolte contre
le Roi. f. b.
26.
306 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
voue que, préférant ma vie aux bons succès du siège de
Paris, je n'eus jamais tant de joie que quand j'appris
son arrivée. J'espérai que le peuple ne seroit plus le
maître, et que sous son autorité on mettroit de Tordre
dans la ville. J'ai avoué depuis toutes mes foiblesses ù
la Reine ; et ma sincérité ne me brouilla pas avec elle,
quand, après avoir essuyé tant de périls, je lui fis le récit
de mes frayeurs et de nos aventures.
Le duc de Longueville avoit un brevet d'un de nos
rois, par lequel il prétendoit devoir passer immédiate-
ment après les princes du sang. 11 croyoit de plus qu'un
bâtard du sang royal de Valois, tel que le comte de
Dunois dont il étoit descendu, qui a eu l'honneur de
rétablir son roi sur le trône de ses aïeux, méritoit de
devenir, si on le peut dire ainsi, à demi légitime; et il
avoit intention de se servir de l'appui du prince de Conti,
son beau-frère, pour prendre ce rang dans le parlement
ou du moins pour l'emporter alors sur le duc d'Elbœuf.
Mais ce prince lorrain le prévint; car, sachant que le
prince de Conti s' étoit mis au lit en arrivant, il alla au
parlement le matin du tO, et se fit recevoir général
avant que son compétiteur pût être nommé 1 . Le duc
de Longueville en fut presque au désespoir*, et depuis
ce jour il ne se trouva point au parlement; et ce fut un
juste châtiment de son infidélité.
1 « Le duc d'Elbœuf, dit Monglat, fut le premier qui se déclara. Il
(Hoit fort pauvre et ruiné, et croyant faire ses affaires dans les troubles,
il partit de Saint-Germain avec de Brissac et Roannès... Les deux pre-
miers offrirent leurs services au parlement, qui les reçut avec joie, et
déclara le duc d'Elbœuf général de ses armées. » (Mémoires, quinzième
campagne.) Il mourut en 1657, à l'âge de soixante et un ans.
* Voyez, dans les Mémoires de Retz, les incroyables intrigues aux-
quelles donna lieu la nomination du duc d'Elbœuf aux fonctions de gé-
néral en chef de la Fronde, et comment le titre de généralissime fui
quelques jours plus tard transféré au prince de Conti. v. r.
CHAPITRE XXX. — 1649. 307
CHAPITRE XXX
(1649). — Blocus de Paris. — Les ducs de Bouillon et de Beaufort et
d'autres seigneurs entrent dans la Fronde. — Le piince de Conti en
est le généralissime. — Colère de Gondé contre son frère et sa sœur.
—Tristesse du duc d'Orléans. — Madame de Longuevillc à l'Hôtel de
Ville. — La Bastille se rend aux frondeurs. — Le parlement lève une
armée. — Popularité du duc de Beaufort. — Politique égoïste des
chefs de la Fronde. — Bouen ferme ses portes à l'envoyé du Boi. —
Rareté des vivres dans la capitale. — Poltronnerie des Parisiens. —
Relations du duc d'Orléans avec les frondeurs. — Madame de Lon-
gueville accouche à l'Hôtel de Ville. — Mort du fils de madame de
Hohan. — Inondation de Paris. — La Beine favorable à la paix. —
Condé veut la guerre. — Négociations de Mazarin avec les frondeurs.
— Combat de Charenton. Clanleu et Chftlillon y sont tués. — Exas-
pération des chef de la Fronde à l'idée de faire la paix. — Le duc de
Beaufort introduit un convoi de blé dans Paris. — Pourparlers entre
la cour et le parlement.
Pendant que nous souffrions dans Paris, l'armée du
Roi bloqua la ville, et se saisit de tous les passages
des vivres. Le maréchal de Gramont commandoit à
Saint-Cloud, et le maréchal DuPlessis à Saint-Denis.
Les gens de bien enfermés dans Paris se Irouvèrent
alors réduits à souffrir avec les coupables les incommo-
dités de la guerre, dont ils méritoient d'être exempts
par leur innocence et par leur affection au service du
Roi. Chacun craignoit le pillage, et tous cachoient dans
des niches ou dans des maisons religieuses ce qu'ils
avoient de plus précieux ; car l'ordre n'étoit pas si grand
que les plus grands désordres ne fussent à craindre.
Le larcinétoit permis, les crimes étoient légitimes, les
méchans étoient les maîtres; et, sous le nom de Mazarin,
on pouvoit offenser qui on vouloit.
308 MÉMOIRES DE MADAME DE MOITE VILLE.
On fouilla beaucoup de maisons par ordre du parle-
ment avec assez de rudesse. Le droit des gens étoit une
chimère qui étoit traitée de ridicule ; et les taxes com-
mencèrent à se faire impunément sur tous ceux qui
avoientde l'argent. Beaucoup de personnes de qualité,
pour se retirer de ce désordre, se voulurent sauver
déguisées, et particulièrement des femmes. Mais elles
eurent quasi toutes de mauvaises aventures à conter à
Saint-Germain quand elles y arrivèrent, et il eût mieux
valu pour elles qu'elles fussent demeurées exposées à
la famine et 5 la guerre que de se trouver le sujet de la
gaieté des honnêtes bouffons de la cour, qui faisoienl
de fâcheuses histoires, devant le Roi et la Reine, des
accidens survenus aux dames qui sortaient de Paris.
Parmi cette raillerie, la misère des habitans de Saint-
Germain tenoit sa place. Ils n'avoient point d'argent ni
de meubles que ceux que les soldats leur vendoient à
bon marché, quand ils avoient pillé ces beaux villages
qui environnent Paris. La haine publique déclarée
contre le ministre étoit le prétexte apparent de la guerre
et le plus grand malheur de la régence de la Reine.
Cette aversion devoit être la cause de ses plus tristes et
de ses plus sérieuses pensées ; cependant elle devint
alors la plus ordinaire plaisanterie des courtisans. Les
personnes qui avoient été maltraitées sous le nom de
mazarins faisoient de leurs aventures l'entretien du
cercle ; et la chose enfin se tourna si aisément en gaieté
que la Reine étoit la première à rire des injures atroces
qui se disoient conlre elle et contre son ministre.
La Reine ne rioit pas toujours : ses affaires alloient
mal, et le parti contraire s'augmentoit. Le duc de
Bouillon s'étoit enfin déclaré du parti de la Fronde 1 .
4 (/est la première fois que madame de Motleville emploie ce mot.
Voici» selon Monplat (Mémoires, quatorzième campagne), quelle en fut
CHAPITRE XXX. —1649. 309
le marquis de Noirmoutiers * aussi ; et le duc de Beaufort
«toit, accouru à Paris pour avoir part à la guerre. Le
maréchal de La Motte, pour se venger de sa prison,
suivit l'exemple des autres. Tous furent déclarés géné-
raux sous le généralissime le prince de Conti ; et le duc
d'Elbœuf étoit le premier après lui. Quoique l'armée
du Roi ne fut pas grande, les troupes de Paris ne lui
auroient pas fait peur, sans qu'on jugea à Saint-Germain
que tant de braves chefs en feroient assez pour les faire
subsister long-temps; de sorte que cette entreprise
parut à la cour en mauvais état.
M. le prince étoit au désespoir de l'outrage qu'il
croyoit avoir reçu par le prince de Conti son frère, et
par madame de Longueville sa sœur. Et ce qui n'étoit
d'abord qu'un désir d'obliger la Reine devint un véri-
table désir de se venger de sa famille, qui s'étoit séparée
de lui. 11 étoit le premier à se railler des bravoures du
prince de Conti : il n'épargnoit nullement sa mauvaise
taille* et la foiblesse de sa complexion, qu'il disoit n'a-
l'origine. « Il y avoit dans ce temps-là, dit-il, dans les fossés de la ville
nue grande troupe de jeunes gens volontaires qui se battoient à coup
de pierre avec des frondes, dont il en demeuroit quelquefois des bles-
sés et des morts. Le parlement donna un arrêt pour leur défendre cet
exercice. Et un jour qu'on .opiuoit dans la gr.ind chambre, un président
pari ml selon le désir de la cour, son fils, qui étoit conseiller des en-
quêtes, dit : a Quand ce sera à mon tour, je fronderai bien l'opinion de
« mon père. » Ce terme fit rire ceux qui étoient auprès de lui ; et de-
puis on nomma ceux qui étoient contre la cour frondeurs. »
Ce président se nommait le Coigneux, et son fils B.icbaumont. Le
mot fit fortune, et à l'instant on eut du pa ; n, des chapeaux, des manchons,
des éventails, des canons, des mouchoirs, des gants, des dentelles à la
mode de la Fronde. Voy. aussi les Mémoires de Retz, qui dit qu'un
marchand affidé fit à lui et à ses amis des cordons de chapeau qui eussent
quelque forme de fronde, et qui eurent un immense succès. F. n.
1 Louis de la Trémouille.
2 a Le prince de Conti étoit bossu et contrefait, tellement que le
prince de Condé, passant parla chambre du Roi, salua fort humblement
un singe qui était ni lâché à un chenet de la cheminée de la chambre, et
310 MÉMOIRES DE MADAME) DE MOTTE VIL LE.
avoir nul rapport aux fatigues et aux fonctions de
général.
Le duc d'Orléans paroissoit triste; et comme il avoit
eu de l'opposition à cette entreprise, il étoit fâché de
voir qu'il n'y gagnoit que les injures des Parisiens et
les plaintes du parlement ; car celte compagnie avoit
espéré sa protection, sur les paroles qu'il leur avoit
données de ne les point abandonner à la vengeance du
ministre. L'abbé de La Rivière, son favori, étoit en
horreur au public ; et il étoit accusé d'avoir contribué
à la résolution que le duc d'Orléans avoit prise malgré
lui de suivre la Reine à Saint-Germain.
Le prince de Conti et madame de Longueville se
logèrent à l'Hôtel-de-Ville l , pour servir d'olage au par-
lement et à la ville ; et le duc de Longueville fit dessein
d'aller en Normandie, pour conserver par sa présence
cette province à son parti : ce qui leur devoit être
d'une grande considération, et fort contraire au ser-
vice du Roi.
Le 12 janvier, par ordre du généralissime, on at-
taqua la Bastille, qui fit mine de se vouloir défen-
lui dit avec un ton de dérision : Serviteur au généralissime des Pari-
siens.» (Mémoires de Monglat, quinzième campagne.)
1 Retz raconte très en détail cette particularité. Le prince de Conli
accompagna sa sœur à l'Hôtel de Ville, mais n'y demeura pas. Ce fut le
coadjuteur qui, voyant les alla ires prendre bonne tournure pour son
parti au parlement, conduisit madame de Longueville, sa belle-fille, et
madame de Bouillon avec leurs enfants, avec une espèce de triomphe à
l'Hôtel de Ville. « La petite vérole, dit-il, avoit laissé à madame de
Longueville l'esclat de la beauté, quoiqu'elle lui eût diminué la beauté;
et celle de madame de Bouillon, bien qu'un peu elfacée, estoit toujours
très- brillante. Imaginez-vous, je vous supplie, ces deux personnes sur
le perron de FHôtel-de -Ville, plus belles en ce qu'elles paraissoient né-
gligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient chacune un de leurs
en fans entre leurs bras, qui estoient beaux comme mères. La Grève
estoit pleine de peuple jusques au-dessus des toits ; tous les hommes
jetoient des cris de joie, toutes les femmes pleuraient de tendresse. »
(Mémoires de Retz, année 1649.) p. r.
CHAPITRE XXX. — 1649. 311
dre 1 , et qui néanmoins se rendit aussitôt. Le parlement
ordonna que les taxes qui avoient été faites sur eux, et
l'argent qui avoit été pillé chez les particuliers, servi-
roient à lever des troupes ; et les commissions furent
expédiées pour quatorze mille hommes de pied et quatre
raille chevaux. Ceux qui s'enrôlèrent n 'et oient pas de
grands guerriers, et l'argent qui fut donné aux géné-
raux, aux officiers et aux soldats fut meilleur pour ceux
qui le reçurent, que les troupes ne furent utiles à ceux
qui les payèrent. Le commandement de la Bastille fut
donné au fils de Broussel *, qui ne méritoit pas d'être
si bien payé de ses criminelles entreprises.
Le comte de Fiesque, qui étoit aussi de ce parti
parce qu'il n'a jamais voulu être de celui du Roi, pré-
tendit commander à l'Arsenal ; mais le duc d'Elbœuf
s'y opposa, pour y faire mettre un conseiller de ses
amis. Cette préférence lui fut honteuse; car les gens
de robe à Paris ne ressemblent pas aux Romains, qui,
en sortant du sénat et de la tribune aux harangues,
alloient commander des armées, et quoiqu'il y ait plu-
sieurs personnes dans cette profession qui ont beaucoup
de naissance et de mérite, celle du comte de Fiesque,
dont les aïeux ont pensé être souverains de la répu-
blique de Gênes, étoit si grande, que c'étoit de faire
tort à lui-même que de s'amuser à de si petites préten-
tions. II auroit pu mériter du Roi, par de bonnes voies,
des établissemens plus dignes de lui.
Le duc de Beaufort présenta requête au parlement
pour être justifié sur les accusations qui avoient été
1 Le duc d'Elbœuf mit eti batterie contre la Bastille six canons seule-
ment Le gouverneur, du Tremblay, eut la permission d'emporter tous
ses meubles, f. n.
• Nommé La Louvièrc. Broussel eut le litre de gouverneur, et son
fils celui de son lieutenant, f. r.
312 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
faites contre lui pendant sa prison ; et, de la même
manière que le cardinal Mazarin avoit été condamné
sans être ouï, ce prince fut absous, sans autres preuves
de son innocence que celle d'être ennemi du ministre.
11 fut reçu avec éloge, et béni de tous, comme un
homme maltraité de la fortune, et dont la naissance et
le courage leur pouvoit être utile. Ce premier rayon de
gloire, qui l'avoit environne au commencement de la
régence, lui avoit laissé quelque lustre ; et ceux qui,
pendant sa faveur, en avoient fait leur héros n'osèrent
changer de sentiment. Outre ces gens qu'on appelle
esprits forts, parce qu'ils sont toujours contre le Roi,
qui lui étoient attachés, il avoit le bonheur d'être ar-
demment aimé des Parisiens et des harengères ; et cet
amour populaire lui a tant donné de réputation dans
nos guerres, qu'il en a mérité le nom de roi des halles,
dans tous les vaudevilles qui se firent alors.
Le 15 janvier, on ouvrit un avis au parlement, qui
fut d'envoyer supplier la Reine de chasser d'auprès
d'elle le cardinal Mazarin. Mais il fut rejeté, comme
trop doux pour la cour ; et tous disoient qu'il ne fal-
loit plus s'arrêter simplement à cet article ; qu'ils
étoient en état de tout entreprendre, et de donner de
nouvelles lois à l'État. Les princes cependant, et les
grands seigneurs de ce parti, se soucioient beaucoup
plus d'obtenir du ministre ce qu'ils désiroient, que de
le chasser ni de s'amuser à réformer l'État. Tous di-
soient qu'ils vouloient y travailler, et les dupes seules
entroient dans cette tromperie; mais alors, ni bien
long-temps depuis, chacun necherchoit que son intérêt
particulier, et fort peu celui du public. Si quelqu'un
avoit été capable de zèle et de fidélité pour ce bien pu-
blic dont ils faisoient tant de bruit, il auroit renoncé à
toutes ces injustes entreprises , el auroit connu que le
CHAPITRE XXX. — 164*. 543
plus grand service qu'il auroit pu rendre à la France
eût été de la laisser gouverner à la Reine, et à ce mi-
nistre qu'ils accabloient d'injures.
11 n'y avoit donc personne qui pensât à bien faire ni
à vivre sagement. Tous vouloient maltraiter le cardinal
pour l'humilier, et lui faire des affaires qui pussent
l'embarrasser ; et presque tous vouloient qu'il demeu-
rât, pour en pouvoir tirer leurs avantages. Il donnoil
volontiers quand il étoit en mauvais état ; et ils ne sa-
voient que trop qu'il n'épargnoit ni dignités ni argent
pour se retirer de péril. La facilité qu'il avoit à par-
donner à ses ennemis leur ôtoit encore cette animosité
qui se rencontre dans le cœur des personnes qui sen-
tent avoir offensé, et qui, n'espérant plus de grâce,
poussent toujours leurs offenses jusqu'à l'extrémité ; et
ils trouvoient fort commode de pouvoir espérer de se
raccommoder toujours avec lui, et de rencontrer, en
souffrant sa domination, les bienfaits et le pardon tout
ensemble.
Le 16 ou 17 janvier, pour commencer la guerre,
le maréchal de La Motte, avec environ cent chevaux,
alla jusqu'à la vue des troupes du Roi ; et le maréchal
Du Plessis vint aussitôt à sa rencontre. Les Parisiens
qui eurent peur se retirèrent, à ce qu'ils dirent, par
respect, et pour n'avoir pas voulu tirer les premiers
contre les troupes du Roi. Ce même jour, le premier
président, soit par quelque animosité particulière, soit
pour faire quelque service à la cour, empêcha le coad-
juteur de prendre séance au parlement. Il la préten-
doit avoir en l'absence de son oncle, archevêque de
Paris ; et le premier président ne put pas s'y opposer
longtemps, car le coadjuteur avoit beaucoup d'amis. Il
la prit malgré lui, disant qu'il y avoit des exemples où
les coadjuteurs avoient pris la place des archevêques.
ii. 27
314 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
La ville de Rouen l , dont le parlement étoit affec-
tionné au duc de Longueville, et qui vouloit se con-
server en état de faire ce qui lui sembleroit le plus à
propos, finissant à la mode et selon le génie du pays,
lit mine de se vouloir conserver pour le Roi ; et cepen-
dant ordonna que les portes scroient gardées, et que
les bourgeois prendroient les armes. Le premier pré-
sident étoit bon serviteur du Roi ; mais il n'avoit pas
de crédit dans sa compagnie, et toute sa fidélité fut
inutile à son service. La Reine, aussitôt qu'elle vit le
duc de Longueville du parti de Paris, envoya Saint-
Luc * trouver le marquis d'Hectot \ fils du marquis de
Beuvron, qui étoit au vieux Palais, pour lui porter la
survivance de son père de lieutenant de Roi. Saint-
Luc, qui étoit son oncle, le frère de sa mère, en lui
donnant cette survivance, l'engagea au parti du Roi, et
à lui conserver cette place selon qu'il étoit oblige de le
faire. Le marquis d'Hectot accepta la récompense du
service qu'on lui demandoit, et promit à son oncle
tout ce qu'il vouloit de lui ; puis demeura dans le
vieux Palais, sans beaucoup se soucier de ce qui eu
arriveroil.
La Reine envoya aussi le comte d'Harcourt, avec les
' Selon Monglat, les seuls parlements d'Aix et de Rouen prircn
parti pour la Fronde avec celui de Paris. Pour ce qui se passa à Aix,
voyez Monglat, Mémoires, quinzième campagne.
Retz dit au contraire « qu'aussitôt que Paris se fût déclaré, tout le
royaume branla. » Outre les parlements d'Aix et de Rouen, il cite celui
de Toulouse, qui fut sur le penchant et ne fut retenu que par la nouvelle
de la conférence de Ruel. Il ajoute que Hcims, Tours, Poitiers, le Mans,
prirent les armes en faveur de la Fronde; et que a Bordeaux n'atten-
doit, pour se déclarer, que les lettres que le parlement avoient écrite»
à toutes les compagnies souveraines... Ces lettres furent interceptées du
cote de Bordeaux. » (Mémoires de Retz, année 1649.) f. n.
* François d'Épinay.
* François d'Harcourt.
CHAPITRE XXX. — 1649. 315
provisions du gouvernement de Normandie, pour se
saisir de la ville de Rouen. Ce prince vaillant et hardi
à la guerre, et trop timide dans une affaire de paix,
s'arrêta au conseil du premier président, qui le fit de-
meurer au faubourg, et l'assura qu'il le feroit recevoir,
en lui envoyant des députés aussitôt qu'il auroit averti
sa compagnie de sa venue. 11 lui conseilla d'envoyer
sa commission au parlement, afin de faire délibérer
là-dessus ; et se promettoit qu'il auroit l'honneur ce
même jour de lui donner à souper. Le lieutenant-gé-
néral Varangeville. qui étoit aussi serviteur du Roi, lui
dit qu'il ne falloit point hasarder la chose ; qu'il feroit
mieux d'entrer et d'apporter lui-même sa commission,
afin de surprendre le parlement, et ne lui point laisser
le temps de délibérer là-dessus, ni les moyens de l'ex-
clure.
Le comte d'Harcourt, ne pouvant deviner lequel se-
roit le plus sûr, crut qu'il étoit de la prudence de suivre
l'avis de celui qui étoit le chef de sa ^compagnie, et de-
meura au faubourg, attendant l'effet de leurs délibé-
rations^ Elles conclurent à éluder, et à gagner du
temps : ce qui donna le moyen aux amis et serviteurs
du duc de Longueville de faire des intrigues dans la
ville, pour empêcher le comte d'Harcourt d'y entrer.
Le Roi, qui avoit moins de créatures dans ce lieu que
l'ancien gouverneur, fut celui qui perdit sa cause. Le
président Rigot et quelques autres, sous prétexte de
l'importance de l'affaire, proposèrent au premier pré-
sident de faire assembler les semestres ; et, pour ne le
pas étonner, lui montrèrent désirer de faire ce que le
Roi leur commandoit. Le premier président, pour ne
les pas choquer, leur accorda leur demande ; et cette
docilité leur donna du temps pour mander prompte-
ment le duc de Longueville leur gouverneur.
316 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
Ce prince vint : il surprit le premier président ; mais
il étoit attendu avec impatience par le président Bigot,
qui, le sachant arrivé au vieux Palais, où il avoit été
surprendre le marquis d'Hectot, sans peut-être le beau-
coup affliger, l'envoya quérir comme ils étoient assem-
blés. 11 prit sa place dans le parlement, avant que les
voix fussent recueillies : si bien qu'il fit résoudre la
compagnie de refuser le comte d'Harcourt, au grand
regret de ceux qui avoient entrepris de le servir, et d'y
rétablir entièrement la fidélité que des sujets doivent à
leur souverain. Le président Bigot étoit le chef de cette
cabale frondeuse, comme ennemi du prejnier prési-
dent ; et cette émulation fut cause en partie que le Roi
ne put conserver cette grande province : ce qui l'in-
commoda infiniment et lui fut d'un notable préjudice.
Le président de Gremonville, dont l'autorité étoit
grande, n'y fit pas entièrement son devoir. Il se crut
méprisé de la cour, et fut jaloux de la confiance que
l'on avoit eue au premier président, dont le crédil
n'étoit pas si grand que le sien. Par ce sentiment, le
zèle qu'il avoit toujours eu pour le service du Roi de-
meura muet, et l'empêcha de satisfaire pleinement à
ees premières obligations. 11 est à plaindre d'y avoir
manqué, d'autant plus qu'il avoit d'ailleurs beaucoup
de capacité et de réputation.
Le comte d'Harcourt fut contraint de se retirer, avec
le chagrin de n'avoir pas réussi dans son dessein. Il
disoit pour sa justification qu'il étoit allé en Norman-
die sans troupes et sans argent, et que, n'ayant poinl
de quoi se faire autoriser, il n'osa se hasarder à rece-
voir un affront. Ce qui n'est pas une foible excuse,
puisqu'en effet rien ne se fait sans finances et sana
forces, ces deux choses ayant été de tout temps les
nerfs de la guerre. 11 se retira donc au Pont-de-1'Arche,
CHAPITRE XXX. — 1649. 317
et de là il fut quelque temps à Ècouis, avec peu de
troupes et beaucoup de courage, résolu de s'opposer
aux entreprises du duc de Longueville, s'il eût voulu
incommoder le Roi dans sa demeure de Saint-Germain.
Les Normands et leur gouverneur se contentèrent de
se tenir en repos, sans troubler ni eux ni le Roi. Le
duc de Longueville voulut seulement chasser Saint-
Luc du vieux Palais, parce qu'il ne croyoit pas devoir
approuver que son neveu servît contre le Roi : ce qu'il
fit; et Saint-Luc partit avec assez de regret d'avoir
mal réussi dans sa négociation. Le duc de Longueville
sachant que le marquis de Reuvron, qu'il a voit amené
de Paris avec lui comme son ancien ami, ne lui feroit
point de mal, quoique son fils eût promis le contraire,
les laissa tous deux au vieux Palais, et s'en alla à Caen
donner ordre à la conservation de ses autres places.
11 crut avec raison que le père et le fils ne faisant pas
grand cas de la fidélité qu'ils dévoient au Roi, ni même
de ce qu'ils lui dévoient à lui-même, scroient néan-
moins plus volontiers du côté le plus commode pour
eux, et qu'ainsi ils demeureroient dans ses intérêts.
Le 21 janvier, les généraux de Paris firent une
grande sortie à dessein d'escorter un convoi de blés
qu'ils ne trouvèrent point, et ne rapportèrent aucune
marque de victoire de ce grand exploit de guerre que
celle d'un rhume général, parce qu'il faisoit très-froid.
Comme le pain commençoit d'enchérir, le peuple de
Paris redoubla de furie contre toutes les personnes de
qualité qui paroissoient mazarins : ce qui rendit la ca-
naille pire que des démons. La crainte de la souffrance,
qui les devoit adoucir, ne servit qu'à augmenter leur
rage. Les inutiles, qui s'amusoient à crier, s'opposoient
à la sortie de ceux qui vouloient aller à Saint-Germain
ou dans leurs maisons de campagne, et leur faisoient
27.
318 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
mille outrages. Les propres meubles du Roi et de la
Reine, ses habits et son linge qu'elle avoit voulu ravoir,
avôient été pillés ; et le nom du Roi devint si odieux à
ses sujets, que ses pages et valets de pied étoient courus
dans les rues comme des criminels et des ennemis. L'a-
nimosité des séditieux vint enfin à un tel excès, qu'il
falloit faire changer de livrée à ceux qui avoient l'hon-
neur de porter celle du Roi, quand on les envoyoit à
Paris.
La princesse de Carignan et la princesse sa fille sor-
tirent dans un coche, faisant semblant d'aller dans un
pays lointain ; elles portèrent avec elles leurs pierre-
ries, qui étoient belles. Le parlement envoya fouiller les
maisons de ceux qui étoient attachés au cardinal, et
son banquier fut maltraité. Les sages voyoient ces maux
avec douleur, et même quelques-uns du parlement
craignoient la puissance detant de princes et de maî-
tres ; mais l'heure n'étoit pas venue où ils dévoient être
tout-à-fait désabusés.
La première levée de deniers, qui avoit monté, à ce
qu'on disoit, à trois millions de livres, étant finie, il
fallut que les principaux delà ville et du parlement fis-
sent sur eux de nouvelles taxes. Le président de Novion
donna lui seul cette seconde fois cinquante mille livres :
et à son exemple beaucoup de personnes firent de ma-
gnifiques libéralités. Mais cela ne leur plaisoit pas, et
il est à croire qu'ils auroient alors volontiers préféré la
condition obscure des particuliers à l'honneur qu'ils
avoient de commander à des princes et d'en être servis;
car les gages de telles gens sont grands. Le seul duc
d'Elbœuf, sous prétexte de faire des levées, leur coûtait
déjà , lui et ses enfans , plus dé quarante mille écus :
mais enfin il falloit soutenir les fautes passées, et avoir
du pain.
CHAPITRE XXX. — 1649. 319
Le duc de Beaufort, à la tête de cinq ou six mille
hommes, fit dessein d'aller attaquer Corbeil. Il étoit ce
jour-là monté sur un cheval blanc ; il mit quantité de
plumes blanches à son chapeau ; et dans cet état ayant
attiré par sa bonne mine l'admiration du peuple, il en
reçut de grandes bénédictions. Le prince de Conti ' alla
le conduire jusques à la porte de la ville. Le coadjuteur,
aussi grand guerrier que bon prédicateur, étoit de la
partie ; et le duc de Brissac son parent et ami, qui étoit
aussi du parti de Paris, fut de cette entreprise.
Le lendemain, cette armée parisienne revint sans
coup férir. Ces badauds quittèrent leur général à trois
pas des portes de la ville : et leur poltronnerie fut cause
que ce prince, malgré sa valeur et le désir qu'il avoit
de se venger, n'osa jamais attaquer Corbeil * ; car le
prince de Condé, qui faisoit la guerre dans les formes,
y avoit mis douze cents hommes pour le garder. Toute
la bravoure des badauds ne s'occupa qu'à prendre
quelques bœufs et quelques vaches, qu'ils amenèrent
dans Paris pour réjouir le peuple. Leurs exploits guer-
riers se terminoient toujours à cette conquête, dont
M. le prince se railloit fortement, et en faisoit de bons
contes à la Reine. Mais, après tout, il n'y avoit pas tant
de quoi se moquer, car ils faisoient ce qu'ils vouloient
faire, donnant des vivres aux Parisiens et faisant lan-
guir l'entreprise du Roi. Elle recevoit encore beaucoup
de retardement par les hotteurs et paysans, qui toute
la nuit s'échappoient des quartiers du Roi pour appor-
1 « Le prince de Conti faisoit souvent des revues à la place Royale, en
présence des dames, qui trouvoient ces Iroupes fort belles, tant elles
étaient lestes et pleines de rubans. » (Monglat, Mémoires, quinzième
campagne.) f. b.
• Monglat donne quelques détails intéressants sur ce point. (Mém.,
quinzième campagne.) f. r.
320 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
ter vendre leurs denrées à Paris, où ils les vendoient
mieux et plus chèrement.
Les bourgeois, quijusquesalorsn'avoient point encore
beaucoup souffert, étoient si fiers qu'ils ne craignoient
rien ; et les imprécations contre la Reine et le ministre
redoubloient chaque jour avec beaucoup d'insolence.
Le prince de Conti et le parlement avoicnt envoyé traiter
en Espagne, afin de pouvoir subsister par les forces
étrangères quand les autres leur manqueroient. Ils se
moquoient des menaces du ministre, qui faisoit courir
le bruit qu'il s'accommodoit avec le duc de Lorraine,
et que Pigneranda, le ministre du roi d'Espagne, alloit
venir sur la frontière traiter la paix avec lui.
Mais comme les forces du Roi surmontent d'ordi-
naire celles de ses sujets, la Reine espéroit un favorable
succès de son entreprise, et disoit qu'elle ne craignoit
rien que la paix et la bonté du cardinal, et qu'il ne lui
prît envie de s'accommoder désavantageusement. Elle
affectoit de le dire devant le duc d'Orléans, de crainte
qu'il ne se laissât persuader parle parlement à vouloir
faire quelque honteuse négociation, au préjudice de
l'autorité royale et des intérêts de son ministre. Son
dessein n'étoit pas de l'éloigner ; et elle vouloit faire en-
tendre aux princes, en parlant de cette sorte, qu'elle
ne seroit pas capable de se laisser enlamer là-dessus.
Le cardinal, pour montrer aux Parisiens que le bruit
• de la paix avec l'Espagne n'étoit pas mal fondé, désira
que le duc d'Orléans, M . le prince et lui allassent dîner
à Sainl-Cloud, où ils firent venir un Espagnol, secré-
taire de Pigneranda, qui paroissoit être envoyé de la
part de son maître pour en faire les premières proposi-
tions ; et là se fit un grand repas accompagné de gaieté,
afin de montrer à cet Espagnol que le siège de Paris
n'étoit qu'une bagatelle.
CHAPITRE XXX. — 1649. 321
Le duc d'Orléans agissoit comme un bon prince qui
ne vouloit point faire de mal à la Reine, mais qui étoit
fâché du siège de Paris, et qui ne vouloit pas perdre les
créatures qu'il avoit dans le parlement. 11 leur fit écrire
qu'il étoit affligé de l'état où étoit la France, qu'il avoit
quitté Paris avec regret/ct seulement pour ne pas lais-
ser le Roi et la Reine entre les mains de M. le prince,
et que son plus grand désir étoit de contribuer à la
paix. L'abbé de La Rivière, qui savoit être haï et me-
nacé, craignoit que cette haine ne le fît périr, parce
qu'il n'avoit pas les mêmes forces pour se soutenir
qu'avoit le ministre. Pour adoucir les esprits, il fit dire
aux principaux du parlement que son maître les proté-
geroit dans les occasions, et qu il étoit à Saint-Germain
avec intention de procurer le bien public et celui de
chacun en particulier.
Ces offres et ces douceurs firent naître de grands des-
seins, et attirèrent au duc d'Orléans beaucoup de pro-
positions anciennes et nouvelles. Châteauneuf lui en fit
faire par ses amis ; madame de Rhodes sa confidente, et
amie du duc de Beaufort, fit entendre à l'abbé de La
Rivière que s'il croyoit se faire cardinal parla Reine, il
ne le seroit jamais, et qu'il se repentiroit de ne pas faire
accepter par son maître la régence qu'on lui offroit, et
qu'on aurait peut-être pu lui donner. Le négociateur,
à ce qu'il me conta, de voit à son refus offrir à M. le
prince la qualité de généralissime ; mais toutes ces né-
gociations furent inutiles. Ils vouloient séparer le duc
d'Orléans de la Reine, et le priver de la véritable et lé-
gitime puissance dont il jouissoit, par l'espoir d'une
fausse grandeur : mais il fut assez sage pour estimer le
solide bonheur qu'il possédoit, et le préférer aux cala-
mités infructueuses qui suivent d'ordinaire une injuste
prétention. L'équité eut plus de pouvoir sur lui que les
322 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
intrigues des frondeurs, dont les chefs étoient remplis
de beaucoup de fausses maximes.
Le prince de Conti et madame de Longueville. se-
lon cette fausse prudence humaine qui se trompe inces-
samment, voulurent aussi séparer le duc d Orléans de
la cour, souhaitant peut-être d'en faire un régent mal-
heureux et disgracié. Ils lui firent donc offrir les mêmes
choses que le parlement et les frondeurs, et crurent
qu'en privant la Reine de ce secours ils arriveroient à
une grande puissance. Ils crurent peut-être que cette
princesse, assistée de M. le prince, servie des armées
et des grands du royaume attachés au Roi, trouverait
des forces pour subsister; et qu'alors, se raccommo-
dant avec le chef de leur famille, et lui et eux ensemble
tireroient de la foiblesse du ministre tout ce qu'ils
prendraient la peine de désirer.
Le coadjuteur, Châteauneuf et les autres, intérieu-
rement opposés à la cabale de madame de Longueville,
vouloient davantage. Leur dessein étoit entièrement
tourné vers la grandeur du duc d'Orléans. Ils le vou-
loient régent dominant; et s'ils avoient pu, il est à
croire qu'ils auraient perdu la Reine et M. le prince.
Mais le duc d'Orléans, dont les intentions étoient bon-
nes, n'écouta nulle de ces propositions, et en demeura
constamment au seul et unique projet de la paix qu'il
vouloit faire. Il l'a fit enfin, mais d'une manière fort
désavantageuse à l'autorité royale, dont il sembloit
vouloir être le protecteur. Il est infiniment estimable
de ne s'être pas laissé corrompre par tant de sujets
de tentation, et par tant d'esprits gâtés qui l'environ-
noient.
Pendant qu'on traite de tous côtés, madame de Lon-
gueville, l'ame du parti parisien, et chez qui les con-
seils se tenoient, accoucha dans l'Hôtel -de-Ville d'un fils
CHAPITRE XXX. — IG49. 523
qui fut nommé Charles-Paris \ Et, malgré l'état où
elle étoit, le plaisir de l'intrigue lui donnant des for-
ces, elle ne laissoit pas, quoique délicate de son natu-
rel, d'entendre, de parler et d'agir. Ce qui fait voir
que les passions emportent la nature au delà d'elle-
même, et que rien ne les sauroit arrêter que Dieu seul,
par sa grâce et par un grand détrompement.
Le petit Tancrède*, fils de madame de Rohan, étoit
à Paris, -où il espéroit trouver de l'ap'pui. Le prince de
Condé avoit hautement porté les intérêts de Chabot et
de madame de Rohan sa fille. 11 avoit été le protecteur
de leur mariage; et Tétant alors du ministre, il falloit
nécessairement que cet enfant, qui n'avoit point encore
Je père, trouvât de l'assistance dans le parlement, qui
regardoit ce prince comme son ennemi.
Tancrède approcha bien près du bonheur qu'il sou-
haitoit. Le parti parlementaire le favorisa ; les pareil?
du feu duc de Rohan le reconnoissoient pour son fils ,
ils trouvoient avantageux pour eux que le fils de la mère
fit revivre le nom du père,. et passoient légèrement sur
le doute de sa naissance ; car ils croyoient avec raison
qu'il ne seroit pas le seul qui porteroit à faux titre le
nom et les armes d'une illustre maison. Les huguenots,
qui alors étoient fidèles au Roi, n'étoient pas fâchés
néanmoins de revoir un duc de Rohan de leur religion,
et souhaitoient seulement qu'il pût devenir capable de
leur servir de chef, si nn jour ils vouloient former quel-
que entreprise dans l'Etat.
Ces favorables dispositions, qui alloient rendre la
bizarre naissance de Tancrède un prodige de bonheur,
1 Ce fils fui leiiu sur les fonts par le prévôt des marchands au nom
•le la ville. De là le prénom de Paris donné au jeune prince, f. r.
2 Madame de Rohan voulait le reconnaître pour son fils, afin de
déshériter sa fille qui avait épousé malgré elle Henri de Chabot.
5*24 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
furent anéanties par la mort qu'il reçut auprès du bois
de Vincennes, en une sortie que firent les Parisiens.
Malgré sa jeunesse, qui n'étoit pas encore fort éloignée
de l'enfance, il y fit des merveilles de sa personne, et
donna tant de preuves de sa valeur, qu'il laissa dans
le monde cette créance de lui : que s'il n'étoit fils du
duc de Rohan ce grand capitaine, il l'étoit du moins
d'une personne de qualité qui sans doute ne manquoit
ni de grandeur ni de courage.
Il faut que les conquérans fassent plus que le commun
des autres hommes. H savoit déjà qu'il avoit à com-
battre non-seulement pour la gloire, mais encore pour
acquérir un père, un nom, des parens, de grandes
terres et de la fortune, et surtout pour fuir une hon-
teuse destinée. Sa mère, la vieille duchesse de Rohan,
qui avoit fondé toutes ses espérances sur lui, et qui
croyoit par son rétablissement se pouvoir venger de sa
fille, fut sensiblement affligée de sa mort. Ceux qui
paroissoient ses parens et qui le vouloient adopter le
regrettèrent; et toute sa famille, ôté sa sœur, en fut
affligée 1 . Peut-être que la force du sang leur fit jeter
des larmes, et qu'elles étoient une marque de la vertu
de sa mère et de la vérité de ses paroles. Sur de telles
choses, le doute est, ce me semble, le parti le plus sûr
et le plus juste; car ce qui paroit le plus vrai ne Test
quelquefois pas, et ce qui tout de même nous paroît
plein de mensonge est souvent plus digne d'estime que
de mépris. En cette occasion, il y avoit à remarquer
que la duchesse de Rohan la mère avoit paru grosse à
Venise, dans le temps qu'elle étoit avec son mari.
Les misères commençoient alors dans Paris à se faire
4 « Getle mort Gnit les grands procès qu'il avoit contre lt duc de
Kohan-Chabot, qui avoit épousé sa sœur, et le soutenoit être bâtard, >•
dit Monglat (Mém., quinzième campagne), f. r.
CHAP1TKE XXX. — 1649. 325
sentir 1 , et les pauvres pâtissoient déjà beaucoup. Toutes
les denrées enchérissoient ; et quoique ce fût peu souf-
frir pour une ville assiégée, cette disette ne laissoit pas
d'incommoder beaucoup, et surtout les pauvres. Les
eaux étoient fort débordées cette année, et Paris étoit
devenu semblable à la ville de Venise. La Seine le bai-
gnoit entièrement : on alloit par bateau dans les rues ;
mais bien loiu d'en recevoir de l'embellissement, ses
babitans en souffroient de grandes incommodités; et
les dames, pour faire voir leur beauté, ne se servoient
nullement de ces gondoles si renommées que l'on ad-
mire sur les canaux vénitiens. La nature a mis un bel
ordre en toutes choses : ce qui sert d'ornement en cer-
tains lieux seroit une grande laideur en d'autres. Ainsi
cette belle rivière, la richesse et la beauté de Paris,
n'étant plus renfermée dans ses bornes ordinaires,
ruinoit, par cette trop grande abondance de ses eaux,
la ville qu'elle baignoit plus qu'à son ordinaire, et lui
ôtoit les avantages qu'elle lui donne quand elle se con-
tente de couler doucement dans son lit naturel.
Pendant que les calamités augmentent à Paris, les
conseils redoublent à Saint -Germain, où l'inquiétude
étoit proportionnée au mauvais état des affaires du Roi.
Des deux côtés on souffroit. Le duc d'Orléans, suivant
son inclination favorable au bien public, fit écrire à ses
créatures qu'il les couseilloit de penser à la paix. 11 fait
plus : il en parle à la Reine, qui, malgré ses sentimens,
est contrainte de l'écouter. Ce radoucissement fit venir
à la cour l'archevêque de Toulouse, de la part de quel-
1 L'armée royale comptait cependant à peine quatorze mille hommes.
« Et le peuple de la campagne étoit si porté d'inclination pour le parti
du parlement, que toutes les nuits les paysans passoient à petit bruit
avec des hottes chargées de pain, et en si grand nombre, que cela con-
tribua beaucoup à la subsistance de la ville. » (Mémoires de Monglat,
quinzième campagne.^ r n.
h. 2»
526 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LU.
ques-uns du parlement ; et il eut une grande conférence
avec le ministre, qui lui témoigna désirer de pacifier
toutes choses. Ceux qui commandoient le parti des
factieux n'y étoient pas encore tout-à-fait disposés; et
le voyage de ce prélat n'eut alors aucun effet, que celui
de commencer de part et d'autre à tracer les prémices
d'un accommodement futur. A son retour, le prince
de tonti lui défendit de rendre compte en public des
favorables paroles qu'on lui avoit dites. Il eut peur que
les peuples ne s'humiliassent, et que le respect qu'ils
dévoient au Roi ne reprit sa place dans leurs cœurs.
Le ministre commençoit alors à dire qu'il vouloit
bien s'en aller hors de France, pourvu que l'autorité
royale n'en fût point blessée ; et, quelqu'un lui disant
par moquerie que tout iroit bien pourvu qu'il s'en
allât, il répondit sérieusement qu'il étoit prêt de partir
et qu'il nedemandoit, pour être content, que de voir
le Roi respecté et obéi par ses peuples.
M. le prince ne vouloit point de paix; et, sachant
les négociations du duc d'Orléans, il dit à Seneterre
qu'il ne traitoit avec aucun du parti ennemi ; mais que
si M. le duc d'Orléans ou le ministre se laissoient en-
tendre là-dessus, qu'il traiteroit avec mille, parce qu'il
ne vouloit pas être pris pour dupe, et demeurer le der-
nier chargé de toute la haine publique. Il disoit de plus
qu'il vouloit vaincre les Parisiens comme des poltrons,
et les généraux comme des gens qui ne pouvoient s'ac-
commoder ensemble, et dont la valeur étoit inutile,
par la différence des sentimens et des cabales, et par le
désordre qui se rencontre toujours dans un grand parti
composé de plusieurs personnes.
La Reine fit consulter soigneusement de grands
docteurs, pour savoir si en conscience elle ne pou voit
pas continuer la guerre. Elle leur fit voir qu'elle avoit
-CHAPITRE XXX. — 1649. 327
été contrainte à la faire, par les cabales du parlement
qui le portoient à une désobéissance manifeste, et par
la révolte des peuples ; et mit pour fondement de sa
consultation qu'elle a voit intention de faire la paix,
aussitôt qu'elle verroit cesser les causes de la guerre.
Sur cette proposition, on lui répondit qu'elle la pouvoit
faire; mais que, pour ne pas confondre l'innocent avec
le coupable, elle étoit obligée de rechercher l'accom-
modement par toutes les voies raisonnables et possibles,
et qui manifestement ne lui seroient point désavanta-
geuses.
Quelques personnes persuadées par la voix du peuple,
et qui en jugeoient sur le bruit public qui se faisoit contre
leMazarin, lui dirent qu'elle étoit obligée d'ôtcr le car-
dinal du ministère. Mais elle n'en voulut rien faire,
parce qu'elle étoit persuadée que ce relâchement seroit
dangereux à l'autorité royale et contraire au service
du Roi. Elle ne voyoit point d'homme capable de rem-
plir sa place, qui ne fût attaché à Monsieur ou à M. le
prince. C'est pourquoi elle répondit toujours sur cet
article, à ceux qui lui en parlèrent, qu'elle ne vouloit
pas faire la même faute qu'avoit faite le roi d'Angle-
terre, abandonnant son ministre à la rage publique,
de peur qu'elle ne causât d'aussi mauvais effets contre
elle que ce prince en ressentoit alors en sa propre per-
sonne et en son État.
Le cardinal cependant ne trouvoit point honteux de
recherpher ceux qu'il avoit menacés peu auparavant. H
envoyoit souvent de ses amis et de ses domestiques
dans Paris, pour traiter avec ceux du parlement qui
a voient le plus de crédit dans la compagnie. Il y en
avoit de bien intentionnés. Beaucoup de gens sages
avoient horreur de la guerre ; et, par ces solides rai-
sons, on peut croire que ces ambassadeurs étoient sou-
328 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTOEV1LLE.
vent bien reçus. La négociation, selon le génie du mi-
nistre, se trouvoit toujours de la partie, soit avec ses
plus grands ennemis, soit avec ceux qui sans le haïr,
vouloient s'accommoder avec lui. Il resscmbloit en cela
à cette grande princesse Catherine de Médicis, qui,
pour gagner du temps, fit plusieurs fois la paix avec les
huguenots, quoiqu'elle* vit bien qu'elle ne servoit qu'à
donner quelque trêve à ses maux, et nullement à les
faire cesser. La mollesse qui paroissoit alors dans sa
conduite ne lui a pas à la fin mal réussi; mais elle a
quelquefois paru si laide, qu'il est impossible de lui en
donner des louanges: et s'il en a tiré quelque avantage,
il en faut adorer la Providence divine, et, après elle,
en attribuer l'honneur à la courageuse résistance de la
Reine.
Les généraux frondeurs eurent avis que l'armée du
Roi devoit venir attaquer Charcnton, un de leurs meil-
leurs passages pour leur faire venir des vivres dans
Paris. Us y avoient mis une garnison considérable, et
un vaillant homme pour le défendre. Quand on le sut à
Paris, ceux qui y commandoient firent aussitôt dessein
de l'empêcher et de sortir avec toutes leurs troupes,
qui étoient en aussi grand nombre qu'ils le vouloient.
La multitude en étoit infinie, et chaque Parisien étoit
alors soldat, mais soldat sans courage.
Les généraux, qui se sentoient le cœur capable de
tout entreprendre, étoient assez hardis pour dire qu'ils
donneroient bataille s'ils le jugeoient à propos ; mais je
pense qu'en le disant ils avoient déjà jugé qu'ils ne le
dévoient pas faire. La politique et la raison les obli-
geoient de menacer et de craindre ; et leur défendoient,
en faisant les braves, de montrer la foiblesse de leur
parti par les mauvaises troupes qu'ils commandoient.
M. le prince, la terreur des Parisiens, vint donc
* CHAPITRE XXX. — 164) 329
(le 8 février), comme un torrent qui emporte tout ce
qu'il rencontre, fondre sur ce village retranché, barri-
cadé, et bien muni de braves gens. Le duc d'Orléans
étoit en personne dans l'armée du Roi ; et tout ce qui
portoit une épée, de ceux qui étoient à la cour, y fut
aussi. L'armée étoit petite 1 , mais elle étoit bonne, et
le nom du général augmentent ses forces de beaucoup.
M. le prince, accoutumé à de plus grandes victoires,
enleva le quartier, tua tout ce qui lui osa résister, et
tailla en pièces la garnison, qui étoit de deux mille
hommes*. Clanleu, qui la commandoit, y fut tué, se
défendant vaillamment, refusant la vie qu'on lui vou-
lut donner, et disant qu'il étoit partout malheureux, et
qu'il trouvoit plus honorable de mourir en cette occa-
sion que sur un échafaud.
En suite de cette expédition, M. le prince rangea son
armée en bataille, et eut le loisir de la mettre en bon
ordre avant que celle de Paris pût arriver à la vue de
ses troupes. Les deux armées furent assez long-temps à
se regarder, sans se faire aucun mal. Celle du Roi a voit
fait ce qu'elle avoit eu dessein de faire ; et celle de Paris
n'avoit que de très-foibles intentions de l'attaquer, et
pas assez de courage pour résister aux troupes du Roi.
Ses moindres goujats étoient des Césars et des Alexan-
dres, en comparaison de leurs meilleurs soldats.
Cette nombreuse et mauvaise armée ne sortit point
de ses retranchemens , qui furent les dernières mai-
sons de Picpus 3 ; et l' arrière-garde demeura toujours
1 Six mille hommes à peine, selon Monglat. f. b.
* Monglat dit qu'il y avait là neufrégimens parlementaires, f. r.
■* « Plus de cinquante mille hommes sortis de Paris se mirent en ba-
taille dans la plaine, depuis Picpus jusqu'à la rivière, et furent specta-
teurs de ce combat, la vallée de Fécamp entre deux, et virent six mille
hommes défaire leurs gens, sans jamais oser avancer pour les secou-
rir. » (Mém. de Monglat.) F. r.
330 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
bien à son aise dans la place Royale, et ne vit que le
cheval de bronze qui, portant la représentation de
Louis XIH, leur devoit faire honte d'aller combattre
son fils et leur Roi. Mais, bien loin d'avoir ce senti-
ment, toute leur bravoure n'eut aucun effet, que celui
de leur faire donner mille malédictions à ce jeune mo-
narque, que peu d'années auparavant ils avoient reçu
comme un présent du Ciel, octroyé à leurs vœux et à
leurs prières. Les deux armées se retirèrent chacune
de leur côté : celle du Roi glorieuse et satisfaite, et
celle de Paris bien honteuse de n'avoir donné d'autres
preuves de sa vaillance que celle des menaces et des
injures. Elles n'avoient pas été faites à leurs ennemis
d'assez près pour être entendues, et c'est pour cette
raison qu'elles ne furent pas vengées.
Le duc de Châtillon fut blessé à mort en cette occa-
sion ; dont M. le prince fut touché. Il le pleura, et té-
moigna pour lui, aussi bien qu'il l'avoit déjà fait pour
d'autres, qu'il étoit quelquefois susceptible de beau-
coup d'amitié. Ce jeune seigneur fut regretté publique-
ment de toute la cour, à cause de son mérite et de sa
qualité ; et tous les honnêtes gens eurent pitié de sa
destinée. Sa femme, la belle duchesse de Châtillon ,
qu'il a voit épousée par une violente passion, fit toutes
les façons que les dames qui s'aiment trop pour aimer
beaucoup les autres ont accoutumé de faire en de telles
occasions. Et comme il lui étoit déjà infidèle, et qu'elle
croyoit que son extrême beauté devoit réparer le dégoût
d'une jouissance légitime, on douta que sa douleur fût
aussi grande que sa perte. Cet aimable mari, recon-
noissant sa faute, en demanda pardon en mourant à
celle qu'il avoit offensée, préférant d'autres chaînes aux
siennes. 11 le fit en des termes si obligeants, à ce qu'elle
m'a depuis dit elle-même, qu'il est à croire que la en-
CHAPITRE XXX. — 1649. 33i
1ère et la jalousie laissèrent quelque place à la tendresse,
et n'étouffèrent pas tout-à-fait une amitié qui avoit
paru si grande.
Les généraux parisiens, mal satisfaits de leur jour-
née, se retirèrent doucement. Ils essuyèrent mille inju-
res de leurs bourgeois, qui étoient en colère de ce qu'on
ne les avoit pas menés au combat. Ils juroient qu'ils
auroient fait des merveilles, et qu'ils auroient porté la
mort et l'effroi dans toute l'armée du Roi. Leur cha-
grin procédoit de ce qu'ils avoient perdu un passage
qui leur apportoit des vivres, qu'il ne leur restoit plus
que Brie-Comte-Robert ; et n'ayant que cette seule res-
source, ils voyoient que bientôt ils seroient en état de
craindre la faim. Mais, quoique leurs généraux en fus-
sent plus tristes qu'ils ne le pouvoientêtre, comme ils
n'étoient pas persuadés de leur vaillance, ils n'osèrent
jamais attaquer les enseignes royales; et le duc de
Bouillon, qui alors étoit malade et que Ton avoit en-
voyé consulter sur ce sujet, n'en avoit point été d'avis.
Ce même jour, pendant l'absence des généraux en-
nemis du Roi, ceux qui étoient à Paris affectionnés à la
four et amis du ministre, firent proposer au parlement,
par les gens du Roi 1 , une députation vers la Reine,
pour lui rendre de très-humbles remercîments de ce
que l'archevêque de Toulouse avoit dit de sa part. 11
n'avoit pas si ponctuellement obéi au prince de Conti,
qu'il n'eût fait savoir aux principaux de cette compa-
gnie le favorable traitement qu'il avoit reçu à Saint-
(iermain ; et ceux qui avoient de bonnes intentions en
firent un bon usage.
1 Pour lout ic qui se passa dans le parlement pendant le siège ou
plutôt le blocus de Paris, voyez les Mémoires d'Orner Talon. Ils con-
tinuent sur tous les points le témoignage de madame de Motteville.
532 MÉM01KES DE MAuAME DE MOTTEV1LLE.
Le premier président, qui étoit plus royaliste que
frondeur, ou qui étoit de tous les partis quand bon lui
sembloit, appuya celte proposition. Le président de
Mesmes, alors assez affectionné pour la cour, le doyen
et quelques autres en firent autant. Mais ce qu'on ap-
peloit les frondeurs firent un grand bruit, et forcèrent
ceux qui vouloient la dépulation à se taire. Ceux-là,
après avoir quelque temps souffert leur mutinerie, re-
commencèrent par plusieurs fois à la proposer ; et tou-
jours les cris frondeurs redoublèrent à mesure que le
zèle des sages continuoit de paroîlre. Comme les fron-
deurs eurent peur de perdre leur cause, un d'entre
eux courut vitement avertir le prince de Conli, qui à
cette nouvelle vint aussitôt au Palais. 11 représenta à la
compagnie qu'il étoit bien dur à lui, et aux autres de
leur parti, de voir qu'ils voulussent ordonner d'une
affaire de cette importance, pendant que leurs généraux
étoient à la campagne, exposant leur vie pour leur que-
relle. Avec ces raisons et le bruit des frondeurs, il rom-
pit ce dessein; et revenante l'Hôtel-de- Ville, il crut,
comme il étoit vrai, avoir plus vaillamment combattu
que ceux qui étoient allés à la guerre.
Le premier président dit tout haut, en cette occa-
sion, qu'il étoit impossible de plus tenir le parlement
si on en vouloit user de cette manière. Les esprits en
effet étoient si égarés de la raison, que pendant ces
désordres , et particulièrement dans les journées où il
s'agissoit de quelques affaires importantes, ils portoient
tous de petits poignards sous leurs robes, pour s'en
servir selon leurs besoins, et l'intérêt du parli qu'ils
avoient dans le cœur 1 .
* Tambonneau, conseiller au parlement, et de mes amis, me Hit
qu'il en portoit un, et que ses confrères en faisoiont mitant. Xote dt
l'auteur.)
CHAPITRE XXX. — 1649. 353
Les généraux de retour, sachant ce qui s'étoit passé
au parlement, connurent aisément que leurs affaires
alloient mal, et que plusieurs inclinoient à la paix. Ils
jugèrent qu'il étoit impossible que leur parti subsistât
long-temps ; et la peur qu'ils eurent de périr les obli-
gea de mettre en délibération, en présence de madame
de Longueville, d'arrêter le premier président. Quel-
ques-uns dans ce conseil furent d'avis de le faire tuer
par le peuple, et d'en faire autant à ceux qui avoient
témoigné approuver la députation vers la Reine. Les
propositions les plus extrêmes y furent faites par ceux
qui avoient plus de passion que de sagesse. Le coadjû-
teur l n'étoit point modéré. 11 ne pratiquoit pas les ver-
tus que le christianisme demande pour vivre selon les
règles de l'Évangile, et selon les obligations d'un
homme de sa profession. Ilhasardoit tout pour arriver
au but de ses désirs ; et, voulant de la gloire, il mon-
troit avoir des sentimens qui le déshonoroient.
Le 9 au soir, le duc de Beaufort partit pour aller à
Etampes au-devant d'un convoi de blé et de bétail, dont
le peuple avoit un grand besoin. A son retour, il fut
attaqué par les troupes que commandoit le maréchal
de Gramont, qui n'osa le pousser tout-à-fait, de crainte
de la multitude parisienne, qui commençoit à sortir
pour venir au secours de leur prince bien-aimé. On
nous dit alors que si ce général royaliste, dans un cer-
tain défilé, eût voulu profiter de l'occasion, il auroit
taillé en pièces le duc de Beaufort, et lui auroit pris
tout son butin ; mais ce prince, qui ne fut que faible-
ment attaqué, se défendant vaillamment, hasarda géné-
reusement sa vie pour conserver celle des bœufs et des
1 Le cardinal de Retz assure que ce fut malgré lui et à l'insligat on
du duc de Ronillon que ces propositions furent agitées.
334 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
moutons qui dévoient nourrir ses bons amis les Pari-
siens. Le maréchal de La Motte alla le secourir, et lui
aida à se tirer d'affaire, car il s'étoit un peu trop en-
gagé au combat. 11 sortit une si grande quantité de
peuple au-devant de lui, que toute la nuit ne put pas
suffire pour leur donner le temps de rentrer dans la
ville, et débrouiller cet embarras où tant de bêtes de
toute nature se rencontrèrent mêlées ensemble.
Le 12 février, arriva un héraut d'armes de la part
du Roi, qui se présenta à la porte de Saint-Honoré.
vêtu d'une mandille sans manches, de velours bleu,
couverte de fleurs de lis d'or, une toque de velours noir
à sa tête, et un bâton à sa main couvert d'un même ve-
lours, et pareillement semé de fleurs de lis. Le capitaine
de la porte l lui dit qu'il ne pouvoit le laisser entrer
sans le consentement du prince de Conti et du parle-
ment. M. de Maisons, qui y commandoit en qualité de
colonel du quartier, fut celui qui en alla donner avis à
l'un et à l'autre.
Le parlement s'assembla aussitôt pour aviser à ce
qu'il devoit faire. 11 fut arrêté de lui refuser l'entrée, et
que les gens du Roi iroient à Saint-Germain représenter
à la Reine que le Roi n'ayant point accoutumé d'en-
voyer de hérauts à ses sujets, ils avoient refusé de le
recevoir sous le nom d'ennemis, et la supplier de leur
dire ce qu'elle désiroit de faire savoir au parlement.
Cette députation ne déplut point à la cour, parce qu'elle
étoit respectueuse, et donnoit lieu à quelques proposi-
tions d'accommodement que tous les gens de bien dési-
4 11 faut lire aussi sur ce point les Mémoires ifo Retz. Il prétend
que ce héraut d'armes était un piège du cardinal ; qu'il était envoya
pour semer des écrits diffamatoires contre la Fronde, etc. Ce fut, se-
lon lui, le prince de Conti qui empêcha d'entendre ce héraut et d'ou-
vrir ses paquets cachetés, f. r.
CHAPITRE XXX. — 1649. 555
roient avec ardeur. 11 fut ordonné, de plus, que M. de
Maisons garderoit les paquets tout cachetés jusques à
nouvel ordre.
11 y en avoit trois, un pour le parlement, un autre
pour le prince de Conti, et un autre pour la ville * . Dans
le premier, le Roifaisoit mention de la déclaration qui
avoit été faite à sa sortie, par laquelle on leur enjoignoit
d'aller à Montargis; et de celle qui avoit été donnée
contre eux en conséquence de leur désobéissance, où
tous ceux de cette compagnie étoient déclarés crimi-
nels de lèse-majesté ; et la conclusion étoit que, nonob-
stant cela, la Reine ouvrant les bras de sa miséricorde
par une bonté tout extraordinaire, elle leur promettoit
et leur donnoit sa foi de Reine que s'ils vouloient obéir
à la première déclaration qui les condamnoit d'aller à
Montargis, alors, rétablissant l'autorité du Roi par cette
obéissance, elle les remettroit dans leurs droits et pri-
vilèges, et leur pardonneroit toutes leurs révoltes pas-
sées, sans vouloir jamais s'en souvenir : et, dans uu
Mémoire particulier, on leur faisoit espérer de plus
grandes grâces s'ils vouloient députer vers la Reine.
Dans le second, le Roi mandoit au prince de Conti
qu'ayant été déclaré criminel de lèse-majesté, pour
avoir manqué d'obéir à la première déclaration qui lui
ordonnoit de se rendre dans six jours auprès de Sa Ma-
jesté, à faute de quoi il avoit été privé de ses charges
et gouvernemens, que s'il vouloit dans ce même terme
obéir aux ordres du Roi, la Reine lui promettoit de le
remettre dans sa première innocence, et dans la jouis*
* Monglat dit que le héraut, ennuyé d'attendre à la porte Saint-Ho-
noré, et voyant qu'on ne l'introduisait pas dans la ville, « s'en retourna
à Saint-Germain, et laissa son paquet sur la barrière. Le capitaine de
la garde le prit sans l'ouvrir, et l'envoya aux généraux qui le supprimè-
rent. » (Mém., quinzième campagne.) f b.
336 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVJLLE.
sauce de ses biens, charges el gouvcrnemcns : et le Mé-
moire particulier faisoit espérer de plus grandes grâces
cl un plus long délai s'il vouloit le demander.
La ville ayant de même été conviée, par une pre-
mière déclaration, de se séparer du parlement et de ses
intérêts, n faute de quoi tous les habitans étoient trai-
tés de rebelles, on leur mandoil que s'ils vouloient ren-
trer en eux-mêmes et obéir au Roi, la Reine leur par-
donnerait leurs fautes, et redonnerait tout de nouveau
aux habitans de Paris leurs droits et privilèges accou-
tumés, les traitant comme bons et fidèles sujets, les-
quels Sa Majesté avoit toujours tendrement aimés.
Les députés du parlement envoyèrent demander des
passe-ports à Saint-Germain pour y aller, selon ce qui
avoit été résolu à la venue du héraut. Les frondeurs
furent au désespoir de cette députation, et le duc de
Beaufort, le maître du peuple, déclara qu'il vouloit faire
tuer ceux qui proposeraient des conditions de paix sans
chasser le cardinal du ministère. Mais toutes ces me-
naces ne purent empêcher que les négociations n'allas-
sent à leur fin. La Reine refusa les passe-ports aux gens
du Roi, les voulant traiter de particuliers, à cause
qu'elle prétendoit que le parlement étoit interdit et dé-
claré criminel. Cette hauteur, non plus que toutes les
autres, ne fut pas soutenue ; et il fallut se résoudre de
les envoyer dans la forme que les gens du Roi le sou-
haitèrent, et même il fallut que la Reine les traitât fa-
vorablement. Sa prudence et son ministre lui conseil-
lèrent de le faire en cette occasion, où elle n'étoit pas
en pouvoir d'agir selon ses sentimens. Les affaires se
traitèrent entre le ministre et les députés assez généra-
lement, parce que des deux côtés on se tint assez serré,
chaque parti n'osant paraître vouloir ce qu'en effet ils
désiraient comme le remède de tous leurs maux.
CHAPITRE XXX. — 1*49. 357
Les députés, à leur retour, furent au parlement ren-
dre compte de leur voyage. Les généraux eurent peur
que cette narration n'apportât quelque changement
dans les esprits, parce que le désir de la paix et du re-
pos est naturellement imprime dans le cœur de tous
les hommes raisonnables. Le prince de Conli, de con-
cert avec tous les autres, l'interrompit, en présentant
au parlement un envoyé de la part de l'archiduc 1 , qui
leur promettoit du secours et les exhortoit à se bien dé-
fendre.
Il étoit vrai que le marquis de Noirmou tiers avoit
commerce avec l'archiduc, par Laigues et son ami, qui
avoit élé envoyé en Flandre pour traiter avec ce prince
de la part des principaux de ce parti; et il étoit demeuré
d'accord avec eux qu'ils se pourroient servir de son
nom pour persuader aux peuples ce qu'ils jugeroient
être nécessaire à leur défense. Ils firent donc paroître
ce courrier espagnol, pour éluder les propositions d'ac-
commodement qu'ils crurent se devoir faire ensuite du
récit des gens du Roi.
Plusieurs du parlement * furent étonnés quand ils
entendirent nommer le nom de l'archiduc. Quelques
autres en eurent de la joie; et, par la diversité de leurs
* Celte admission d'un envoyé de l'archiduc, chargé de traiter direc-
tement avec le parlement des intérêts extérieurs de la France, devint
une très- grosse affaire. Voyez, à ce sujet, les Mémoires de Retz, qui
rapporte le discours de cet envoyé en plein parlement, et les débals que
souleva la présence de cet étranger et la question de savoir s'il fallait
ou non traiter avec lui, c'est-à-dire avec l'Espagne qu'il représentait.
F. R.
* « Le président de Mcsmes, dit ironiquement Retz, fit une exclama-
lion au seul nom de l'envoyé de l'archiduc, éloquente et pathétique au-
dessus de tout ce que j'ai lu en ce genre dans l'antiquité ; et en se tour-
nant, avec les yeux noyés dans les larmes vers le prince de Conti : c Est-il
« possible, monsieur, s'écria t- il, qu'un prince du sang de France propose
« de donner séance sur les fleurs de lis à un dépulé du plus cruel ennemi
« des fleurs de lis. » (Mém. de Retz, année 16*9.) r. r.
ii. 29
338 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
sentimens, ils témoignèrent la différence de leur vertu et
de leur équité. Cela fil que beaucoup de ceux qui n étoient
que médiocrement bien disposés se résolurent tout-à-
fait à bien faire : car il n'est pas facile d'aller si vite dans
le dernier emportement du mal et du crime ; et l'an-
cienne impression gravée presque dans le cœur de tou-
tes les nations, du devoir des sujets envers leurs souve-
rains, ne s'efface pas si facilement.
Après la harangue du prince de Conti, la graïuT-
chambre délibéra si on devoit écouter l'envoyé de l'ar-
chiduc. Ils doutèrent, avec raison, s'ils pouvoient en-
trer en commerce avec l'ennemi de l'État: et la plus
grande partie de ceux qui composoienl cette compagnie
voulurent éviter le crime de lèse-majesté, et de se met-
tre au nombre des rebelles déclarés. Il fut arrêté sur
cette extraordinaire délibération qu'ils l' entendraient,
et qu'après l'avoir ouï ils en iroient rendre compte à la
Reine. Beaucoup de ceux qui opinèrent furent d'avis
d'envoyer les paquets fermés à Saint-Germain, et ils en
furent loués par les gens de bien.
L'envoyé commença par une lettre de créance qu'il
présenta dans la grand'chambre, qui avoit été écrite à
Paris; puis il dit que l'archiduc ayant refusé tous \e>
avantages qui lui avoienl été proposés par la Reine, il
lui avoit commandé de venir demander au parlement
la paix des deux couronnes, à des conditions dont ils
seroient eux-mêmes les juges. 11 leur dit que l'archiduc
ne vouloit point traiter avec le cardinal Mazarin, étant
condamné par une si célèbre compagnie ; qu'il auroit
cru ne pouvoir trouver aucune sûreté avec lui, et qu'il
espéroit la rencontrer tout entière par leur entremise;
qu'au refus de la paix qu'il leur demandoit , il leur of-
froit une armée de vingt mille hommes, qui étoit sur
la frontière toute prête à les bien servir.
CHAPITRE XXX. — 1649. 339
Ensuite de cette harangue, le harangueur fut remer-
cié, et il se retira; puis on ordonna que les gens du Roi
seroient écoutés. Ils avoient été interrompus par le
prince de Conti, comme je l'ai remarqué, exprès pour
empêcher l'effet de. leurs paroles; mais cette mauvaise
finesse ne put empêcher leur narration. Ils dirent à leur
compagnie que la Reine les a voit bien reçus, et leur
avoit fait dire par M. le chancelier, au nom du Roi,
qu'elle n'avoit point trouvé mauvais le refus qu'ils
avoient fait du héraut qu'elle leur avoit envoyé; qu'elle
avoit reçu leurs excuses pour bonnes et légitimes, puis-
qu'ils avoient horreur du nom de rebelles ; et que Sa-
dite Majesté les avoit assurés qu'aussitôt qu'ils vou-
draient s'humilier et rendre au Roi son fils le respect
qu'ils lui dévoient comme bons et fidèles sujets, elle
leur donneroit sûreté pour leurs vies, leurs biens et
leurs charges. Ils dirent aussi que Monsieur et M. le
prince leur en avoient dit autant; que de plus M. le
chancelier les avoit conviés au retour, pour aviser tous
ensemble aux moyens d'une bonne paix ; et qu'ils n'é-
toient point entrés en matière sur aucun article, ayant
voulu observer particulièrement les ordres qu'ils avoient
reçus de la compagnie.
On délibéra tout de nouveau là -dessus; et il fut ar-
rêté qu'on députeroità Saint-Germain, pour remercier
la Reine des obligeantes paroles qu'elle avoit dites en
leur faveur, et pour lui rendre compte de l'envoyé de
l'archiduc. .
Ce fut vers ces mêmes jours que la Reine, qui faisoit
la guerre par raison, et qui, selon les conseils des doc-
teurs qu'elle avoit consultés, travailloit par bonté à
faire la paix, voulut faire une action tout-à-fait charita-
ble, et suivre exactement les conseils que Dieu même
nous donne dans Y Evangile. Car, outre l'argent qu'elle
740 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTfcVILLE.
envoyoit souvent en secret distribuer aux pauvres, elle
vendît des pendans d'oreille de diamans d'une grande
valeur, et faits d'une agréable manière, qu'elle n* 3 voit
point encore mis, et en donna les prémices et le prix
à ceux qui, dans les rues de Paris, vomissoient chaque
jour quelques imprécations contre elle.
CHAPITRE XXXÏ
(1049). — Affaires d'Angleterre. Procès de Charles I". — Détresse de
la Heine Henriette. — Harangue du roi sur l'échafaud. — Exécution
de ce prince. — Douleur de son épouse. — Madame de Mottcville se
rend à Saint-Germain. — Désolation des campagnes autour de Paris.
— Railleries de la cour contre la Fronde. — Franchise de madame de
Mottcville vis-à vis de la régente. — Celle princesse croit, en sou-
tenant Mazarin, défendre l'autorité royale. — Son irritation contre
les exhortations pacifiques du nonce et de l'ambassadeur de Venise.
— Elle faille même accueil aux paroles du premier président. — Ma-
zarin met les injures à profit — Anne d'Autriche accorde du blc aux
Parisiens- — Réponse écrite qu'elle remet à la dépulation du par •
lement. — La Fronde déclare la paix impossible avec Mazarin. — ta
populace menace le premier président. — Le duc de Beau fort apaise
ce désordre. — Sang-froid de Mathieu Mole. - Mécontentement des
généraux de la Fronde.
Il faut interrompre le cours de cette négociation pour
marquer ici le plus horrible attentat qui ait jamais été,
la plus criminelle action que des hommes aient jamais
commise, que notre siècle a vue avec horreur, et qui
arriva en Angleterre, lorsque notre souveraine étoit
occupée à corriger la révolte de ses sujets. Ce récit
causera de l'étonnement aux races futures, et devoit
être d'un mauvais augure pour la Reine et pour les
peuples, qui voyoient que les châtimens de Dion étoient
CHAPITRE XXXT — 1649J 341
près de tomber sur la terre, pour la punir de l'injus-
tice qui étoit répandue en elle par tant d'impiétés et de
crimes.
Il sembloit que la justice divine menaçoit tous les
rois de l'Europe, puisqu'elle n'épargnoit pas un des
plus innocens, et qu'elle tomboit alors sur la tête d'un
grand Roi, qui étoit un bon prince, et dont la vie étoit
exempte de tout reproche, à l'exception d'une hérésie
qu'il avoit reçue de ses pères, et dont il semble que
son malheur étoit la suite, comme le péché de Henri VIII
on étoit la source. Le zèle qu'il avoit pour la religion
marquoit sa foi; et ses bonnes intentions vraisembla-
blement pou voient attirer sur lui la miséricorde de
Dieu, et les Véritables lumières dont il avoit besoin pour
se tirer de cet aveuglement. Mais, par un arrêt impé-
nétrable de Dieu, il périt rempli de vertus; et sa fin
nous va faire voir quel monstre de cruauté est l'homme
quand il s'abandonne à ses passions, et qu'il n'a point
la piété et la véritable religion pour guide.
Il n'y a jamais rien eu de plus pitoyable que l'état où
éloit alors cette grande famille royale d'Anglelerre.
Elle étoit persécutée par ses sujets, trahie de ceux qui
leur dévoient tout; et ceux dont avec justice elle devoit
espérer du secours étoient forcés de l'abandonner. Les
embarras de la guerre civile, que la Reine avoit sur les
bras, l'empêchoieht de secourir le roi d'Angleterre à qui
elle éloit obligée, et pour qui elle disoit quelle conser-
voit beaucoup d'amitié; mais, à son extrême regret,
une amitié infructueuse, et qui devoit donner de la con-
fusion et de la douleur à une grande Reine comme la
nôtre, dont la bonne volonté devoit être accompagnée
de puissance, et paroîlre par les effets plutôt que par
les paroles.
Alors ce grand Roi étoit réduit à chicaner sa vie en
29.
342 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE.
se défendant contre ses sujets, comme auroit fait le
moindre homme du monde. Il avoit été amené par eux
de l'île de Wight à Londres, où il avoit été long-temps
prisonnier; et la chambre haute * travailloit à lui faire
son procès avec une insolente barbarie et une injustice
manifeste. La Reine, trop embarrassée de ses affaires
et peu en état de se faire craindre, pour tout secours
envoya un ordinaire du Roi en Angleterre, pour sollici-
ter les rebelles en sa faveur; mais ce fut inutilement,
et ce prince malheureux, quand cet homme arriva,
n'en avoit plus besoin.
Pendant que ces hommes dénaturés trait oient leur
roi de criminel , qu'il Taccusoient d'avoir fait de gran-
des trahisons à leur nation, et d'avoir fait la guerre
contre eux, la Reine sa femme étoit dans le Louvre,
souffrant beaucoup de nécessités*. Elle avoit déjà vendu
presque toutes ses pierreries pour en envoyer l'argent
au Roi son mari, qu'elle tâchoit de secourir par toutes
les voies possibles ; et le reste de ses diamans avoit été
employé à la nourrir dans Paris, où elle se trouva as-
siégée avec les rebelles. Elle étoit affectionnée au parti
royal, et le mauvais état des affaires de la Reine la pri-
1 Charles I er fut jugé par une haute cour, et non par la chambre
haute.
* Voici ce qu'en dit le cardinal de Retz : « Cinq ou six jours devant
que le Roi sortit de Paris, j'allai chez la reine d'Angleterre, que je
trouvai dans la chambre de madame sa fille, qui a été depuis madame
d'Orléans. Elle me dit d'abord : « Vous voyez, je viens tenir compagnie
« à Henriette. La pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui faute de
« feu. » Le vrai éloit qu'il y avoit six mois que le cardinal n'a voit fait
payer la Reine de sa pension; que les marchands ne voûtaient plus
fournir, et qu'il n'y avoit pas un morceau de bois dans la maison. Vous
me faites bien la justice d'être persuadée que madame d'Angleterre ne
demeura pas le lendemain au lit faute d'un fagot. » Ceci se passait au
mois de janvier 1 Retz ajoute qu'il exagéra la honte de cet abandonna
ment, et que le parlement envoya quarante mille livres à la reine d'An-
gleterre. F. R.
CHAPITRE XXXI. — 1649. 345
voit des assistances qu'elle avoit accoutumé d'en rece-
voir. Elle fut contrainte , dans cette nécessité , de de-
mander, comme elle disoit elle-même, une aumône au
parlement ; et je pense qu'elle en tira environ vingt
mille francs pour sa subsistance.
Comme j'avois l'honneur de la voir souvent, étant
logée dans le Louvre, par la grâce qu'elle m'avoit faite
de m'y recevoir 1 , elle me fit connoître l'état où elle
étoit, qui étoit digne de compassion, et dont les par-
ticularités seroient étonnantes. Tous les grands de la
terre, qui croient être destinés à une puissance perma-
nente, et qui s'imaginent que leur grandeur, leurs
plaisirs et leur apparente gloire ne sauroient finir, de-
vroient méditer ceci, pour apprendre à se détromper
de leurs fausses opinions. La mendicité où cette il-
lustre princesse étoit réduite étoit affligeante ; mais elle
ne se pouvoit comparer au malheur qu'elle avoit sujet
de craindre, et qui enfin lui arriva par Tordre de Dieu,
pour lui faire sentir la différence des plus grands biens
et des plus grands maux qui puissent arriver dans la
vie. On peut dire d'elle qu'elle a goûté ces deux étals
dans toute leur étendue.
Depuis le siège de Paris, elle avoit toujours été fort
en peine de ce quelle ne recevoit point de nouvelles du
Roi son mari, qu'elle savoit avoir été mené à Londres,
où il étoit gardé si soigneusement, qu'il fut impossible
à ce prince de lui écrire : et comme on se flatte ordi-
nairement, la reine d'Angleterre croyoit que la guerre
et les troubles de la France l'empêchoient en quelque
façon de recevoir de ses lettres, et que toutes ces choses
retardoient les courriers. Le roi d'Angleterre, pendant
1 La Reine eut la bonlé et le soin d'envoyer de Saint-Germain re-
mercier la reine d'Angleterre de la protection qu'elle m'avoit donnée.
(Note de fauteur.]
7M MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
ce silence à l'égard de la Reine, fut occupé à répondre
dans la chambre haute du parlement d'Angleterre aux
accusations qu'on lui faisoil d'avoir fait de grandes
trahisons à l'Etat, et d'avoir été trouvé l'épée à la main
contre ses sujets.
Ce Roi, sans répondre à ces crimes fabuleux, main-
tint toujours que la chambre haute n'avoit point de
droit déjuger les rois, et que, selon les lois et la rai-
son, il ne devoit pas être traité. de cette sorte. Mais le
président de la chambre, aussitôt qu'il parloit de lois,
de justice et de raison, lui répondit qu'ils ne pouvoient
souffrir qu'étant un malfaiteur, et présenté devant eux
en qualité de prisonnier, il voulût entreprendre de dis-
puter l'autorité de cette chambre, et qu'il ne lui appar-
tenoit pas de la contester. Ce pauvre prince fut plu-
sieurs fois amené devant ces injustes juges, renvoyé, et
accablé de calomnies. II refusa toujours constamment
toutes les propositions qu'on lui fit, parce qu'il crut
qu'elles blessoient la religion qu'il professoit.
Il ne manquoit ni de courage ni d'esprit pour bien
maintenir ses raisons; mais, comme il avoit laissé pas-
ser les bonnes occasions de s'accommoder, qu'il n'avoit
point de forces, d'amis, d'argent ni d'armée pour se
défendre, il fut enfin condamné à la mort, refusant
toujours de reconnoître la juridiction de la chambre,
et cette chambre lui défendant de s'y opposer. Cet ef-
froyable arrêt fut conçu en des termes aussi abomi-
nables que le procédé de ses infâmes juges étoit rempli
d'iniquités et de malice. Le président prononça que
Charles Stuart étant atteint et convaincu des crimes et
charges dont il étoit accusé, la chambre ordonnoit que
ledit Charles Stuart, comme tyran, traître, meurtrier
et ennemi du public, seroit mis à mort, par la sépa-
ration de sa tête d'avec son corps.
CHAPITRE XXXI. — 1649. 345
Après cet horrible arrêt, ce malheureux Roi, le 9 de
février de cetle année 1649, sur les dix heures du ma-
tin, fut conduit de Saint-James à pied par dedans le
parc, au milieu d'un régiment d'infanterie, tambour
battant et enseignes déployées, avec sa garde ordinaire,
armée de pertuisanes. Quelques gentilshommrs le sui-
virent en cet état , allant devant et après lui , la tète
nue. Le sieur Juxson , docteur en théologie, qui étoit
évêque de Londres, le suivoit; et le colonel Thomlin-
son , qui avoit la garde de Sa Majesté. Tous deux rac-
compagnèrent, parlant à lui la tête nue.
Il vint depuis ledit parc de Saint-James, au travers
de la galerie de Whitehall , jusques à la chambre où
pendant sa puissance il couchoit ordinairement. Delà,
il entra dans un cabinet où il avoit accoutumé de prier
Dieu , et y demeura quelque temps à faire sa prière. 11
refusa de dîner, parce que, ayant communié une heure
auparavant, il avoit bu un peu de vin ; et il crut qu'il
suffisoit pour le conduire à la mort , et pour aller jus-
qu'au lieu où il la devoit recevoir. Il fut accompagné de
Juxson, du colonel Thomlinson, et de quelques autres
officiers qui avoient charge de le suivre. Sa garde du
corps et ses mousquetaires étoient rangés depuis sa
chambre jusques à la salle des banquets. Au dehors
de cette salle, sur la place publique, l'échafaud étoit
dressé. 11 étoit couvert de noir : le billot étoit au mi-
lieu, et la hache à côté, toute prête à trancher la tête
de ce grand prince, le plus vertueux de tous les hom-
mes. Plusieurs compagnies de cavalerie et d'infanterie
étoient rangées aux deux côtés de l'échafaud, avec une
grande confusion de peuple, qui fort paisiblement vou-
loit assister à ce spectacle.
Le Roi , étant arrivé sur l'échafaud , jeta les yeux at-
tentivement sur la hache et le billot, et demanda au
346 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
colonel Haker s'il n'y en avoit point de plus haut. Puis
il leur parla à tous avec une grande tranquillité d'es-
prit, ayant dans son visage un air si noble et si majes-
tueux, qu'à moins que d'avoir pour spectateurs et au-
diteurs des assassins et des bourreaux , ils en auroient
été touchés. Son discours est beau pour un roi chré-
tien qui, trompé dans sa religion, croyoit être un mar-
tyr de son Église. Il se confesse coupable de l'injuste
mort de Strafford, à laquelle il se repent d'avoir con-
senti. Un Anglais, bon serviteur de son Roi et bien in-
struit de ses affaires, me compta toutes les particulari-
tés que je viens d'écrire, avec celles qui suivent jusques
à sa mort. Ce fut la même personne qui me donna la
harangue suivante.
HARANGUE DU ROI D'ANGLETERRE , FAITE PAR LUI A SES
SUJETS 1 SUR L'ÉCHAFAUD, ET PARTICULIÈREMENT AU
COLONEL THOMLINSON.
« J'ai fort peu de chose à dire : c'est pourquoi je
m'adresse à vous, et vous* dirai que je me lairois volon-
tiers, si je ne craignois que mon silence ne donnât
sujet à quelques-uns de croire que je subis la faute,
comme je fais le supplice. Mais je crois que, pour
m'acquitter envers Dieu et mon pays, je dois me justi-
fier comme bon chrétien et bon roi, et finalement
comme homme de bien; Je commencerai par mon in-
nocence ; et en vérité je crois qu'il n'est pas nécessaire
de vous entretenir long-temps sur ce sujet. Tout le
monde sait que je n'ai jamais commencé la guerre
avec les deux chambres du parlement ; et j'appelle Dieu
' Elle est traduite de l'anglais en assez mauvais français; et sans doute
elle est plus belle en sa langue : je l'ai écrite de la même manière qu'elle
m'a été donnée. (Note dé l'auteur.)
CHAPITRE XXXI. — 1649. 347
à témoin , auquel je dois bientôt rendre compte , que
je n'ai jamais eu intention d'usurper sur leurs privi-
lèges. Au contraire, ils commencèrent eux-mêmes, en
se saisissant des arsenaux (ils confessent qu'ils m'ap-
partiennent) ; mais ils jugèrent qu'il leur ctoit néces-
saire de me les ôter : et pour le faire court, si quel-
qu'un veut regarder les dates de leurs commissions et
des miennes, comme les déclarations, il verra évidem-
ment qu'ils ont commencé ces malheureux désordres,
et non pas moi ; de sorte que j'espère que Dieu vengera
mon innocence. Non . je ne le veux pas, j'ai de la cha-
rité. A Dieu ne plaise que j'en impute la faute aux
deux chambres : il n'est pas besoin d'en charger ni
l'une ni l'autre. J'espère qu'elles sont exemptes de ce
crime ; car je crois que les mauvais ministres d'entre
eux et moi ont été les causes principales de tout ce
sang répandu : tellement que , par manière de parler,
comme je m'en trouve exempt , j'espère et prie Dieu
qu'ainsi soit qu'ils le soient aussi. Néanmoins, à Dieu
ne plaise que je sois si mauvais chrétien , que je ne
confesse que les jugemens de Dieu sont justes contre
moi ; car souvente-fois il punit justement par une in-
juste sentence : cela se voit ordinairement. Je dirai
seulement qu'un injuste arrêt que j'ai souffert être exé-
cuté contre Strafford est puni présentement par un au-
tre injuste, donné contre moi-même.
« Ce que jai dit jusqu'ici, c'est pour vous faire voir
mon innocence. Maintenant, pour vous faire voir que
je suis bon chrétien, voilà un honnête homme (mon-
trant au doigt le sieur Juxsonï, lequel portera témoi-
gnage que j'ai pardonné à tout le monde, et en parti-
culier à ceux qui sont auteurs de ma mort. Quels ils
sont? Dieu le sait : je ne désire pas le savoir. Je prie
Dieu de leur pardonner. Mais ce n'est pas tout '. il faut
348 MÉMOIRES DE MADAME DE MOFTEV1LLE.
bien que ma charité passe plus avant. Je souhaite qu'ils
se repentent ; car véritablement ils ont commis un
grand péché en cette occurrence. Je prie Dieu, avec
saiut Etienne, qu'ils n'en reçoivent pas la punition;
non seulement cela, mais encore qu'ils puissent prendre
la vraie voie d'établir la paix dans le royaume ; car la
charité me commande non- seulement de pardonner aux
personnes particulières, mais aussi de tâcher jusqu'à
mon dernier soupir de mettre la paix dans le royaume.
« Maintenant , messieurs , il faut vous faire voir
comme vous êtes en mauvais chemin, et tâcher de vous
remettre en un meilleur. Premièrement, pour von
montrer que vous vous détournez de la justice, je vous
dirai que tout ce que vous avez jamais fait, à ce que
j'en ai pu concevoir, a été par voie de conquête. Cer-
tainement c'est une mauvaise voie? car une conquête,
messieurs, n'est jamais juste, s'il n'y a quelque bonne
et légitime cause, soit pour quelque tort reçu, ou ayant
droit légitime; et alors, si vous outre-passez cela,
la première contestation que vous avez rend votre
cause injuste à la fin, quoiqu'elle fut juste au commen-
cement. Mais si ce n'est par conquête, c'est une grande
violence, comme un pirate reprocha un jour à Alexan-
dre qu'il étoit le grand voleur, mais que pour lui il se
contentoit de n'être que le petit. De sorte, messieurs,
que je trouve la voie que vous tenez fort mauvaise. A
présent, pour vous mettre en bon chemin, soyez as-
surés que vous ne ferez jamais bien, et que Dieu ne
vous assistera jamais, que vous ne donniez à Dieu ce
qui appartient à Dieu, et au Roi ce qui appartient au
Roi ? je veux dire à mes successeurs ; et au peuple ce
qui appartient au peuple. Je suis autant pour le peuple
qu'aucun de vous. 11 vous faut donner ce qui appar-
tient à Dieu, en réglant son Église droitement selon
CUAPITHE XXXI. — lt)4D. 541)
l'Écriture, laquelle est à présent en désordre. Pour
vous en dire la voie en détail présentement, je ne le
puis faire. Je vous dirai seulement qu'il seroit bon
d'assembler un synode national, où chacun pourvoit
disputer avec toute liberté, et que les opinions qui pa-
roîtroient évidemment bonnes fussent suivies.
« Quant au Roi, en vérité je ne veux pas (puis se
tournant vers un gentilhomme qui touchoit à la hache :
Ne gâtez pas la hache) ; quant au Roi, les lois du
royaume vous en instruiront clairement : et partant,
comme cela me touche en mon particulier, je ne vous
en dis qu'un mot en passant. Pour le peuple, certaine-
ment je désire autant sa liberté et franchise que qui que
ce soit, mais il faut que je vous dise qu'elle consiste à
être conservée par les lois, par lesquelles ils soient
assurés de leurs vies et de leurs biens. Ce n'est pas
qu'il faille qu'ils aient part au gouvernement, messieurs,
cela ne leur appartient pas. Un souverain et un sujet
sont bien différens l'un de l'autre; et pourtant jusqu'à
ce que vous fassiez cela, je veux dire que vous mettiez
le peuple en cette sorte de liberté, certainement il n'en
aura jamais. Messieurs, c'est pour ce sujet que je suis
ici. Si j'eusse voulu donner lieu à un arbitrage, afin de
changer les lois selon la puissance du glaive, j'eusse pu
éviter ceci. Partant, je vous dis et prie Dieu qu'il en
détourne son châtiment de dessus vous; car je suis
martyrisé pour le peuple véritablement. Messieurs, je
ne vous tiendrai pas long temps : je vous dirai seule-
ment que j'eusse pu demander quelque peu de temps
pour mettre ceci en meilleur ordre et le digérer mieux ;
mais j'espère que vous m'excuserez. J'ai déchargé ma
conscience. Je prie Dieu que vous preniez les voies les
plus propres pour le bien du royaume et votre propre
salut. »
». 30
350 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
Alors le sieur Juxson dit au Roi : « Ne plaît-il pas à
« Votre Majesté, quoique l'affection qu'elle a pour la
« religion soit assez connue, de dire quelque chose
« pour la satisfaction du peuple? »
Le Roi alors lui répondit : « Je vous remercie de tout
« mon cœur, monseigneur, parce que j'allois oublier
« ce que j'avois eu dessein de dire. » Puis, se tournant
vers le peuple, lui dit : « Messieurs, je pense que ma
« conscience et ma religion est fort bien connue de tout
« le monde, et partant je déclare devant vous tous que
« je meurs chrétien, professant la religion de l'Église
« anglicane, en l'état que mon père me l'a laissée; et
« je crois que cet honnête homme (montrant le sieur
« Juxson) le témoignera. » Puis, se tournant vers les
officiers, il dit : « Messieurs, excusez-moi en ceci, ma
« cause est juste, et mon Dieu est bon ; je n'en dirai
« pas davantage. » Puis il dit au colonel Haker : «Ayez
« soin, s'il vous plaît, qu'on ne me fasse pas languir. »
Et alors, un gentilhomme approchant de la hache, le
Roi lui dit : « Prenez garde à la hache, je vous prie,
« prenez garde à la hache. »
En suite de quoi le Roi , parlant à l'exécuteur, lui dit :
« Je ferai ma prière fort courte, et alors j'étendrai les
« bras.... » Puis le Roi demanda son bonnet de nuit
au sieur Juxson, et, l'ayant mis sur sa tête, il dit à
l'exécuteur : « Mes cheveux vous empêchent-ils? » Le-
quel le pria de les mettre sous son bonnet : ce que le
Roi fit, aidé de Tévêque et de l'exécuteur. Puis le Roi,
se tournant derechef vers l'évéque, lui dit encore une
fois : « Ma cause est juste, et mon Dieu est bon. » Alors
le sieur Juxson lui dit : « Il n'y a plus qu'un pas, Sire,
« et ce pas est fâcheux, mais il est court; et vous pou-
a vez considérer qu'il vous transportera promptement
« de la terre au ciel, et là vous trouverez beaucoup de
CHAPITRE XXXI. — 1649. 351
« joie. » Le Roi lui répondit : « Je vais d'une couronne
« corruptible à l'incorruptible, où il ne peut pas y avoir
a de trouble, non, aucun trouble du monde. — Oui,
« lui dit le sieur Juxson, vous changez votre couronne
« temporelle à une éternelle : c'est un fort bon échange . »
Le Roi dit ensuite à l'exécuteur : « Mes cheveux sont-ils
« bien? » Puis il ôta son manteau, et donna son cordon
bleu, qui est l'ordre de la Jarretière, audit sieur Juxson,
disant : « Souvenez- vous ; » et le reste il le dit tout bas.
Puis le Roi ôta son pourpoint, et demeurant avec sa
camisole, remit son manteau sur ses épaules. Puis,
regardant le billot, dit à l'exécuteur : « 11 vous le faut
« bien attacher. — 11 est bien attaché, » lui répondit-il.
Et le Roi, continuant, lui dit : « On le pouvoit faire plus
« haut. — Il ne le sauroit, Sire, pour être bien. » A
quoi le Roi ajouta : « Quand j'étendrai les bras,
« alors.... » Après quoi, ayant dit deux ou trois mots
tout bas et debout, les yeux et les mains levés au ciel,
il s'agenouilla incontinent, mit son cou sur le billot ;
et alors, l'exécuteur remettant encore ses cheveux sous
son bonnet, le Roi lui dit, pensant qu'il Tallât frapper :
« Attendez le signe. — Je le ferai, Sire, » lui répondit
cet homme. Puis, faisant une petite pause, le Roi peu
après étendit les bras, et l'exécuteur sépara sa tête
d'un seul coup. Quand la tête fut tranchée, l'exécuteur
la prit et la montra au peuple, et son corps fut mis en
un coffre couvert pour ce sujet de velours noir.
Sic transit gloria mundi.
Peu de jours après cet horrible meurtre, la reine
d'Angleterre reçut une fausse nouvelle qui lui apprit
«que le Roi son mari avoit été amené de la prison jusque
sur l'échafaud ; qu'on lui avoit voulu couper la tête,
352 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
mais que le peuple s'y étoit oppose. Je crois que milord
Germain son ministre, qui sa voit le mauvais état des
affaires du Roi son mari, la voulut préparer par cette
fabuleuse histoire à ce funeste coup; et cette princesse,
quoiqu'elle ne vit son mal qu'à demi, en nous contant
cette pitoyable aventure jeta beaucoup de larmes; mais
elle se consoloit dans l'espérance que le peuple le sau-
veroit, puisqu'il commençoit à s'émouvoir en sa faveur.
Le 19 du mois, elle reçut enfin cette horrible nou-
velle comme véritable, et on ne put pas lui déguiser
son malheur plus long-temps. Ce mal si grand, si ter-
rible et si certain, produisit en elle tous les sentimens
de douleur qu'elle étoit capable de sentir. Cette mal-
heureuse Reine s'affligea et souffrit infiniment, mais
elle ne mourut point; et ce qui pouvoit être le seul
remède de ses. maux lui manqua en cette occasion.
Poi que jamas muere un triste
Quando convienne que muera * .
Elle m'a souvent dit elle-même qu'elle étoit étonnée
comment elle avoit pu survivre à ce malheur. Elle con-
noissoit que la vie ne lui pouvoit plus être agréable.
Elle perdoit une couronne; mais ce qu'elle regrettoit
le plus, c'étoit un mari bon, juste, sage, digne de son
amitié et de l'amour de ses sujets. Elle étoit tombée
dans une condition déplorable; et, de la plus opulente
reine de la terre, elle ne voyoit alors dans l'avenir, et
selon toutes les apparences, qu'une continuelle suite
de misères et d'afflictions qui dévoient lui faire de
l'horreur. Elle avoit des lumières et de nobles senti-
mens, et par conséquent elle devoit voir tout ce qu'elle
perdoit, et ce qu'elle devoit à la mémoire d'un roi qui
1 Un malheureux ne meurt jamais quand il lui convient de mourir.
CHAP1TRK XXXI. — 1649. 353
l'avoit fort aimée, qui lui avoit donné sa confiance tout
entière, et qui l'avoit toujours infiniment considérée.
11 avoit partagé sa grandeur et ses richesses avec elle :
il étoit juste alors qu'elle goûtât une grande part de ses
amertumes, et qu'elle mourût tous les jours de sa vie,
au lieu de ce qu'il étoit mort une fois. Elle en a porté
en effet un deuil perpétuel et sur sa personne et dans
son cœur : autant néanmoins que selon son humeur
elle en a été capable, car naturellement elle avoit plus
d'enjouement dans l'esprit que de sérieux.
Le premier jour de sa douleur, je n'eus point l'hon-
neur de la voir, parce que la violence de son mal la
rendit invisible; mais le lendemain, ayant obtenu par
l'aide de mes amis un passage pour aller trouver In
Reine à Saint-Germain, je fus prendre congé de cette
Reine affligée. D'abord qu'elle me vit, elle me com-
manda de me mettre à genoux auprès de son lit ; et,
me faisant l'honneur de me donner sa main avec mille
sanglots qui souvent interrompirent son discours, elle
me commanda d'apprendre à la Reine l'état où elle
étoit, et de lui dire de sa part que le Roi son seigneur,
dont la mort alloit la rendre la plus malheureuse femme
du monde, ne s' étoit perdu que pour n'avoir jamais su
la vérité; qu'elle lui conseilloit de ne point irriter ses
peuples, à moins que d'avoir la puissance de les domp-
ter tout-à-fait ; que le peuple étoit une bête féroce qui
ne s'apprivoisoit jamais ; que le Roi son seigneur l'avoit
éprouvé, et qu'elle prioit Dieu qu'elle eût plus de bon-
heur en France qu'ils n'en avoient eu en Angleterre;
mais que surtout elle lui conseilloit d'écouter ceux qui
lui diroient la vérité, de travailler à la découvrir, et de
croire que le plus grand des maux qui pouvoient arriver
aux rois, et celui qui seul détruisoit leurs empires,
étoit de l'ignorer. Que si j'étois fidèle à la Reine, je lu
354 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
devois dire ces choses et lui parler clairement sur l'état
de ses affaires, puisque c'était le plus grand service que
je pourrois lui rendre ; et finit par un compliment qui
s'adressoit à la Reine, avec quelques ordres qu'elle
me donna, qui regardoient les intérêts du prince de
Galles, devenu roi sans royaume par la mort du Roi
son père.
Le duc d'Yorck, son second fils, âgé de quinze ans,
après s'être échappé d'Angleterre comme je l'ai déjà
dit, étoit venu depuis peu de Hollande pour demeurer
auprès d'elle. Elle désiroit, pour ces deux princes ses
en fan s, que le Roi et la Reine reconnussent en France
le prince de Galles pour roi d'Angleterre, et qu'on
traitât le second de la même manière que le prince son
frère aîné l'avoit été. Elle me commanda d'en parler à
la Reine de sa part; puis, me serrant la main, me dil.
avec un redoublement de douleur rempli de beaucoup
de tendresse, qu'elle venoit de perdre un roi, un mari
et un ami, dont elle ne pouvoit jamais assez pleurer la
perte; et qu'il falloit nécessairement que le reste de sa
vie cette séparation lui fût un éternel supplice.
J'avoue que les larmes et les paroles de celte prin-
cesse me touchèrent vivement. Outre la part que je
pris à sa douleur, mon esprit fut étonné des paroles
qu'elle me commanda de dire à la Reine, et des mal-
heurs qu'elle me fit appréhender pour elle. L'état où
je la croyois, et celui où étoit la France, me firent une
forte impression ; et je n'oublierai jamais les sages
discours de cette Reine, qui, détrompée et instruite
par sa propre expérience, sembloit nous présager do
grands maux. Le Ciel voulut nous en préserver; mais
comme nous les méritions tous de la justice de Dieu, il
faut lui rendre grâces de sa miséricorde, et se souvenir
de cette belle leçon pour les rois et même pour les par-
CHAPITRE XXXI. — 1649. 355
ticuliers : que la vérité est toujours nécessaire à savoir
pour la conduite de notre vie.
Ce même jour, ma sœur et moi, accompagnées de
notre petit domestique, partîmes de Paris, escortées
dune troupe de cavalerie du régiment du prince de
Conti que commandoit Barrière, ce gentilhomme dont
j'ai parlé ailleurs, qui étoil attaché à ce prince, et qui
par conséquent avoit le malheur d'être compté au
nombre des ennemis de la Reine, après avoir été un de
ses plus fidèles serviteurs. Nous fûmes reçues à Saint-
Denis par le comte Du Plessis, qui commandoit à la
place du maréchal Du Plessis son père. 11 nous donna
un bon repas et de bons lits, et le lendemain nous ar-
rivâmes heureusement à SainUGermain.
11 nous fallut prendre un grand détour, et nous pas-
sâmes par plusieurs villages, où nous remarquâmes uno
désolation effroyable. Ils étoient abandonnés de leurs
•i
ha bi tans. Les maisons étoient brûlées et abattues, les
églises pillées, et l'image des horreurs de la guerre y
étoit dépeinte au naturel. Je trouvai la Reine dans son
cabinet, accompagnée du duc d'Orléans, du prince de
Condé, de la princesse de Carignan et d'une grande
presse. La cour alors étoit fort grosse, parce que tous
ceux qui n'étoient point de la Fronde s'étoient rendus
auprès du Roi. L'appartement de la Reine, outre les
personnes de la première qualité qui composoient la
cour, étoit rempli d'une grande quantité de gens de
guerre, et je ne vis jamais tant de visages inconnus.
La Reine étoit au milieu de ce grand monde, qui
paroissoit gaie et tranquille. Elle ne paroissoit point
appréhender les malheurs dont elle étoit menacée par
les gens de bon sens, et qui jugeoient de l'avenir par
les choses passées et présentes. Il ne falloit pas mettre
de ce nombre les mauvaises prophéties de ceux qui
55H MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
vouloknt décrier sa conduite, et qui prétendoicnt, en
l'intimidant, l'obliger de chasser son ministre. Ils ne
méritoient pas d'être écoutés, et l'apparente gaieté de
la Reine avoit pour but de les faire taire. On ne peut
pas en douter ; car, en l'état où elle se voyoit, il étoît
difficile qu'ayant autant de sagesse et de raison qu'elle
en avoit, elle pût avoir une gaieté véritable.
Quand je partis de Paris, j'avois le cœur rempli de
tout ce que Ton m'avoit dit dans cette ville. Je croyois
que la Reine étoit menacée de perdre sa couronne, ou
tout au moins la régence. Mais, étant à Saint-Germain,
je fus surprise quand j'entendis les railleries qui se fai-
soient contre les Parisiens et les frondeurs, et contre
ceux qui lamentoient sur les misères publiques. Je ne
trouvai point qu'on eût peur de ce grand parti qui pa-
roissoit si redoutable à toute l'Europe ; et, pour n'être
pas moquée, il me fallut faire bonne mine avec ceux
qui traduisoient en ridicule les choses les plus sérieu-
ses, et qui, se moquant des deux partis, n'avoient au-
cun dessein que de profiter de ces désordres.
Le soir, après que la Reine fut retirée, elle me com-
manda de lui dire tout ce que je savois de l'état de Paris
et de celui des esprits. Comme j'avois une véritable
tristesse dans Tarne, je lui contai librement ce qui m'a-
voit paru de contraire à ses intérêts, et ne manquai
pas de lui dire tout ce que la reine d'Angleterre mV
voit ordonné de lui faire savoir de sa part. On s'imagi-
noit à Paris qu'elle ignoroit l'état de ses affaires ; que
son ministre lui faisoit croire que Ton y étoit dans une
extrême souffrance, et que les mutins seroient bientôt
réduits à lui demander miséricorde.
11 est néanmoins véritable qu'elle étoit instruite de
tout ce qu'il étoit nécessaire qu'elle sût ; mais, voulant
travailler à punir ou du moins à modérer l'excès de
THAP1TRK XXXI. — 1649. 357
l'audace du parlement, et ne voulant pas non plus
éloigner son ministre, ses resolutions étoient prises, et
toutes les crieries du public ne la faisoient nullement
changer. Elle me fit l'honneur de me dire ce qu'elle
avoit déjà dit à d'autres, et que je pense avoir déjà
aussi écrit, qu'elle croyoit être obligée de le retenir,
de peur qu'il ne lui en arrivât autant qu'au roi d'An-
gleterre, et qu'après l'avoir chassé on ne vînt jusqu'à
elle; que les princes, la voyant sans ministre, lui en
voudroient donner un ; que, ne se pouvant accorder là-
dessus, comme il étoit raisonnable de le croire, cela
feroit naître des brouilleries plus grandes que les pre-
mières; et qu'enfin elle le vouloit conserver, non-seu-
lement parce qu'elle étoit satisfaite de ses bonnes in-
tentions et de sa fidélité, mais parce qu'elle étoit
persuadée qu'en le soutenant elle rétabliroit l'autorité
royale, et empêcheroit qu'on ne lui otât la régence.
Elle ajouta que la conservation jie lui en étoit considé-
rable que par l'affection qu'elle avoit pour le Roi ; et
elle me fit l'honneur de me dire en soupirant que je
savois moi-même qu'elle n'étoit point ambitieuse, et
que par son inclination le repos lui auroit été plus
agréable que la puissance. Puis elle conclut par ces
belles paroles : Qu'elle croyoit bien faire, et qu'elle
laissoit le reste sous la conduite de Dieu, de qui elle
espéroit par sa miséricorde qu'il n'ahandonneroit
point l'innocence du Roi, qui, selon les apparences,
avoit encore conservé devant ses yeux la grâce de son
baptême.
Je la trouvai un peu étonnée de cet envoyé de l'ar-
chiduc, dont elle ne savoit point encore la fausseté. Et,
assez touchée de la mort du roi d'Angleterre, elle me
dit elle-même que c'éloit un coup qui devoit faire
trembler les rois; mais à son égard, étant persuadée
368 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
qu'elle faisoit ce qu'elle devoit et ce qu'elle n'avoit pu
éviter de faire, son esprit demeuroit tranquille au mi-
lieu de tant d'orages. En effet, son humeur toujours
égale, fortifiée d'une ame qui ne se laissoit pas trou-
bler aisément, la faisoit paroître à Saint-Germain, en-
vironnée de ses armées, avec le même repos que parmi
les dames qui formoient son cercle à Paris.
Le 22 ou 25 février, le nonce et l'ambassadeur de
Venise vinrent trouver la Reine , l'un de la part du
Pape, et l'autre de sa ce publique. Dans leur audience,
ils l'exhortèrent fort à la paix, et touchèrent, à son
avis, un peu trop fortement à ce qui paroissoit être le
sujet de la guerre. Elle s'en fâcha ; et, les interrompant,
elle leur dit qu'elle trouvoit bien des gens qui lui di-
soient qu'il falloit faire la paix et qu'il falloit pardon-
ner, mais que personne ne lui parloit de rétablir l'au-
torité du Roi son fils, qui s'en alloit détruite, si elle ne
travaillent à la relever en châtiant les rebelles, et les
forçant à se remettre à leur devoir. Elle avoit sujet de
parler de cette sorte, car les consultations qu'elle avoit
fait faire sur cet article aux docteurs les plus sévères, et
dont elle vouloit suivre les sentimens, étoient de véri-
tables marques du désir qu'elle avoit de la paix. Mais H
sembloit qu'elle devoit par ses propres obligations tra-
vailler premièrement à remettre la France en état de
pouvoir profiter de sa bonté, qui jusques alors, par la
mauvaise disposition des esprits, n'avoit fait qu'empi-
rer ses maux. Cette bonté étoit plus grande en elle et
plus effective qu'apparente. Elle avoit toujours voulu
cacher la sienne, pour faire mieux paroître celle de son
ministre.
Le 25 février, les députés de Paris arrivèrent ; et le
premier président, qui suivit l'exemple du nonce, fut
traité de même manière. Il avoit accoutumé de parler
CHAPITRE XXXI. — 1649. 359
avec beaucoup de hardiesse sur les désordres de l'Etat,
et le ministre avoit toujours une grande part dans ses
harangues,- qui étoient plutôt des libelles diffamatoires
contre lui que des remontrances à la Reine. Celle qu'il
fit en cette occasion fut de la nature des autres. Après
avoir sur ce chapitre contenté son parti et la plus
grande partie de son auditoire, il supplia la Reine de
faire cesser les désordres, de leur donner la paix, et de
revenir à Paris y ramener le Roi, et par conséquent le
bonheur et la joie. *
11 dit ces mêmes mots, parlant de l'intelligence que
quelques-uns du parti avoient eue avec l'archiduc, et
voulant justifier le parlement : Que cette grande et il-
lustre compagnie avoit son intérêt si étroitement uni à
celui du Roi et de l'État, et avoit donné en toutes ren-
contres de si glorieuses marques du zèle qu'elle avoit
pour le soutien de l'autorité royale, qu'il étoit difficile
de s'imaginer que quelques-uns de ceux qui la compo-
soient fussent capables d'oublier le premier et le plus
juste de ses devoirs; que ce zèle avoit paru avec éclat
non-seulement du temps de nos pères par ce fameux
arrêt l qui, malgré les artifices des étrangers, rendit à
la loi salique sa première vigueur, et servit si fort à la
conservation de la couronne dans l'auguste maison de
Bourbon, mais encore de leur temps par le soin que
leur compagnie avoit eu d'affermir, durant les mino-
rités des rois, les régences des reines-mères.
Sur quoi la Reine et M. le prince dirent quelques
paroles de ressentiment, qui témoignoient qu'elle ni
lui n'approuvoient pas ce qu'il avoit dit des arrêts du
parlement touchant la loi salique et des régences ; et
1 Pendant la Ligue, Philippe II, roi d'Espagne, essaya de donner
à sa fille la couronne de France; mais le parlement maintint la loi
salique.
300 MÉM01IŒS DE MADAME DE MOTCEVILLK.
le chancelier dit, en s'écriant contre cela, que le Koi
étpit le maître des ordonnances, qu'il les faisoit et dé-
faisait comme il lui plaisoit, et que les compagnies dé-
voient seulement apporter une obéissance aveugle à sa
volonté.
Mais toutes ces contestations et ces hardiesses ne
brouilloient point à la cour ce vénérable magistrat. Le
cardinal Mazarin avoit fait des injures ce que Mithri-
date avoit fait du poison, qui, au lieu de le tuer, vint
enfin, par la coutumf , à lui servir de nourriture. Le
ministre de même sembloit par son adresse faire un
bon usage des malédictions publiques. H s'en servoit
pour acquérir auprès de la Reine le mérite de souffrir
pour elle, et d'être la victime des injustes passions des
sujets du Roi; et beaucoup davantage pour cacher l'a-
mitié de ses amis, qui, dans le vrai, ne l'étoieut guère.
11 le voyoit bien sans doute ; mais, ne pouvant mieux
faire, il consentoit qu'ils en usassent ainsi pour main-
tenir leur crédit, et pour être mieux en état de le servir
dans les bonnes occasions.
En effet, dès le soir même le premier président et le
président de Mesmes vinrent trouver la Reine comme
des particuliers, et conférèrent dans sou cabinet avec le
ministre, où se trouvèrent les princes ; et, malgré l'ar-
rêt que leur compagnie avoit donné contre lui, ils le
traitèrent toujours de premier ministre. Ils firent espé-
rer à la Reine, avant que de partir, une autre députa-
tion pour parler tout de bon de la paix, et lui deman-
dèrent finement des vivres et du blé pour autant de
jours qu'on y travaillent, supputant pour chaque jour
ce qui étoit à peu près nécessaire pour fournir Paris.
La Reine ne leur accorda pas leur demande, mais
leur fit espérer que s'ils agissoient fidèlement, elle ne
leur refuseroit rien de tout ce qui seroit raisonnable.
CHAPITRE XXXI. — 1640. 361
Les députés tâchoiéîit, sous l'apparence de la paix,
d'obtenir des vivres ; car ils commençaient à enchérir,
et le peuple pâtissoit déjà beaucoup, mais pas assez
pour en être humilié. La Reine aussi, de son côté,
croyoit bien faire en leur faisant espérer qu'elle leur en
donneroit. Elle vouloit embarquer le parlement, par la
nécessité du peuple, à consentir à ses volontés, et à ré-
duire les généraux de Paris à l'accommodement auquel
ils s'opposoient de toutes leurs forces.
A la seconde députation, le^blés furent accordés;
mais la Reine eut sujet de se repentir d'avoir eu pitié
de ceux qui souffroient. Elle redonna des forces à ce
parti, et ne diminua pas leur malice : si bun qu'elle
perdit les avantages qu'elle auroit pu tirer de leurs souf-
frances. Cette princesse, après les avoir si favorable-
ment traités, leur fit donner une réponse par écrit qui,
pour être instructive, peut tenir sa place dans ces Mé-
moires.
RÉPONSE DE SA MAJESTÉ AUX DÉPUTÉS DU
PARLEMENT.
« Le Roi, étant au conseil, par l'avis de la Reine ré-
gente sa mère présente, où étoit aussi monseigneur le
duc d'Orléans, M. le prince, et autres notables person-
nages dudit conseil, délibérant sur ce qui lui a été re-
présenté par les députés de la compagnie se disant tenir
le parlement de Paris, a commandé la présente réponse
leur être baillée.
« Sa Majesté auroit eu très-grande raison de n'ad-
mettre pas à sa présence lesdits députés, ayant chaque
jour de nouveaux sujets d'être plus indignée contre la
conduite de leur compagnie, et en celui notamment
dont ils viennent de lui rendre compte, et dont elle avoit
n. 31
362 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
déjà eu l'avis, d'avoir reçu un eflvoyé de la part des
ennemis de FEtat.
« Sa Majesté est d'ailleurs très-bien informée des al-
lées et venues qui se sont faites de Paris à Bruxelles,
du sujet de la venue de Saint 1 bal et de Sauvetat, dont
le premier est avec le duc de Longueville, et l'autre est
ici prisonnier, après s'être abouchés avec la duchesse
de Chevreuse et avec des ministres d'Espagne.
« Elle sait que Laigues, envoyé à Bruxelles par quel-
ques particuliers qui ont conjuré la ruine de l'Etat en
tant qu'elle pourroit dépendre de leur malice, a été ce-
lui qui a recherché et fait résoudre l'archiduc et le
comte de Pigneranda, qui le conseille, d'envoyer une
personne expresse à ladite compagnie, avec une simple
lettre dont la créance seroit faite à Paris même par ceux
qui l'avoient envoyé, selon l'état où se trouveroicnt
pour lors les affaires : ledit Laigues ne se contentant
pas d'assurer lesdits ministres qu'ils en tireroient de
très-grands avantages pour les intérêts du Roi leur
maître, mais (ce qui fait horreur à le dire) qu'ils cause-
roient un bouleversement général dans la France, s'ils
savoient bien profiter de cette occasion par les moyens
qu'il leur en suggéreroit.
« Comme ceux qui, contre l'intention et au désu de
ladite compagnie, ont formé les Mémoires dont Laigues
a été chargé, sont les mêmes qui, avant que le Roi par-
tît de Paris, entretenoient des intelligences avec les en-
nemis de l'État pour se saisir de la personne de Sa Ma-
jesté ;
« Comme ce sont les mêmes qui travailloient alors à
exciter des séditions dans Paris, les mêmes qui se par-
tageoient dedans et dehors la ville pour traiter avec des
princes qui sont depuis entrés dans le parti, les mêmes
qui, après l'accommodement fait en ce lieu au mois
CHAPITRE XXXI. — 1649. 365
d'octobre dernier, par la déclaration que Sa Majesté y
fit expédier qui serabloit avoir ôté pour jamais la racine
de foute division, reconnoissant que les ennemis se ré-
soudroient peut-être à faire la paix, sur ce qu'ils au-
roient perdu l'espérance de voir naître des troubles
dans le royaume, leur firent savoir aussitôt qu'ils ne
dévoient point se mettre en peine de cet accommode-
ment, et qu'ils feroient en sorte qu'avant qu'il se pas-
sât six semaines le parlement remueroit tout de nou-
veau, et mettroit plus d'affaires que jamais sur les bras
de la Reine, les assurant même qu'il seroit alors forti-
fié par l'attachement de divers princes et autres per-
sonnes de qualité ;
« Comme ce sont les mêmes qui ont eu le crédit dans
ladite compagnie, au grand regret des bons, de la por-
ter à faire tant de choses extraordinaires qui se sont
passées depuis la sortie du Roi de Paris, on n'a pas
sujet d'être surpris qu'ils aient encore eu le pouvoir de
lui faire exercer cet acte de souveraineté, et de recevoir
des envoyés des princes, et, qui plus est, d'un prince
ennemi de l'État, en même temps qu'elle venoit de re-
fuser d'écouter ceux qui lui a voient été envoyés par le
Roi son maître et son souverain.
« Le sieur de L'isle, lieutenant des gardes du corps
de Sa Majesté, qui âlloit de sa part vers ladite compa-
gnie, n'y fut pas reçu à cause des formes. Cependant
elle en trouve pour recevoir l'envoyé de l'archiduc, qui
a les armes à la main contre le Roi ; mais non pas dans
ses registres, ni même dans ceux du parlement de la
Ligue.
« Elle refuse l'entrée à Paris à un héraut envoyé de
la part du Roi, prenant prétexte sur ce que ceux qui la
composent n'étant pas souverains, ils auroient manqué
au respect qu'ils doivent à Sa Majesté en l'admettant ;
364 MÉMOIRES DE MADAMK DE MOTTEVJLLE.
mais ils oublient qu'ils sont sujets, et agissent en sou-
verains quand il est question de recevoir un ambassa-
deur de la part des ennemis de l'État, qui est un moine,
aumônier du comte de Gardes, gouverneur de Cam-
bray, lequel avoit de longue main des intelligences dans
Paris, et y donnoit des avis toutes les semaines et en
recevoit, y ayant même demeuré long-temps depuis la
morl du feu Roi, et fait diverses menées très-préjudi-
ciables au service de Sa Majesté avec des prisonniers
de guerre espagnols, qui obligèrent à prendre la ré-
solution de l'arrêter, dont son évasion empècba l'effet.
« Il a été aisé à voir que sa créance a été composée à
Paris par ceux-là mêmes qui l'y ont attiré : autrement
l'artifice des ministres d'Espagne auroit été trop gros-
sier; et même de faire dire à ladite compagnie qu'on
leur a tout offert pour conclure promptement la paix, à
condition qu'ils assisteroient le Roi des forces d'Espa-
gne pour opprimer ladite compagnie et ruiner Paris.
En même temps que le comte de Pigneranda, écrivant
ici le 19 février, se plaint qu'on ne lui ait rien fait sa-
voir, par le retour du sieur Friquet, qui soit précis et
individuel sur les intérêts du Roi son maître et de M. de
Lorraine, et que par la même lettre ledit comte prie
qu'on lui dépêche une personne expresse avec quelque
plus grand éclaircissement des intentions du Roi. Ce qui
fait bien voir évidemment qu'il n'a pas reçu des offres
si avantageuses pour la paix, et qu'il ne refuse pas de la
traiter ici pour ne le juger ni honnête ni sûr, comme
on a fait dire à ladite compagnie par ce moine. Et en
effet, en suite de cette lettre, Sa Majesté a choisi le sieur
de Vautorte, conseiller d'État, pour aller à Bruxelles où
il négocie présentement, ayant trouvé un sauf-con-
duit de l'archiduc à Cambray pour y passer en toute sû-
reté.
CIIAPITBE XXXI. — 1649. 3» 5
« Sa Majesté, qui veut bien donner à ladite compa-
gnie toutes les lumières qui dépendent d'elle pour l'em-
pêcher d'être surprise par cet artifice, a eu la bonté
d'ordonner qu'on fasse voir auxdits députés les origi-
naux desdites lettres du comte de Pigneranda, dans
lesquelles ils verront aussi comme il se préparoit à
s'avancer de deçà pour conférer avec les ministres du
Roi et donner la dernière main au traité de paix ; et il
seroil déjà en France, si les espérances qu'il a conçues
de tirer de plus grands avantages de ces divisions, et les
instances qui lui ont été faites à Bruxelles par ceux qui
ont sollicité l'archiduc à Bruxelles d'envoyer vers ladite
compagnie, ne lui avoient fait chercher des prétextes
de différer son voyage. Ils pourront aussi remarquer
dans lesdites lettres que ce que renvoyé a dit de la part
du Roi catholique est une manifeste supposition, puis-
qu'il lui étoit impossible de donner des ordres sur des
affaires dont il ne pou voit avoir encore aucune connois-
sance.
« Tout cela, et beaucoup d'autres circonstances que
Ton omet, sembloient obliger Sa Majesté à ne pas re-
cevoir les députés. Mais, considérant qu'il y a dans la-
dite compagnie nombre de bons Français bien inten-
tionnés pour l'État, et à qui le cœur saigne de voir
pratiquer à tous momens ce que la plus grande malice
auroit eu peine à concevoir, Sa Majesté a voulu en user
comme bon père de famille, qui, quelque grandes que
puissent être les fautes de ses enfans, ne se lasse jamais
de leur tendre la main pour tâcher à les remettre dans
le bon chemin ; et a résolu de lui donner encore celte
marque de sa bonté lorsqu'elle a plus sujet d'être of-
fensée. Ainsi toute la France verra qu'elle n'a oublié
aucune voie imaginable pour la ramener à son devoir,
et pour l'obliger à faire cesser les misères de Paris, et
31.
366 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
à prévenir colles dont le royaume est menacé par les
ennemis domestiques et étrangers. Et, à tout événe-
ment, si les cœurs étoient encore après cela si endurcis
que de ne pas vouloir rendre au Roi l'obéissance qui lui
est due, elle seroit seule responsable devant Dieu, de-
vant le Roi, la maison royale et tous les ordres du
royaume, des maux qui en arriveront.
« Pour ce qui est de la paix, qui est un prétexte qui
ne manque jamais à ceux mêmes qui l'appréhendent le
plus, et qui ont le plus de passion de brouiller, il n'y a
personne, tant soit peu informée des affaires, qui nesache
que comme les lmpérianx ont été obligés de consentir
à celle d'Allemagne qui a été conclue avec tant de gloire
et d'avantage pour cette couronne, et où elle a eu même
lieu de faire paroître sa modération en rendant grand
nombre de places importantes et des États entiers, les
Espagnols auroient été aussi contraints de donner les
mains à un accommodement, si la conduite de quelques
factieux ne leur eût fait concevoir de si fortes espéran-
ces de ces divisions et de remuemens dans le royaume,
qu'ils ont cru en devoir attendre l'événement pour en
profiter.
« Car, pour ce qui est de l'offre que l'on a fait faire
par le moine, comme de la part de l'archiduc, de ren-
dre ladite compagnie arbitre de cette grande affaire,
quand la proposition seroit aussi sincère que toute ap-
parence et raison ne veut pas qu'elle le soit, ce n'est
pas un honneur que les Espagnols lui rendent, c'est
une injure et un affront qu'ils font à tout ledit corps.
« La France a souvent offert aux Espagnols de se
soumettre à tous les points indécis et qui sont demeures
en différend, à l'arbitrage et à la décision ou des Pro-
vinces-Unies avec le prince d'Orange, ou dudit sieur
prince d'Orange appelant avec lui quelques-uns des
CHAPITRE XXXI. — 1649. 367
ministres des États, ou de la ^Beine de Suède, ou des
princes ou États de l'Empire, conjointement ou séparé-
ment, ainsi qu'ils aimeroient le mieux : ce qu'ils ont
toujours constamment refusé; et ils s'adressent aujour-
d'hui à ladite compagnie pour lui déférer ce jugement,
c'est-à-dire la disposition des plus grands intérêts que
leur couronne ait à démêler avec celle-ci.
« Ne lui seroit-ce pas une tache qu'étant toute com-
posée de Français, le Roi d'Espagne la jugeât plus
portée en sa faveur, et s'en promît un meilleur traite-
ment que de la Reine même qui est sa sœur, ou que de
tant de princes et potentats étrangers avec qui il est en
paix, et même en liaison?
« Les Espagnols ont fait voir par leur conduite en
tout temps qu'ils ne souhaitent rien tant que la dimi-
nution de la puissance, de la grandeur et de l'autorité
du Roi; et cependant ils ont recours à ladite compagnie
par préférence à tous autres, et déclarent qu'ils la choi-
sissent pour arbitre de tous leurs différends. Peuvent-
ils offenser plus sensiblement de bons Français et des
officiers, que de les croire capables d'être, sous un pré-
texte spécieux, des instrumens propres à l'abaissement
de leur Roi et à l'affaiblissement de cette monarchie,
qui est toujours la principale visée qu'ils ont toujours
en toutes leurs actions?
« Ceux qui ont formé l'instruction du moine ont bien
mal raisonné, de ne s'être pas aperçus qu'ils lui ont
fait détruire d'un côté ce qu'ils lui faisoient établir de
l'autre. lies Espagnols souhaitent, dit-il, la paix avec
passion : et pour preuve de cela, ils sont disposés d'en
passer par le jugement de ladite compagnie. Mais si
cette passion étoit véritable et sincère, refuseroient-ils
tant de places et de provinces entières qu'ils disent que
le Roi leur a offertes, pour s'adresser à d'autres, dont
368 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
tout ce qu'ils pourroient attendre de plus favorable et
de plus avantageux ne sauroit être que la promesse de la
même chose, sans espérance d'aucune exécution, puis-
qu'elle ne peut jamais dépendre que des ordres du Roi?
« Y auroit-il quelqu'un assez simple pour se persua-
der qu'ils veuillent épargner la France? Ils y entreront
avec toutes leurs forces, et profiteront de ces émotions
dès qu'ils en auront le moyen, et qu'ils verront jour à
nous faire du mal. Mais l'intérêt particulier de ladite
compagnie ne les poussera ni ne les arrêtera un seul
moment : cette résolution dépendra purement de l'état
de leur armée; et, s'ils ne le font pas, on n'en devra
avoir obligation qu'à la saison, à leur foiblesse et à la
crainte d'exposer leurs troupes mal à propos.
« Pouvoient-ils faire une offense plus sanglante k la-
dite compagnie, que de la croire une matière facile et
toute disposée à leur mettre la France en proie; que de
s'adresser à elle sous le spécieux prétexte de la paix, et
de l'assister quand ils n'ont autre dessein que de bien
allumer la guerre civile dans le royaume, et de l'ense-
velir dans ses ruines?
ce Leurs affaires de tous côtés sont en pire état encore
qu elles ne paroissent l'être ; et il est comme indubita-
ble que si ces désordres intestins peuvent cesser bien-
tôt, comme Sa Majesté y contribue de sa part, ils seront
forcés à donner les mains sans délai à une paix, avec
des conditions avantageuses pour cette couronne.
« C'est à quoi Sa Majesté s'applique, et continuera
de le faire avec tous les soins possibles, sans oublier au-
cun des moyens qui peuvent le plus tôt produire ce
grand bien.
« Que si, contre les apparences, les çnnemis refusent
un accommodement honnête et équitable, et s'opiniâ-
trent à prétendre des conditions injustes et exorbitan-
CHAPITRE XXXI. — 1149. 369
tes, telles que l'envoyé a supposé qu'on leur a offertes :
en ce cas, comme la plus forte passion de la Reine et sa
principale visée est le bien de l'État, la grandeur du
Roi son fils, et de lui pouvoir un jour rendre compte
de son administration, sans qu'il ait occasion de lui en
faire le moindre reproche, Sa Majesté ne sera pas, à la
vérité, assez hardie de disposer, quoiqu'à l'avantage
d'un frère, de ce dont un Roi pupille, et son fils, se
trouve en possession par une juste guerre, et principa-
lement voyant que l'Espagne tient encore aujourd'hui
divers royaumes que la France a autrefois possédés à
juste titre. Elle ne voudra pas répondre si mal aux bé-
nédictions que Dieu a versées si abondamment sur cet
Utat, que d'abandonner en un seul jour aux Espagnols
le fruit des travaux de tant d'années, toutes pleines de
bons succès, et ce qui a coûté tant de peines au feu Roi,
et tant de soins à monseigneur le duc d'Orléans et à
M. le prince, qui ont exposé si librement leurs vies à
mille périls pour conserveries conquêtes du feu Roi, et
pour les augmenter, comme ils ont fait, de quantité de
places importantes et d'une grande étendue de pays; et
mondit seigneur le duc d'Orléans et M. le prince ont
déclaré qu'ils ne se porteroient jamais à oser le con-
seiller à Sa Majesté. C'est pourquoi, en ce cas, elle se
croiroit obligée de consulter lavis des États-généraux
du royaume, qui sont déjà intimés, et qui seront bien-
tôt assemblés, sur la résolution qu'elle auroit à prendre,
ne pouvant douter qu'elle ne fût la meilleure, puisqu'elle
auroit été prise par le consentement général de tous les
ordres du royaume.
« Pour ce qui est des instances que lesdils députés
ont faites à Sa Majesté quand, après sa sortie de Paris,
elle a transféré la séance de ladite compagnie, ce n'a
point été à dessein de punir ni les excès passés, ni de
370 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
toucher aux personnes ou aux biens d'aucuns de ceux
qui la composent. Son but n'a été que de travailler à
remédier aux désordres qui ont travaillé l'Etat par la
continuation de leurs assemblées, rétablir parmi eux la
liberté des suffrages, qui étoit étouffée par des menaces
continuelles, et par des billets qu'on jetoit pour rendre
odieux au peuple ceux qui vouloient demeurer dans la
modération, éteindre la faction qui se formoit dans
Paris, et qu'on a depuis vue éclore si puissante, raffer-
mir la tranquillité de la ville, et la mettre en état, que
le Roi y pût demeurer en sûreté.
« Sa Majesté, depuis, avoit envoyé un héraut à la-
dite compagnie pour lui faire savoir qu'elle donnoit as-
surance des personnes, des charges et des biens à tous
ceux qui se rendroient près d'elle, sans exception d'au-
cun. Elle lui confirme encore la même grâce pour fous
ceux qui s'y rendront dans le sixième du mois prochain.
« Et à l'égard de l'envoyé de l'archiduc, comme il
eût été à souhaiter pour l'honneur de la compagnie que
l'avis des soixante-douze, qui vouloient qu'on ne l'in-
troduisît pas et qu'on l'envoyât au Roi, eût prévalu :
aussi la meilleure réponse, et celle que Sa Majesté en-
tend qu'on lui fasse, c'est de ne lui en donner aucune,
pour faire connoitre à son maître que si la compagnie
a été facile à l'écouter, elle est incapable d'entrer en au-
cune intelligence et négociation avec les ennemis de la
couronne.
« Pour ce qui est de l'instance que lesdits députés
font à Sa Majesté, à ce qu'il lui plaise retirer ses trou-
pes des environs de Paris, et laisser le passage pour
l'entrée des vivres, l'exécution en dépend purement de
ladite compagnie, et de la résolution qu'elle prendra de
se rendre près de Sa Majesté avec les sûretés qu'elle lui
donne.
CHAPITRE XXXI. — 1649. 5?l
« C'est ce que Sa Majesté attend de sa fidélité que les-
dits députés lui sont Tenus protester, et que ladite com-
pagnie, par une prompte obéissance, fera cesser les
souffrances de la ville de Paris et les misères du pauvre
peuple, afin que le calme , une fois rétabli dans le
royaume, puisse produire bientôt la conclusion de la
paix générale et le repos de la chrétienté.
«Fait au conseil d'État du Roi, tenu à Saint-Ger-
raain-en-Laye, le vingt-cinquième jour de février 1649.
« Signé de Guénégàud. »
Les députés, étant arrivés à Paris, firent leur rapport
à la compagnie, selon cette réponse et leurs particuliè-
res audiences. Le premier président y reçut des repro-
ches pour avoir conféré avec le cardinal sans le reste
des députés. Là-dessus s'éleva dans le Palais un grand
bruit et des cris effroyables, qui de ce lieu allèrent au
peuple assemblé dans la grand'salle, dans la cour et
dans les rues. Tous demandent des nouvelles de la dé~
putation; et comme le bruit courut que le premier pré-
sident avoit conféré avec le ministre, ils se mutinèrent
et dirent tous qu'ils ne vouloient point de paix avec le
Mazarin, et quelques-uns proposèrent d'aller chez le
premier président pour le piller et le punir de ce qu'il
vouloit s'accommoder avec lui.
La canaille étoit payée pour crier contre les commen-
cemens de la paix. Les frondeurs, qui ne la vouloient
point, ou plutôt qui vouloient quelle se fît par eux,
avoient fait faire cette sédition contre le premier prési-
dent, exprès pour l'embarrasser et l'intimider. Mais
cet homme, ayant déjà montré sa fermeté en beaucoup
d'occasions, fit voir encore en celle-ci autant de cou-
rage qu'en toutes les autres; et, sans s'étonner, il dit
au duc de Beaufort qu'il devoit faire apaiser ce tumulte;
57*2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE ML LE.
autrement que le désordre se feroit si grand, que
peut-être lui-même n'en pouvant pas être le maître,
il on seroit fâché, par les grands maux qu'il pourroit
causer à toute la ville; et beaucoup des plus considé-
rables de cette compagnie se réunirent au premier pré-
sident.
Ce prince, le chef des crieurs, fut enfin contraint,
pour éviter un plus grand mal que celui de revoir le
Mazarin dans Paris, d'aller lui-même apaiser le désor-
dre. Il assura le peuple qu'on ne le trompoit point, en
leur disant à tous qu'il chasseroit le Mazarin. Ce bruit
étant apaisé, on résolut d'envoyer tout de nouveau des
députés à la cour, sept de chaque chambre, pour aller
traiter la paix ; ce qui donna quelque espérance aux
gêna de bien, et fit croire à la Reine que les choses se
passeraient comme elle le désiroit. Elle ne pouvoit pas
s'imaginer que les députés osassent lui demander ce
qu'ils savoient certainement qu'elle ne vouloit pas leur
accorder.
Le premier président, après avoir fait ce coup, sor-
tant de la galerie du Palais pour entrer chez lui, une
grande multitude de coquins le vinrent attaquer. Un
de la troupe l'ayant menacé de le tuer, ce grave magis-
trat lui dit froidement : « Mon atni, quand je serai
« mort, il ne me faudra que six pieds de terre: » et.
sans se hâter d'un pas, il s'en alla chez lui fort satisfait
d'avoir fait résoudre celte seconde députation.
S'il en étoit content, les généraux ne l'étoient pas de
même : elle leur déplut infiniment. Ils voyoient que les
principaux de la compagnie penchoient du coté de la
cour ; qu'ils n'étoient pas les maîtres du parti, et que
la paix ne pourroit pas à leur gré être le prix de leur
ambition et de leurs désirs. Mais ils se consolèrent dans
la résolution qu'ils firent de ne nommer pour aller à la
CHAPITRE XXXII. — 1649. 573
cour que ceux dont ils et oient assurés ; et, par cette
voie, ils espérèrent que l'accommodement dépcudroit
toujours de leur volonté.
CHAPITRE XXXII
(1649). - Prise de Brie Comte-Robert par les troupes royales. —
Convoi enlevé par les Parisiens.— Arrestation du maréchal de Rantzau.
— Conférences de Ruel. — Le parlement en exclut Mazarin. — Le
duc d'Orléans; Condé et le ministre n'y assistent pas. — Vente à l'en-
can dans Paris des meubles et de la bibliothèque de Mazarin. — Ré-
volte et repentir de Turcnne — Paix signée à Ruel. — Elle est
blâmée des courtisans et des frondeurs — Articles de celte paix. —
Prétentions excessives des généraux de la Fronde. — Chagrin qu'en
éprouve la Reine. — Le comte de Maure vient traiter pour eux. —
La comtesse de Maure. — Chanson contre son mari. — L'archiduc
appelé en France par le prince de Conli, madame de Longuevillc et
le coadjuteur. — Continuai ion de la vente du mobilier de Mazariti.
— État des demandes particulières des généraux et des autres chefs
de la Fronde.
Pendant toutes ces négociations, Tannée du Roi prit
par force Brie-Comte-Robert, qui étoit un bon poste
pour les révoltés, et dont la privation les devoit infini-
ment incommoder. D'autre côté, les Parisiens enlevè-
rent aussi sur les gens du Roi un grand convoi de pain
de Gonesse, parce que la faim donne du courage aux
hommes les plus poltrons ; mais ce secours étoit de peu
de durée, et n'ayant plus à eux de passages libres, ils
étoient en mauvais état.
Ces mêmes jours on arrêta à Saint-Germain le ma-
réchal de Rantzau 1 . 11 fut soupçonné de favoriser le
« Jl fut enfermé au château de Vincennes, accusé d'intelligence avec
les Espagnols, f. ».
n. S2
374 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
parti parisien ; et comme il étoit gouverneur de Grave-
lines, le ministre crut qu'il ne pouvoit prendre trop de
précautions pour se garantir des maux qui pouvoient
arriver delà mauvaise volonté de ce maréchal. 11 avoit
jusques alors bien servi le Roi; mais la constance n'a pas
été donnée aux hommes pour une qualité qui leur soit
naturelle. Les apparences de son changement firent
aussi changer sa fortune.
Le deuxième jour du mois de mars, les gens du Roi
vinrent à Saint-Germain trouver la Reine pour lui dire
la députation ordonnée par le parlement. Ils lui de-
mandèrent des passe-ports, et la supplièrent d'ordonner
du lieu de leur conférence. Ils firent aussi quelques in-
stances de la part des ducs de Beaufort et de Bouillon
pour y être admis ; mais, ayant été bien reçus à leur
égard, ils furent refusés sur l'article des autres. On
choisit pour le lieu de la conférence le château de Ruel,
comme étant à moitié chemin de Paris et de Sai ut-Ger-
main ; et les généraux, qui en particulier redoublèrent
leurs instances, n'y furent point admis.
Le duc d'Orléans, le prince de Condé, le ministre,
l'abbé de La Rivière et Le Tellier allèrent au rendez-
vous où se trouvèrent les députés, avec ordre exprès de
leur compagnie de ne point conférer avec le cardinal
Mazarin 1 . Déjà on en avoit eu avis à la cour; et Chain-
plâtreux, fils du premier président, qui F avoit dit par
ordre du parlement, fut en apparence traité avec beau-
coup de rigueur. On lui donna même des gardes pour
quelque peu de temps, pour faire voir aux ennemis du
ministre que cette proposition étoit odieuse à la Reine,
et seroit combattue par les princes du sang. Mais cette
1 Voyez Mon glu t. Son récit confirme et complète tous ces détails.
F. R.
CHAPITRE XXXII. — 1649. 375
rigueur n'empêcha pas que les députés ne refusassent
absolument de conférer avec lui : ce qui causa un grand
embarras entre les deux partis, et donna sans doute
beaucoup de honte à celui qui en étoit le sujet.
Le soir du même jour que les princes étoient allés à
Ruel, j'étois auprès de la Reine, qui attendoit avec im-
patience le succès de cette dispute, sans pourtant en
faire part aux spectateurs. Chàmarante, premier valet
de chambre du Roi, arriva fort tard, qui lui vint dire
que la conférence étoit rompue; puis, s'approchant de
la Reine, il lui en dit tout bas à l'oreille la véritable
cause. La Reine, qui ne vouloit pas montrer de sentir
ni de voir l'affront que le parlement faisoit à son minis-
tre en cette occasion, se mit à rire et nous dit : « Il n'y
« a point de conférence, par conséquent il n'y a point
« de paix ; tant pis pour eux. »
Pendant que ces difficultés arrêtèrent la conférence,
les généraux qui n'avoient point de part que par leurs
cabales à cette assemblée, se vinrent camper avec du
canon à Yillejuif, menaçant le Mazarin de l'embarras-
ser, et de lui faire toujours naître des obstacles invinci-
bles. Ils lui vouloient faire peur de la haine du peuple,
dont ils disoient qu'ils seroient les maîtres malgré le
parlement et malgré leurs traités. Ce qui en effet pou-
voit donner de l'inquiétude au ministre étoit de voir que
le parlement paroissoit approuver les sentimens de la
populace et des généraux, puisque les députés refusoient
si constamment de s'aboucher avec lui en cette occa-
sion, où il s'agissoit d'un bien qui leur étoit si consi-
dérable.
Le lendemain, comme ils furent près de se séparer à
cause de celte difficulté, le duc d'Orléans, voulant tou-
jours avoir quelque part à la paix, au lieu de celle que
le prince de Condé avoit eue à la guerre, trouva un ac-
576 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE V IL LK.
commodément, qui fut que lui ni M. le prince n'assis-
tassent point à cette conférence. 11 fut résolu qu'ils se
tiendr oient à part et le ministre avec eux, qu'on y lais-
seroit seulement le chancelier et Le Tellier, et trouvè-
rent qu'une chambre entre eux et le lieu de la confé-
rence n'cmpêcheroit pas d'entrer en matière : ce qu'ils
firent ; et alors il sembla que les sujets vouloient donner
des lois à celui dont ils les dévoient recevoir.
Tout ce jour les parlementaires lurent fiers; et ceux
qui venoient de Ruel à Saint-Germain ne croyoient pas
que les affaires se pussent accommoder, caria manière
dont ils parloient faisoit croire qu'ils se rendroient dif-
ficiles sur l'article du ministre. Mais celle férocité se
trouva consister en bonne mine, et ces apparences n'al-
loient qu'à contenter les sots, les emportés et le peuple.
Le jour d'après ils changèrent de méthode ; et les dépu-
tés, prenant l'air de la cour, montrèrent en effet que ce
charme avoit autant de pouvoir sur eux que sur les au-
tres hommes. Cependant les Parisiens, par l'ordre des
généraux et du parlement, ne laissoientpas de continuer
à vendre publiquement les meubles du cardinal Maza-
rin, qui, depuis l'arrêt donné contre lui, avoient élé
à l'encan vendus aux passansà tel prix qu'on vouloit
en donner; et sa bibliothèque, ramassée avec tant de
soin, fut dispersée à tous ceux qui la voulurent piller 1 .
Le 6, le cardinal vint faire un petit voyage à Saint-
Germain pour instruire la Reine de tout ce qui se pas-
soit. Le soir, après qu'il l'eut quittée, comme ceux qui
l'environnoient étoient curieux d'apprendre des nou-
velles, la Reine nous dit, à M. le premier et à moi, qu'il
1 Celte vente, commencée le 16 février, excepté la bibliothèque, qui
fut réservée pour un autre jour, cul lieu avec un grand concours de
monde et avec grand fracas. Les speclatcnrs avaient l'air heureux de
voir le cardinal ainsi maltraité, f. il
CHAP1TKE XXXII. — 1640. 377
n'y avoit encore rien d'avancé, ni aucune solide espé-
rance d'obtenir ce qu'on désiroit, qui étoit que le par-
lement s'humiliât ; puis nous dit qu'à la fin pourtant
elle croyoit que tout iroit bien. Les députés avoient dit
avoir reçu de nouveaux ordres de leur compagnie de
demander l'éloignement du ministre; et \\ fallut que le
duc d'Orléans se trouvât souvent à la conférence pour
défendre celui qu'ils vouloient attaquer. Mais enfin la
dispute se termina à une comédie qui fut habilement
jouée; car ceux qui demandoient l'absence du ministre
savoient bien qu'ils ne l'obtiendroient pas, et, comme
je l'ai déjà dit, ils ne la désiroient peut-être pas beau-
coup.
Pendant cette conférence il arriva une nouvelle qui
fit changer les résolutions de plusieurs, qui augmenta
les forces du Roi, et diminua un peu l'orgueil et la fierté
des Parisiens. Le vicomte de Turenne, qui commandoit
l'armée du Roi en Allemagne, et qui s' étoit peu aupa-
ravant déclaré du parti des parlementaires à cause que
le duc de Bouillon son frère en étoit, ayant voulu ame-
ner ses troupes au secours du parti parisien, avoit été
abandonné de toute l'armée, qui, voulant être fidèle au
Roi, alla se rejoindre à Erlac, allemand au service de la
France 1 . 11 ne resta à ce général que deux ou trois ré-
1 Le duc de Bouillon avait écrit à son frère, le vicomte de Turenne,
que l'occasion était belle de reprendre Sedan. Monglat, racontant ce
frit, et parlant de la révolle de Turenne avec quelques détails, ajoute :
« Gomme ce maréchal ai m oit fort sa maison et avoit une ambition dé-
mesurée, il ne balança point et suivit le conseil de son frère. Mais la
Reine, en ayant eu soupçon, dépêcha Ruvigni, auquel il avoit grande
confiance, pour le détourner de ce dessein. En arrivant pris de lui, il
le trouva en marche, et lui demanda où il ail oit. Ce maréchal lui ré-
pondit en termes ambigus et pleins d'obscurité, lui disant qu'il niar-
choit pour faire la paix et accorder le différend qui éloit entre la Reine
et le parlement, comme étant le plus grand service qu'il pût rendre ù
l'État. Ruvigni, qui est homme d'esprit, connut bien ce que cela vouloit
dire; et ayant conféré avec Irval, qui avoit soin du payement de cette
52.
378 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
gimens, en qui il n'osa se confier; et se voyant sans
puissance, plein de confusion et de repentir, il se retira
seul à Heilbrun.
Cette même nuit que le ministre coucha à Saint-
Germain, M. le prince lui envoya une lettre qu'il avoit
reçue du vicomte de Turenne, qui, malheureux et hu-
milié, demandoit pardon de sa faute. Il le supplioit par
cette lettre de lui continuer sa protection, et d'obtenir
du ministre sa grâce et l'absolution de son péché.
Cette nouvelle abattit 1 pour quelques jours les forces
des parlementaires et des généraux, car ils avoient une
grande espérance en cette armée. Ce secours leur ayant
manqué, le cardinal crut qu'il auroit alors de l'avan-
tage sur ses adversaires, et que le rétablissement de son
autorité se feroit aisément. Il commença donc à repren-
dre.de l'audace ; mais ses ennemis, malgré leur mau-
vaise aventure, ne diminuèrent guère de celle qu'ils
avoient accoutumé d'avoir.
Le coadjuteur, voulant cacher aux Parisiens cette
fâcheuse nouvelle d'Allemagne autant qu'il lui seroit
possible, parut au parlement ce même jour, et par une
harangue éloquente leur offrit les troupes de ce général
qui n'en avoit plus : ce qui servit de pâture à la popu-
lace, mal informée de la vérité.
armée, ils résolurent de désabuser les officiers allemands, qui croyoienl
marcher pour le service du Roi. . Us les persuadèrent si bien qu'en un
moment toute l'armée se souleva contre lui ; et sur la crainte qu'il eut
d'être arrêté et envoyé à la Reine, qui lui eût peut-être fait un mauvais
parti, il se sauva lui sixième... et ayant traversé un coin Ho l'Allema-
gne, il se retira fort confus en Hollande. » (Mongiat, Iflém., quinzième
campagne.) f. a.
* Retz dit que M. de Bouillon fut atterré de cette nouvelle comme d'un
coup de foudre ; « et. ajoute- t-il, j'en fus presque aussi touché que lui.»
A dater de ce moment, en effet, le duc de Bouillon perdait singulière-
ment île sa valeur dans la Fronde» et Relz lui-même, qui était fort lit'
avec la duchesse de Bouillon, f. r.
" CHAPITRE XXX11. — 1649. 579
Le ministre, rempli d'espérance et de joie, retourne
à Ruel ; il y trouve ses ennemis bien disposés, mais pas
si soumis qu'il l'avoit cru. Deux ou trois jours se pas-
sèrent en petite chicanerie. 11 y avoit des heures où les
apparences de paix se changeoient en des apparences
de guerre; mais, malgré ces fréquentes variations, il
et oit facile déjuger que ce qui étoit souhaité des deux
côtés ne manqueroit pas d'arriver. Maulevrier, gentil-
homme de grand mérite, et qui avoit beaucoup d'es-
prit, disoit, sur cette affaire, que la conférence ressem-
bloit aux grandes maladies, qui empirent d'ordinaire
sur le soir; les matins donnent les marques d'un grand
amendement, et dont les jours de crises sont toujours
bons.
Les généraux, qui vouloient soutenir leurs intérêts
par quelque invention, s'avisèrent de faire donner un
arrêt de surséance à la négociation, attendu que la
Reine avoit manqué à donner les cent muids de blé
qu'elle avoit promis chaque jour que dureroit la con-
férence. La Reine, ayant cru qu'elle ne dureroit que
trois jours, ne s'étoit engagée qu'à trois cents muids ;
et le ministre leur avoit fait cette juste chicanerie, de
peur que ce qui se faisoit à Ruel ne servît seulement à
leur redonner des forces pour combattre tout de nou-
veau contre le Roi. Selon cette prudente raison, il
avoit jugé à propos de faire cesser les libéralités roya-
les ; et comme les trois jours étoient passés, que la
conférence continuoit et que le blé ne venoit plus, il se
fit à Paris une grande crierie.
Les députés, alarmés de cet arrêt, envoyèrent se
plaindre à la Reine de ce qu'on avoit manqué à leur
donner les cent muids de blé qu'ils prétendoient leur
avoir été promis pendant le temps de leur négociation,
et dirent aux princes qu'ils n'avoient plus de pouvoir
382 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
parce qu'il les estimoit moins que l'argent; et ses enne-
mis, qui lui arrachoient toujours par force ce qu'ils en
désiroiont, ont eu sujet de se louer de sa foiblesse et de
sa libéralité.
Avec toutes ces qualités si accommodantes à l'ambi-
tion et au dérèglement de l'esprit humain, il étoit haï
dans le cabinet ; et si les courtisans ne souhaitoient pas
toujours sa perte, du moins on peut dire que tous les
Français le méprisoient. Ce mépris étoit à la mode, et
cette mode, qui tenoit de la folie plus que de la raison,
les o&'iipoit entièrement. Elle les privoit de cette mo-
dération nécessaire aux hommes sages, qui doivent
faire des jugemens équitables. Aucun ne vouloit louer
les bonnes qualités quiétoient en lui. Sa lumière, sa
clémence et sa grande capacité n'ont point trouvé de
langues dans ces temps-là qui aient osé parler en leur
faveur ; et ses domestiques mêmes, qui le connoissoient
plus particulièrement, attribuoient souvent à sa timi-
dité ce qui paroissoit de bon en lui. Mais, malgré ses
défauts et le murmure qui attaque toujours la faveur
et la puissance, ceux qui considéreront ce qu'il avoit
de bon lui donneront infailliblement des louanges. Les
abaissemens où la fortune l'a réduit, et les grandes
élévations qui paroissent orner sa destinée, rempliront
sa vie d'une éclatante gloire; et ces extraordinaires
événemens, qui nous ont causé de l'étonnemcnt, lui
feront partager l'immortalité avec les hommes les plus
illustres.
11 y eut encore quelques difficultés pour signer la
paix, parce que les députés, pour conserver leur crédit
à Paris, firent mine de s'opposer à la part que le car-
dinal l , comme premier ministre, y devoit avoir. II fal-
1 On se rappelle qu'un arrêt du parlement l'avait condamne', cl que la
vfinle de ses meubles a l'encan s'était faite par suite de cet arrêt. Traiter
CHAPITRE XXXII. — 1649. 883
lui que le duc d'Orléans montrai qu'il vouloit absolu-
ment qu'il signât avec eux les articles accordés; et,
après cette contestation, ils y consentirent, Cette gri-
mace faite, on vit alors les députés s'adoucir pour lui,
et entrer en compte sur le respect qu'ils dévoient aux
volontés du Roi, de la Reine et des princes.
Us revinrent tous à Saint-Germain annoncer la (in
de la guerre , dont quelques personnes , outre cetle
haine générale dont je viens de parler, furent fort affli-
gées. Madame la princesse fut du nombre, qui, voyant
ce grand ouvrage achevé sans la participation du prince
de Contiet de madame de Longueville, ne pouvoit s'em-
pêcher d'en témoigner du chagrin. Et ceux qui avoient
des parens ou des amis dans ce parti en étoient au dés-
espoir, parce qu'il leur étoit dur de voir le mauvais
état où ils se trouvoient, et le mauvais succès de cette
guerre, dont on avoit espéré la perte du ministre et
de grands avantages pour les particuliers.
Cette consternation devint si universelle, qu'il y en
eut d'assez emportés pour dire publiquement que cette
paix n'étoit pas avantageuse, qu'il eut mieux valu faire
la guerre, et qu'il étoit du devoir du Roi de punir la
révolte de ses sujets. Sans oser dire la véritable cause
de leur chagrin, tous alloient cherchant mille fausses
raisons pour condamner la paix et couvrir leur douleur.
Ils vouloient paroilre zélés pour l'État, et affectoient
d'être de grands politiques, lorsqu'en effet ils n' étoient
remplis que de passions et de haine. H ne faut pas ou-
blier de remarquer ici la fermeté désintéressée de M. le
prince, qui, sans considérer ni sa famille ni ses amis,
maintenant avec le cardinal, c'était donc, de la part du parlement, m;
déjuger publiquement, et, par suite, consentir à sa propre déconsidéra-
tion. C'était ce que sentaient parfaitement les gens du Roi et les députés
de cette compagnie, ci ce qui les arrêtait, f. ».
384 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTh. VILLE,
alla toujours droi terrent aux intérêts du Roi ; et si le
duc d'Orléans eût agi avec cette même force, la paix se
seroit faite avec plus de gloire.
Celte paix si peu approuvée devoit être heureuse,
parce qu'en effet la raison Tavoit faite. La Reine même
à la fin l'a voit souhaitée. Selon ses sentimens, elle
avoit voulu dompter le parlement, et l'obliger à rendre
au Roi la soumission ou le respect qu'il lui devoit;
mais sa charité, en qualité de chrétienne, lui faisoit
préférer le remède des maux particuliers que les pau-
vres souffroient, non-seulement au plaisir de la ven-
geance, mais aussi à sa satisfaction particulière : et
comme les principaux de cette compagnie avoient, en
ces dernières occurrences, paru vouloir faire leur de-
voir, elle étoit assez contente. N'ayant jamais eu que
des intentions favorables pour tous, elle souhaitoit au-
tant que cela auroit été possible que le Roi fût obéi, et
que tous ses sujets fussent contens et heureux; mais sa
joie ne dura guère, parce que la bonne foi ne confirma
pas cet accommodement. Les peuples, après avoir été
rassasiés de blé et de vivres, ne songèrent plus à leur
nécessité passée, qui même n'avoit pas été fort grande,
et l'emportement des Parisiens, qui se réveilla par les
soins que les généraux prirent de les animer , troubla
tout de nouveau le repos de la Reine, et causa de nou-
velles persécutions à celui qui commençoit d'espérer
quelque tranquillité dans l'État.
Aussitôt que les députés eurent salué la Reine, ils
retournèrent à Paris escortés par le maréchal de Gra-
mont. Ils furent mal reçus et fort maltraités. La paix
avec le Mazarin n'étoit point un charme pour les Pari-
siens, parce qu'elle déplaisoit à ceux qui les gouver-
nement . Plusieurs, gagnés par les généraux, furent crier
au parlement qu'ils vouloient la guerre plutôt que de
CHAPITRE XXXll. — 1649. 383
consentir que l'ennemi des bons Français demeurât eu
France. Comme Ruel n'avoit renfermé qu'un petit
nombre de sages, et que l'esprit de sagesse n'étoit
point encore répandu partout, la paix, le bonheur des
peuples, n'étoit pas reçue à Paris agréablement. Les
provinces se révoltoient de toutes parts. Le duc de La
T rémouille S le marquis d'Estissac, et beaucoup d'au-
tres, assembloient des troupes contre le service du Roi.
Madame de La Trémouille, qui étoit habile et ambi-
tieuse, vouloit que son mari fût prince, comme issu
par femme de Charlotte d'Aragon, héritière du royaume
deNaples*. Elle crut que pour parvenir à ses desseins
il falloit faire quelque mal ou .quelque peur au ministre;
cl comme ils sont grands seigneurs, et qu'ils avoient
beaucoup de crédit et de puissance dans leur province,
il leur fut aisé d'émouvoir des troubles en leur pays.
Ces nouvelles donnèrent de mauvaises heures au
ministre, et M. le prince en reçut aussi du chagrin. Il
avoit répondu de la famille de La Trémouille, qui avoit
T honneur de lui appartenir; et, pour ne pas passer
pour dupe en cette affaire, il montra dans le conseil une
lettre du prince de Tarente , fils aîné du duc, qui le
supplioit d'assurer le Roi et la Reine de sa fidélité. Il
voulut par là. rejeter la honte qu'il en avoit reçue sur
celui qui lui avoit manqué de parole ; et par la réponse
qu'il lui fit , qui fut sue à Saint-Germain , il montra
qu'il n'approuvoit pas son procédé.
Le samedi 13 mars, on s'assembla au parlement
pour voir les articles de la paix. Les généraux firent
4 Henri de la Trémouille, duc de Thouars, mort en 1674.
1 Les La Trémouille comptaient parmi leurs titres au rang de prince
l'alliance d'Anne de Laval, fille de Guy XV, comte de Laval, et de Char-
lotie d'Aragon, princesse de Tarente, avec François de La Trémouille,
vicomte de Thouars, mort le 7 janvier 1541 . F. r.
ii. 33
386 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEY1LLE.
grand bruit, et se plaignirent hautement des députés,
qui l'avoient signée sans attendre leur consentement.
Les factions furent si fortes en leur faveur, que le pre-
mier président ne put jamais rendre compte à la com-
pagnie de sa députation, et tous lui reprochèrent qu'il
avoit abandonné ceux de son parti. 11 leur dit qu'ils
avoicnt traité avec l'ennemi pendant qu'ils étoient à
Rue], et que cette procédure marquoit de la différence
dans leurs sentimens, puisque, travaillant à la paix do
leur consentement, ils a voient travaillé à la guerre
sans leur aveu , et leur déclara que son dessein étoil
de préférer le bien public à toutes les haines particu-
lières.
Ce reproche étoit véritable ; car ils avoient envoyé
tout de nouveau à l'archiduc et à madame de Chevreuse
en Flandre, pour tâcher de trouver les moyens de sou-
tenir leur parti sans le parlement , dont ils se voyoienl
abandonnés. Les généraux, et ceux qui étoient de leur
faction, répondirent qu'ils ne l'avoient pas fait sans le
consentement de quelques-uns de leur compagnie ; sur
quoi le premier président, rempli de courage et de zèle
pour le repos de la France, leur dit hardiment : « Nom-
« mez-les, et nous leur ferons leur procès comme à des
« criminels de lèse-majesté. »
Le peuple cependant faisoit le bruit accoutumé au-
tour du Palais ; et, sachant que le cardinal avoit signé
la paix, quelques-uns de cette canaille, payés pour mal
faire , s'avisèrent d'aller chercher le bourreau pour
brûler, à ce qu'ils disoient , les articles de cette paix
qu'ils ne pouvoient souffrir, et menacèrent, à leur or-
dinaire, le premier président de le tuer. Mais lui, qui
étoit accoutumé à ces douceurs , sans en faire graud
cas, envoya dire aux bourgeois de prendre les armes,
atin de faire tenir le traité fait par eux; et leur manda
CHAPITBE XXXII. — 1640. 387
qu'ils avoient intérêt au repos public, et qu'ils dévoient
alors montrer s'ils étoient gens de bien. Ils lui obéirent,
et les généraux se trouvèrent fort incommodés de sa résis-
ta nce. Cela fut cause que les conseils redoublèrent dans
la ruelle de madame de Longueville. Cette princesse,
aussi bien que les autres, étoit fort mal satisfaite du
mauvais état de leurs affaires, et n'oublioit rien pour le
rendre meilleur.
Le premier président n 'étoit pas tout-à-fait le maître,
à cause que les princes avoient beaucoup de pouvoir sur
le peuple et de grandes cabales dans le parlement. Il
envoya rendre compte à la cour de tout ce qui se pas-
soit, et demander avis sur ce qu'il avoit à faire pour
vaincre toutes les difficultés qui se rencontroient à
l'exécution du traité. La Reine lui envoya Saintôt 1 lui
ordonner de faire enregistrer la paix, et lui promettre
qu'après cela on ne refuseroit point d'accorder aux gé-
néraux les demandes qu'ils pourroient faire, quand ils
n'auroient que des prétentions raisonnables. Les géné-
raux employèrent toute la nuit du 14 au 45 à solliciter
leurs amis et à fortifier leurs cabales, afin de pouvoir
réussir au dessein qu'ils avoient de s'accommoder avan-
tageusement.
Le lendemain, le parlement s'assembla pour la rati-
fication de la paix et pour tâcher d'établir le repos de
la France malgré les troubles qui l'agitoient. Mais les
factions furent si fortes et les difficultés si grandes, que
la compagnie demeura assemblée jusques à six heures
1 Nicolas de Saintôt, conseiller du Roi en ses conseils, maître des
cérémonies de France, mort en 1655. Il y avait de très-vifs débats,
comme à l'ordinaire, dans le parlement, au sujet de certains détails des
conférences de Ruel. L'arrivée de Saintôt, avec de bonnes paroles et
des passe-ports pour les généraux de la Fronde, calma tout. « Cette
petite pluie, qui parut douce, dit Retz, abattit le grand vent qui s' étoit
élevé dans le commencement de l'assemblée. » f. b.
388 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILI.E.
du soir dans une contestation continuelle. A dix heures,
Saintôt arriva à Saint-Germain comme la Reine sou poil,
qui lui dit que la paix étoit reçue, à condition que les
mômes députés viendroient vers elle pour traiter des
intérêts des princes et de tous ceux du parti, et faire
très-humbles remontrances sur quelques articles du
traite qu'ils demandoient être révoqués. Voici quels
étoient les articles de cette paix si contestée. Les curieux
prendront la peine de les lire s'ils les veulent savoir;
ils ont été écrits sur l'imprimé qui en fut fait alors *.
« Le Roi , voulant faire connoître à sa cour de par-
lement et aux habitons de sa bonne ville de Paris com-
bien Sa Majesté a agréables les soumissions respec-
tueuses qui lui ont été rendues de leur part , avec
assurance de leur fidélité et obéissance , après avoir
considéré leurs propositions qui ont été faites, a volon-
tiers, par l'avis de la Reine régente, sa mère, accordé
les articles qui ensuivent.
« I. Le traité d'accommodement étant signé, tous
actes d'hostilité cesseront; tous les passages, tant par
eau que par terre , seront libres , et le commerce réta-
bli. Le parlement se rendra, selon l'ordre qui lui en
sera baillé par Sa Majesté, à Saint-Germain-en-Laye, où
sera tenu un lit de justice par sa dite Majesté , auquel
la déclaration contenant les articles accordés par Sa
Majesté sera publiée seulement ; après quoi le parle-
ment retournera à Paris faire ses fonctions ordinaires.
« H. Ne sera point fait d'assemblée de chambres
1 La minute originale de ce singulier traité existe à la bibliothèque
nationale, avec les corrections, suppressions et additions qui y lurent
introduites dans le cours des négociations, et qui peuvent servir à
montrer avec quelle peine se conclut celte paix et fut rédigé ce traité.
Toutes les modifications apportées au texte primitif sont de la main de
Le Tel lier, un des secrétaires d'État, et partant un des signataires
du traité. F. R.
CHAPITRE XXXII. — 1649. T89
pendant l'année 1649, pour quelque cause que ce soit,
si ce n'est pour la réception d'officiers et pour mercu-
riales ; et auxdites assemblées ne sera traité que de la-
dite réception d'officiers et de matière mercuriale.
« 111. Dans le narré de la déclaration qui sera pu-
bliée, il sera énoncé que la volonté de Sa Majesté est
que ses déclarations des mois de mai et d'octobre 1648,
vérifiées en parlement, seront exécutées, excepté en ce
qui regarde les prêts, ainsi qu'il sera expliqué ci-après.
« IV. Que tous les arrêts qui ont été rendus par la-
dite cour de parlement de Paris, depuis le 6 de février
dernier jusqu'à présent, demeureront nuls comme non
avenus, excepté ceux qui ont été rendus, tant avec le
procureur général qu'avec les particuliers présens, tant
en matière criminelle que civile , adjudication par dé-
cret et réception d'officiers.
« V. Les lettres de cachet de Sa Majesté, qui ont été
expédiées sur le mouvement arrivé en la ville de Paris,
comme aussi les déclarations qui ont été publiées en
son conseil, arrêts dudit conseil sur le même sujet, de-
puis le 5 de janvier, demeureront nuls comme non
avenus.
« VI. Que les gens de guerre qui ont été levés, tant
en ladite ville de Paris que dehors, en vertu des pou-
voirs donnés tant par le parlement que par la ville de
Paris, seront, après l'accommodement fait, licenciés; et
alors Sa Majesté fera retirer ses troupes des environs de
la ville de Paris, et les renverra au lieu des garnisons
qu'il leur ordonnera, ainsi qu'il a été pratiqué les an-
nées précédentes.
« VIL Les ha bilans de la ville de Paris poseront les
armes bas après l'accommodement fait et signé , sans
qu'ils puissent les reprendre que par Tordre et com-
mandement exprès de Sa Majesté.
33.
390 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
« VIII. Que le député de l'archiduc, qui est à Paris
sera renvoyé sans réponse le plus tôt qu'il se pourra,
après la signature du présent article.
« IX. Que tous les papiers et meubles qui ont été le-
vés, appartenant à particuliers, qui sont en nature, leur
seront rendus.
« X. La Bastille, ensemble l'Arsenal, avec tous les
canons, boulets, grenades, poudre et autres munitions
de guerre, seront remis es mains de Sa Majesté après
raccommodement fait.
« XI. Que le Roi pourra emprunter les deniers que
Sa iMajesté jugera nécessaires pour les dépenses de l'É-
tat, en payant l'intérêt à raison du denier douze, du-
rant la présente année et la suivante seulement.
x XII. Que M. le prince de fionti et autres princes,
ducs, pairs et officiers de la couronne, seigneurs, gen-
tilshommes, villes, communautés, et autres personnes
de quelque condition et qualité qu'elles soient, qui au-
ront pris les armes durant les mouvemens arrivés dans
la ville de Paris depuis le 5 janvier dernier jusques à
présent, seront conservés dans leurs biens, droits, offi-
ces, honneurs, privilèges, prérogatives, charges et gou-
vernemcns, et en tel et semblable état qu'ils étoient
avant la prise des armes, sans qu'ils puissent être re-
cherchés ni inquiétés pour quelque cause et occasion
que ce soit, en déclarant par les dessusdits nommés,
savoir, pour M. de Longueville dans dix jours, et pour
les autres dans quatre jours, à compter de celui que les
passages, tant pour les vivres que le commerce, seront
ouverts, s'ils veulent bien être compris au présent ar-
ticle.
« XIII . Et à faute par eux de faire leur déclaration
dans ledit temps, icelui passé, le corps de la ville de
Paris, ni aucuns habitans d'icelle, de quelque condi-
CHAPITRE XXXII. — 1649 ^ 5tH
lion qu'ils soient, ne prendront plus aucune part à leur
intérêt, et ne les aideront ni assisteront en chose quel-
conque, sous quelque prétexte que ce soit.
« XIV. Le Roi , pour témoigner son affection aux
habitans de sa bonne ville de Paris, a résolu d'y retour-
ner faire son séjour au plus tôt que les affaires de l'État
lui permettront.
« XV. Sera accordée quittance générale pour deniers
pris et levés ou reçus tant du public que des particu-
liers, meubles vendus tant à Paris qu'ailleurs, comme
aussi pour les commissions données pour la levée des
gens de guerre, même pour enlèvement d'armes, pou-
dres et autres munitions de guerre et de bouche enle-
vées de l'Arsenal de Paris.
« XVI. Les élections de Saintes, Coignac et Saint-
Jean-d'Angely, distraites delà cour des aides deGuienne,
seront réunies à ladite cour des aides de Paris, comme
elles étoient auparavant l'édit et déclaration de...
« XVII . Au cas que le parlement de Rouen accepte
le présent traité dans dix jours, Sa Majesté pourvoira à
la suppression du nouveau semestre , ou renverra de
tous lesdits officiers dudit semestre ou de partie d'iceux
au corps dudit parlement.
« XVIII. Le traité fait avec le parlement de Provence
sera exécuté selon sa forme et teneur, et lettres de Sa
Majesté expédiées pour la révocation et suppression du
semestre d'Aix et chambre des requêtes, suivant les ar-
ticles entre les députés de Sa Majesté et du parlement
du pays de Provence le 12 de février dernier, dont co-
pie a été donnée aux députés de la ville de Paris.
« XIX. Quant à la décharge des tailles proposées
pour l'élection de Paris, le Roi se fera informer de l'état
auquel se trouvera ladite élection lorsque les troupes en
seront retirées, et pourvoira au soulagement des con-
3J2 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
tribuables de ladite élection comme Sa Majesté le jugera
nécessaire.
« XX. Lorsque Sa* Majesté enverra des députés pour
traiter la paix avec l'Kspagne, elle choisira volontiers
quelqu'un des officiers dudit parlement pour assister
audit traité, avec le même pouvoir qui se donnera aux
autres.
« XXI. Au moyen du présent traité, les prisonniers
qui ont été pris de part et d'autre seront mis en liberté,
du jour de la signature d'icelui.
« Fait et arrêté à Ruel, le 12 du mois de mai 4649.
« Gaston, le cardinal Mazamn, Seguier, chan-
celier; LaMeilleraye, maréchal deFrance;
Louis de Bourbon, De Mesmes d' A vaux, De
Lomenje, La Rivière, LeTellier.
« Messieurs du parlement ;
« Mole , premier président ; De Mesmes , Le
Co.gneux , De Nesmond, Bitaut, De Longueil,
Paluau, Brissonnet, Menardeau, Viole, Le
Febvre, De La Noue. Le Cocq-Courbevii.le.
« Messieurs de la chambre des comptes :
« Nicolaï, Paris, I/Esciyer.
« Messieurs de la cour des aides :
« Amelot, Brageloyines, Quatrehomme.
« Messieurs de l'Hôtel-de-Ville :
« Tournier, Helîot, Barthelemi. »
Cette contestation, soutenue avec tant de malignité
par les chefs du parti parisien, qui regardoient seule-
ment à leur intérêt particulier, fit croire que ce n'étoit
CHAPITRE XXXII. — 1649. 395
pas une fia à la guerre ni une véritable conclusion de la
paix. Les raisonnemens qui se firent alors par les poli-
tiques concluoient que le ministre n'étoit pas encore
tout-à-fait en sûreté : ce qui fut à beaucoup de per-
sonnes qui désiroient le désordre un renouvellement
d'espérance qui leur plaisoit infiniment. Mais, comme
le bon sens faisoit clairement voir aux gens de la cour
que les généraux ne vouloient faire du bruit que pour
s'accommoder plus avantageusement, ils vo voient, à
leur extrême regret, que cet espoir étoit mal fondé.
Les députés des généraux viennent à Saint-Germain :
ils font leur remontrance à la Reine, qui fut humble et
courte ; mais les difficultés qu'ils faisoient sur les prin-
cipaux articles de la paix déjà signée montroient assez
qu'elle étoit reculée. Les généraux s'étoient rendus les
maîtres de Paris, et ils se trouvèrent en élat de pouvoir
contraindre les plus sages à ne rien faire de tout ce que
leur devoir leur imposoit. Comme ils n'a voient pas de
confiance à la députation du parlement, ils firent sup-
plier la Reine et le ministre qu'il leur fut permis d'en-
voyer des députés de leur part. Cela leur ayant été ac-
cordé, ils nommèrent le duc de Brissac, Barrière et
Creci, pour venir traiter de leurs demandes et pré-
tentions. Ils arrivèrent à Saint-Germain le 18 mars, et
par leurs cahiers ils demandoient toute la France.
La Reine en fut outrée de douleur, et me fît l'hon-
neur de me dire ce même jour qu'elle ne pouvoit souffrir
sans horreur que des gens, qui avoient voulu détrôner
le Roi son fils (voilà ses mêmes mots), demandassent
des récompenses, quand ils méritoient des" châtimens
et des punitions de leurs crimes. Notre ministre n'étoit
pas non plus fort satisfait. Cette hydre, qu'il combat-
toit incessamment sans la pouvoir terrasser tout-à-fait,
l'incommodoit beaucoup. Mais comme ces demandes
394 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
étoient le prix de sa rançon et le rachat de sa puissance,
il s'en consoloit et ne doutoit pas que, demeurant dans
son poste, il n'eut un jour le moyen de s'en venger et
de les punir.
Ceux qui véritablement étoient à plaindre étoient les
gens de bien qui composoient la cour, qui étoient privés
des récompenses qu'ils croyoient mériter par leur fidé-
lité. Ils voyoient que toutes les grâces tomboient sur la
tête des criminels de lèse-majesté, sans que ceux qui
avoient toujours été zélés pour le service du Roi pussent
rien espérer en suivant les bonnes voies qu'ils n'a voient
pas envie de quitter. La rage remplissoit leur cœur
d'autant plus amèrement, qu'il falloit eh apparence
montrer quelque joie, et qu'il le falloit en effet, cette
paix se faisant en un temps où elle étoit nécessaire au
bien de la France, qui, ne pouvant soutenir en même
temps une guerre civile et une guerre étrangère sans une
prompte paix, alloit être entièrement ruinée par la ré-
volte générale des peuples, et le peu de pouvoir qu'au-
roient les parlemens de les contenir quand les bien
intentionnés y scroient même les plus forts, l'armée
des ennemis étant déjà sur la frontière toute prête à
profiter de nos désordres;
Les généraux, ayant un peu de honte d'avoir fait tant
de bruit contre le Mazarin, et de se relâcher tout d'un
coup, ou plutôt pour en tirer plus de bien en témoignant
de lui vouloir faire plus de mal, s'avisèrent d'envoyer
une nouvelle députation contre lui, et pour cela ils
allèrent au parlement faire une déclaration authentique
qu'ils n'avoient prétendu des places et des grâces que
pour leur sûreté, pendant que leur ennemi demeurcroit
en France; mais que s'il plaisoit au Roi et à la Reine
de le chasser du royaume pour montrer qu'ils n'aflec-
tionnoient rien que le bien public qui les faisoit agir.
CHAPITRE XXXII. — 1649. 395
ils promettaient de ne rien demander, et de se con-
tenter de l'honneur qu'ils auroient d'avoir rendu ce
service signalé à l'État. C'est pourquoi ils demandèrent
un acte public de leur déclaration, qui demeurât au
greffe du parlement pour marque éternelle de leur dé-
sintéressement.
Le comte de Maure 1 , frère du duc de Mortemart,
de l'illustre maison de La Rochechouart, fut choisi pour
cette célèbre commission, et arriva à la cour le 20 de
mars, ou il dit hautement que son dessein étoit de tra-
vailler à chasser le ministre. 11 étoit sou grand ennemi
et prétendoit en avoir été maltraité.
La comtesse de Maure, nièce du maréchal de Marillac,
étoit une dame dont la beauté avoit fait autrefois beau-
coup de bruit. Elle avoit une vertu éclatante et sans
tache, de la générosité avec une éloquence extraordi-
naire, une ame élevée, des sentimens nobles, beaucoup
de lumière et de pénétration. Elle croyoit en son par-
ticulier avoir quelque sujet de se plaindre de la Reine;
mais la vivacité de son esprit, qui la rendoit trop sen-
sible au bien et au mal, l'emporta quelquefois au delà
de la raison et de la prudence.
Selon la vérité, la Reine ne l'avoit pas désobligée ;
et si elle n'étoit pas entrée dans les sentimens de ven-
geance que la comtesse de Maure avoit souhaités d'elle
au sujet de la mort du maréchal de Marillac, dont elle
prétendoit faire revoir le procès comme ayant été con-
damné injustement, c'étoit à cause des grandes diffi-
cultés qui s'y rencontroient . Malgré les plaintes et les
mouvemens impétueux de cette dame, elle ne laissoit
pas d'avouer qu'il étoit difficile de la satisfaire, et de
* II mourut à Essay, près d'Alençon, le 9 novembre 1669, âgé de
soixante-sept ans.
3$H> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
reconiioitre que ce que le comte de Maure vouloit faire
contre le ministre ne réussiroit pas. Aussi elle désap-
prouva son engagement, jugeant bien, comme il arriva,
qu'au lieu de se venger du ministre, cette députation
ne serviroit qu'à raffermir davantage son autorité.
Mais lui, qui avoit l'ame intrépide sur la haine
comme sur l'amitié, se résolut, malgré la déférence
qu'il avoit accoutumé d'avoir pour sa femme, de pous-
ser le cardinal aux dernières extrémités. 11 eut peu de
satisfaction, car il fut reçu à la cour comme un homme
qui venoit jouer la farce de la comédie sérieuse qui
venoit de finir ; et toute la plaisanterie tomba sur lui.
L'intention de ceux qui avoient désiré son voyage n'é-
tant pas de se contenter de cette gloire dont il devoit
pour eux faire parade, mais de traiter en particulier,
la constance et la fermeté avec laquelle il parloit tout
de bon ne fut pas soutenue par ceux qui l'avoient en-
voyé, qui, voulant cacher le dégoût qui se pou voit ren-
contrer en cette hardiesse, prirent plaisir à la condam-
ner et à se moquer gaiement de l'ambassadeur qui ne
s'étoit pas aperçu qu'il seroit abandonné, et ne laissèrent
pas de profiter de sa bonne foi.
Le soir de ce jour, revenant d'une promenade que
j'étois allée faire à Maisons, la Reine en riant me de-
manda ce que je disois du voyage de mon bon ami le
comte de Maure ; car elle sâvoit bien que lui et sa femme
étoient de mes amis. Je ne voulus entrer en rien contre
une personne que j'estimois assez pour ne m'en pas
moquer. 11 avoit de l'honneur et de la probité, mais il
étoit entêté de ses opinions et avoit le malheur de n'a-
voir pas autant d'approbation dans le monde qu'il avoit
etfectivement de vertu. Je répondis donc assez froide-
ment à la Reine, et lui dis seulement que le comte de
Maure étoit à plaindre d'être persuadé que son honneur
CHAPITRE XXXII. - 1649. 397
l'obligcoit à venir demander une chose qu'il pouvoit bien
juger qu'il n'obtiendroit pas. En effet, il exécuta avec
tanl d'exactitude la commission qu'on lui avoit donnée
et dont il s'étoit bien voulu charger, que, malgré les
railleries qui se firent contre lui dans le cabinet, il fit
dans le conseil sa déclaration en forme contre le mi-
nistre, promettant de la part des généraux un généreux
dédain des dignités, richesses et gouvernement, à con-
dition que par eux la France fût délivrée de celui qu'ils
nommoient l'ennemi de l'État.
Le chancelier, rejetant bien loin cette proposition,
lui dit que cela étoit une affaire finie, que de leur côté
comme de celui du Roi la paix étoit faite, et que toutes
haines et animosités étoient terminées et abolies. Cette
célèbre harangue ne fut donc ni approuvée ni utile, et
ne fit autre chose que d'arrêter la paix pendant quinze
jours ; et tout l'avantage qu'en tira celui qui la fit fut
le plaisir de se venger de son ennemi, qui est beaucoup
pour un homme qui préfère la liberté de dire ses senti-
mens à sa fortune. 11 crut peut-être faire voir au mi-
nistre qu'il étoit .un homme à craindre ; et il est vrai
que cette protestation, qui avoit quelque chose en soi
qui lui parut beau, fit beaucoup parler de lui. Mais on
étoit accoutumé à faire des chansons contre lui sur
tout ce qu'il faisoit. En voici quelques couplets qu'on
chanta à la cour et à la ville :
BufÛe à manches de velours noir
Portoit le grand comte de Maure.
Sur ce guerrier faisoit beau voir
Buffle à manches de velours noir.
Condé, rentre dans ton devoir,
Si tu ne veux qu'il te dévore.
Buffle à manches de velours noir
Portoit le grand comte de Maure,
u. 54
398 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE
C'est un tigre affamé de sang,
Que ce brave comte de Maure;
Quand il combat au premier rang,
C'est un tigre affamé de sang.
Il ne s'y trouve pas souvent;
C'est pourquoi Condé vit encore.
C'est un tigre affamé de sang,
Que ce brave comte de Maure.
De Maure consent à la paix,
Et la va signer tout à l'heure.
Si Mazarin part pour jamais,
De Maure consent à la paix.
Qu'on supprime les triolets,
Et que le buffle lui demeure :
De Maure consent à la paix,
Et la va signer tout à l'heure.
Malgré cet enthousiasme de générosité et de beaux
sentimeris, je n'aurois pas voulu jurer qu'il eût refusé
quelques dignités si on les lui avoit offertes ; et je ne
sais si la considération et la faveur du duc de Morte-
mart, chevalier de Tordre, neluidonnoit point de ja-
lousie ; car, entre les demandes particulières de tous
ceux du parti , la sienne étoit pour avoir le cordon bleu
quand on feroit des chevaliers.
Les conférences qui se faisoient à Saint-Germain sur
leurs prétentions furent interrompues par l'entrée de
l'archiduc en France. Les ennemis du cardinal l'a voient
fait venir pour empêcher l'accommodement que le pre-
mier président et les gens de bien de sa compagnie
a voient voulu faire : et cela ne servit qu'à les presser
d'y travailler et réveiller la fidélité naturellement atta-
chée à leurs corps, et dont il a donné dans tous les
temps des marques. De sorte qu'à l'exception de quel-
ques emportés, qui étoient en petit nombre, le mur-
mure fut grand contre le prince de Conti, madame de
CHAPITRE XXXII. — 1649. 390
Longueville et le coadjuteur, qui sembloient vouloir
continuer et entretenir la guerre avec le secours des
Espagnols. Us avoient fait conseiller à l'archiduc de
faire sommer Guise de se rendre, et il avoit bien voulu
voir s'ils y avoient quelque intelligence. Mais, ayant
trouvé que Bridieu, qui y commandoit, ne paroissoit
pas avoir envie de l'y laisser entrer, il se retira sans
entreprendra de l'attaquer. Aussi on crut alors que ce
n'étoit qu'une feinte qu'ils l'avoient obligé de faire pour
s'en servir dans les différens qu'ils avoient, si ce n'est
qu'en effet il eût lui-même quelques vues qu'on ne sa-
voit pas.
Les généraux, voyant que l'approche de l'armée des
Espagnols étoit plus capable, en l'état des choses, de
leur faire perdre le peu de crédit qui leur restoit que •
de l'augmenter, pour tirer du ministre ce qu'ils pour-
roient , firent donner un arrêt par lequel on ordonna
que la vente de ses meubles seroit continuée. Cela lui
fit beaucoup de peine, car il aimoit ce qui étoit à lui,
et particulièrement ce qu'il avoit fait venir des pays
étrangers avec tant de soin. Sa maison étoit magnifi-
quement meublée : il y avoit de belles tapisseries, des
statues, des tableaux. Cette perte fut cause que ses en-
nemis gagnèrent beaucoup avec lui, qu'il leur accorda
la paix avec la plus grande partie de toutes leurs de-
mandes, et que les conférences redoublèrent matin et
soir chez le chancelier à Saint-Germain.
Le parlement, profitant de la résistance des géné-
raux , insista fortement à demander la révocation des
trois principaux points qui pouvoient en quelque façon
rendre l'accommodement que le Roi avoit fait avec ses
sujets tant soit peu honorable. On se portoit néanmoins
à les révoquer : dont la Reine étoit au désespoir, car
elle vouloit rétablir l'autorité royale; mais il falloit
400 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
encore qu'elle consentit à sa diminution, et qu'elle
agréât les demandes des généraux qui ne lui plaisoient
pas. Voici quelles étoient celles qui parurent au public
les principales propositions, et celles qui se désiroient
le plus se faisoient par des voies particulières ; et tous,
en. faisant semblant de vouloir chasser le ministre,
traitoient avec lui , et lui promettaient amitié et atta-
chement, pourvu que leur ambition se # trouvât satis-
faite 1 .
DEMANDES PARTICULIÈRES DE MESSIEURS LES GÉNÉRAUX
ET AUTRES INTÉRESSÉS.
« M. le prince de Conti demande pour Jui place dans
le conseil d'en haut , et une place forte dans son gou-
vernement de Champagne. Plus, demande mondit sieur
le prince, pour M. le prince de Marsillac, que Ton
donne le tabouret à sa femme, qu'on lui paie tous les
appointements du gouvernement de Poitou , qui con-
siste en quatre cent mille cinq cents livres, et qu'on lui
conserve l'augmentation de dix-huit mille livres levées
pour les fusilliers, dont le payement lui sera continué,
soit qu'ils subsistent ou non. Plus, demande pour
M. de Saint-Ibal qu'on lui paie les arrérages de sa
pension de cinq mille livres, et qu'à l'avenir elle lui
soit assignée sur une abbaye ou sur un fonds assuré.
4 En parlant de ces propositions, Relz dit : a Celles qui parurent en
ce temps-là furent d'un ridicule que l'on aurait peine à s'imaginer. C'est
tout tous dire que le chevalier de Fruges en eut de grandes, que La Boulaye
en eut de considérables, et que le marquis d'Alluye en eut d'immenses. »
Ces conditions sont imprimées dans \e procès-verbal de la seconde con-
férence tenue à Saint-Germain entre les députée du Roy et ceux du parle-
ment. Paris, imprimerie du Roy, 1649. Le texte de madame de Mot-
te ville les reproduit quelquefois d'une manière seulement sommaire.
p. b.
CHAPITRE XXXII. — 1640. 401
Plus, demande que les maisons et édifices, tant publics
que particuliers, appartenances et dépendances de l'ab-
baye de Saint-Denis, et situés en la ville de Saint-Denis,
soient rerais et rétablis en l'état qu'ils étoient avant le
6 janvier dernier.
« M. le duc d'Elbœuf, qu'on lui paie les sommes qui
regardent l'entretènement de madame sa femme, le
gouvernement de Montreuil pour le prince de Harcourt,
son fils, vacant par la mort du comte de Lannoi, son
beau-père, qui avoit acheté ledit gouvernement ; plus,
demande pour le comte de Rieux , son fils, le paiement
de la somme de cent mille livres à lui accordée en fa-
veur de mariage par acquit, partant du dernier juil-
let 1645, vérifié en la chambre des comptes le 20 fé-
vrier 1646; et outre ce, emploi dans la guerre tant
pour ledit sieur comte de Rieux que pour le sieur comte
de Lislcbonne, son autre fils.
a M. de Beaufort demande qu'on ronde à monsieur
son père le gouvernejnent de Bretagne, qui lui fut
donné en mariage, et qu'on lui a ôté sans récompense;
ou qu'on lui donne la charge de grand maître des mers
avec le gouvernement de La Rochelle, qui lui ont été
promis par la Reine en échange du susdit gouverne-
ment, suivant le traité fait par M. le comte de Brienne,
fondé de pouvoir spécial du 9 août 1645; le dédom-
magement des maisons et châteaux rasés en Bretagne,
que Sa Majesté a promis, et que la province de Breta-
gne lui doit suivant la déclaration des États ; le réta-
blissement des pensions de mondit sieur son père, et
des biens dont la jouissance lui a été ôtée par arrêt du
conseil ; le paiement de ce qui lui est légitimement et
par spécial dû par le Roi ; le retour de Beaupui et son
rétablissement dans ses charges et pensions ; la grâce
et le pardon de ceux qui ont facilité la sortie de mondit
34.
402 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
sieur de Beaufort du bois de Vincennes, et entre autres
du sieur de Yaugriman.
« M. de Bouillon demande son rétablissement dans
Sedan, si mieux n'aime la Reine en faire faire présen-
tement l'estimation à un prix certain ; le rang promis
et dû à sa maison ; que les terres qu'on donnera en
échange de Sedan seront présentement spécifiées, et
pris terme pour l'en mettre en possession ; ensemble
pour faire faire les vérifications au parlement et en la
chambre des comptes. Ce que faute d'exécuter dans le-
dit terme, rentrera ledit sieur de Bouillon dans Sedan
et dans tous les droits qui en dépendent.; que pour les
sommes d'argent dues audit sieur de Bouillon, on les
lui paiera argent comptant, ou en fonds certain ou en
terres engagées ; qu'on ne soustraira aucun fief de la
mouvance des terres qui lui seront données en échange,
et qu'on retirera des mains de M. de Chaunes le gou-
vernement d'Auvergne, moyennant récompense, lequel
sera donné audit sieur de Bouillon, en déduction de ce
qui lui peut être dû.
« M. le maréchal de Turenne demande le gouverne-
ment de la haute et basse Alsace avec celui de Philis-
bourg, ainsi qu'on lui a promis; qu'il lui soit donné en
propre le Sauk Forkie de Haguenau et les autres do-
maines que le Roi possède dans ladite Alsace ; le paie-
ment des assignations à lui données pour ses appointe-
rons et pensions qui lui seront dus ; que si on conserve
les armées en Allemagne, ce sera sous son commande-
ment, et que le traité de Brissac sera exécuté envers les
troupes demeurées avec lui.
« M. le maréchal de La Motte demande la récompense
du gouvernement de Seurre, ou une autre de pareille
valeur ; cent mille livres de la rançon du marquis de
Pouare; quatre années de revenu du duché de Car-
CHAPITRE XXXII. — 1649. 405
done, montant à près de cinq cent mille livres ; cent
mille livres qui lui ont été données par le feu Roi à
prendre sur les deniers revenant bons de Catalogne
pendant Tannée 1 643 ; que tous ses états, pensions et
appoin terriens lui seront payés; que son régiment de
cavalerie, comme une charge de guerre, lui soit rendu ;
que les sieurs de Saint-Germain, Montauban,
soient conservés dans les régimens de cavalerie qu'ils
ont en ces troupes nouvelles sans nouvelles commis-
sions, et que Ton conserve les pensions audit sieur de
Saint-Germain.
«M. le duc de Retz demande son rétablissement
dans sa charge de général des galères, ou qu'on lui
paie ce qui lui est dû de reste du traité qu'il a fait de sa-
dite charge.
« M. de La Trémouille demande le comté de Rous-
sillon ; ou du moins les villes, places et châteaux , ter-
res et seigneuries de Villefranche, Villeneuve, Pérusse,
Flayac, LeMuac, Laroquebolac, Marsillac, Cassen tieu,
Coutrava, Saint-Antoine, Versueil, Compérie, Com-
boulas, Vasfeu, Sauveterre, Saint-Genést , Deribedon,
et autres terres et seigneuries du comté de Roussillon
lui seront rendues, à cause du contrat de mariage de
Frédéric d'Aragon et Anne de Savoie, ses trisaïeuls, en
date du 11 février 1481, vérifié le 19 janvier 1482;
qu'on lui rende Amboise, Montrichard et Bléré, dé-
pendant de la succession d' Amboise, dont il est seul hé-
ritier; qu'on lui rende le comté de Guyenne, ancien
domaine de la maison de La Trémouille; qu'on lui
fasse expédier lettres pour distraire le comté de Laval
du présidial de Cbâteau-Gonthier, conformément aux
lettres d'érection d'iceux vérifiées en la cour, et qu'on lui
rende la baronnie de l'île Bouchard, qu'il a vendue à feu
M. le cardinal de Richelieu, en rendant ce qu'il a reçu.
404 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
« M. le marquis de Vitri demande, tant pour lui que
pour quelques officiers, l'exécution de l'article concer-
nant le rétablissement des charges de la guerre, et des
lettres-patentes de duc et pair, telles qu'on a accordées
à MM. de Liancourt, d'Amville, de La Meilleraye et au-
tres, par les mêmes raisons que celles qui les leur ont
fait accorder, avec le tabouret et prérogatives pour ma-
dame sa femme.
« M. le marquis de La Boulaye demande la survi-
vance de la charge de M. de Bouillon, son beau-père,
ou qu'il y soit présentement reçu sur sa démission.
« M. de Luynes demande le paiement de quatre an-
nées de sa charge de grand fauconnier, échues à la fin
de l'année 1648, montant à vingt-deux mille écus ; le
dédommagement de la perte de ses meubles et broie-
ment de sa basse-cour de Lesigny, montant à près de
vingt mille écus ; et le retour de madame de Che-
vreuse.
« M. le marquis de Noirmoutiers demande des
lettres de duc ; plus , quarante - deux mille livres
qu'il a payées de rançon lorsqu'il fut prisonnier en Al-
lemagne.
« M. le comte de Matha demande le paiement de sa
pension de douze cents écus, de laquelle il n'a rien
reçu depuis six ans ; qu'on révoque la lettre envoyée à
M. de Fontrailles ; et un brevet de maréchal de camp
prur M. deCrenan.
« M. de Cugnac demande, conformément à l'article
de rétablissement pour les charges de la guerre et pen-
sions, qu'on le rétablisse en la possession de son régi-
ment, et jouisse de sa pension.
« M. de Fruges demande aussi d'êlre rétabli dans le
commandement du régiment de cavalerie de la Reine,
dans la jouissance de ses pensions, et conservé dans les
CHAPITRE XXXII. — 1649. 405
grâces que Sa Majesté lui accorda lors de la mort de
madame sa mère.
« M. le marquis d'Alluye demande qu'on retire, par
récompense, de M. de Tréville le gouvernement du
comté de Foix, qu'il a perdu par la mort du comte de
Cramail, son grand-père, qui l'avoit acheté, et qu'on
lui donne la survivance de celui du marquis de Sourdis,
son père.
«M. le comte de Maure demande le cordon bleu
lorsqu'il plaira à Sa Majesté de faire des chevaliers; la
révision du procès du feu maréchal deMarillac,et, s'il
est déclaré innocent, qu'on lui rende la charge de lieu-
tenant de Roi, des terres et évêché du gouvernement
de Verdun, ou qu'on lui rende les cinquante mille écus
que ledit feu maréchal avoit payés pour ladite charge.»
Par toutes ces demandes, on peut voir si la guerre
se faisoit pour le bien public, pour le service du Roi, et
pour chasser le Mazarin. Il faut reprendre le fil de l'his-
toire et en laisser le jugement à ceux qui liront quelque
jour ces Mémoires.
406 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
CHAPITRE XXXIII
(1(549). — Intrigues de La Rivière. — Embarras de Mazarin à satisfaire
toutes les ambitions. — Exigences de Beaufort. — Mazarin soutenu
par les princes. — Le coadjuteur stipule pour ses amis. — Fin de la
guerre civile. — La cour reste à Saint-Germain. — Disgrâce passa-
gère du marquis de Roquelaure. — Incapacité financière de La vieil-
le raye. — Portrait de sa femme. — D'Émery rentre aux finances. —
Les chefs de la Fronde à la cour. — Madame de Chevreuse à Paris. —
Le coadjuteur se lient à l'écart. — Accueil glacé de la Reine au duc
de Longue ville. — D'Harcourt, gouverneur de l'Alsace. — Arrivée à
la cour du duc d' Yorck et de madame de Longuevillc. — Mariage pro-
jeté du duc de Mercœur avec une Mancini. — Gondé s'éloigne de la
cour. — Bienveillance du duc d'Orléans pour les frondeurs. — La
régente va à Gompiègne. — Maladie de Beaufort. — Prise d'Ypres
par l'ennemi. — Difficultés que cause la rentrée de J'Émery aux
finances. — Madame de Motteville rejoint la Reine à Gompiègne. —
Froideur des Gondé. — Rentrée en grâce du maréchal de La Motte.
— Départ de la Reine pour Amiens, et du duc d'Orléans pour Paris.
L'abbé de La Rivière, qui avoit toujours un insatia-
ble désir du chapeau, nepensoit qu'à l'obtenir du pape.
Il avoit le consentement de la Reine et de M. le prince,
mais il n avoit pas celui du prince de Conti; et, ne se
tenant point en sûreté du côté de ce prince, il cherchoit
à lui plaire, afin de l'obliger à lui céder ce qu'il ne sou-
haitoit point pour lui. Ce prince répondit aux offres
qu'il lui fit faire : Que s'il voiiloit porter son maître à
lui faire accorder les articles qu'il demandoit, que très-
volontiers il lui laisseroit la nomination du chapeau de
cardinal. Cela fit que le ducd'Orléans, pressé par l'abbé
de La Rivière, eut tant de passion pour la paix : ce qui
contribua beaucoup à la faire conclure désavantageuse-
ment pour le Roi. On peut juger par là que les senti-
CHAPITRE XXXIII. - 1649. 407
mens ni les intérêts du ministre n'étaient pas toujours
la cause de ses apparentes foi blesses, et que ses fautes
étoient souvent causées par celles des autres.
Le 20 au matin, comme je sortois de la messe de la
Reine, un de mes amis vint me dire à l'oreille que tout
étoit rompu ; puis le soir, au sortir de la conférence, la
même personne me dit que toutes les contestations
étoient accommodées. Les députés du parlement de
Normandie, qui étoient venus à Saint-Germain au nom-
bre de quinze conseillers et d'un président, obtinrent
aussi en ce jour la révocation du semestre que le feu
Roi, ou plutôt le cardinal de Richelieu, leur avoit créé
malgré eux.
Tant de prétentions à satisfaire embarrassoient infi-
niment le ministre ; et à mesure qu'il accordoit des grâ-
ces, soit aux compagnies, soit à quelques particuliers,
il renaissoit de nouveaux prétendans qui faisoient de
nouvelles demandes ; et cette misère s'augmentoit tou-
jours au lieu de diminuer. La faute qu'on avoit faite de
déboucher Paris en étoit la cause. La charité de la Reine
F avoit forcée à la commettre. Elle étoit estimable et
belle; mais il n'y avoit plus moyen de menacer la ville
de la famine. Il falloit nécessairement servir le Roi en
l'appauvrissant, et mettre la paix dans son royaume
par des voies fort contraires au bien de son Etat.
Les généraux entrèrent en de grandes défiances les
uns des autres ; et à leurs insatiables désirs se joignit la
jalousie. Ilsavoient chacun dans Saint-Germain des dé-
putés à basses notes, qui traitoient pour eux, et qui
tvrannisoient celui qui souhaitoit de les tyranniser à
son tour. Le duc de Reaufort n'étoit pas content de ce
qu'on lui faisoit offrir sous main. Il demandoit beau-
coup, parce qu'il sentoit encore dans son cœur l'enflure
orgueilleuse que lui laissoient les restes de sa faveur
406 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
passée. Il vouloit que le ministre lui payât ses fers et sa
prison. 11 parloit fièrement ; il disoit tout haut qu'il ne
vouloit point s'accommoder avec le Mazarin ; et, por-
tant son ressentiment plus loin que les autres, il rendit
son accommodement plus difficile. Cette fierté fut cause
qu'enfin la paix se fit, et qu'il demeura sans aucune
consolation que celle d' avoir traité son ennemi avec beau-
coup de hauteur : ce qui faisoit voir en lui une certaine
grandeur d'âme qui en effet a voit quelque beauté.
Ce prince, voulant se défendre jusques à l'extrémité,
pour exciter une nouvelle tempête, fit donner un autre
arrêt contre le ministre, par lequel il fut enjoint aux
députés d'insister à chasser le cardinal d'auprès de la
Reine. Mais il ne lui servit de rien : l'intérêt public
l'emporta sur le particulier ; et quand les principaux du
parti furent contens, ceux qui restèrent qui ne l'étoient
pas demeurèrent au nombre des malheureux et des en-
nemis de la Reine. Us étoient destinés à la faire souf-
frir ce que le Ciel avoit ordonné d'elle par des arrêts
plus irrévocables que ceux du parlement.
Le premier président et le président de Mesmes, pour
obéir à leur compagnie, en présence des princes dirent
qu'ils avoient ordre de supplier la Reine de donner à
ses peuples le contentement de voir éloigner d'elle et
de ses conseils un ministre qui avoit mérité leur haine.
Le duc d'Orléans lui répondit que la Reine ne vouloit
point accorder leurs demandes ; que lui et son cousin le
prince de Condé, qui avoient le plus d'intérêt à rÉtat
et à la couronne, ne lui conseilloient pas de chasser
M. le cardinal Mazarin ; qu'il étoit capable et habile à
bien servir le Roi et l'État ; qu'ils en étoient contens, el
qu'ils étoient résolus de le soutenir. Il parla fort haute-
ment à tous les députés.
M. le prince ne s'étendit pas tant, mais il dit quasi la
CHAPITRE XXXill. — 1049. 403
même chose ; et pour marque que les députés n' et oient
pas fâchés qu'on les refusât, ni la Reine offensée de
leur harangue, elle leur fit donner à dîner, et leur té-
moigna sa bonne volonté, parlant du premier président
comme d'un homme estimable, lis désiroient tous la
paix ; mais cette dernière instance fut faite seulement
pour contenter les peuples, et les rendre plus suscep-
tibles de se ranger à leur devoir par l'impossibilité
d'obtenir ce qu'ils demandoient. La Reine agréa donc
ce que les députés avoient fait, qu'elle jugea procéder
seulement de l'intrigue des généraux.
Ce même jour, les députes, bien nourris et biencon-
tens, retournèrent à Paris achever leur ouvrage. Ils ne
virent point la Reine, parce qu'il auroit fallu qu'ils lui
eussent fait la même harangue qu'ils avoient faite aux
princes. Beaucoup de personnes les en blâmèrent, par-
ticulièrement les députés des généraux de Paris, qui
ta choient toujours par toutes voies d'arrêter la conclu-
sion du traité, afin d'avoir plus de temps de ménager
leurs intérêts. Madame de Monlbazon, qui étoit aimée
du duc de Beaufort, fit espérer qu'elle le feroit conten-
ter à moins, si on lui donnoit à elle ce qu'elle désiroit.
Elle obtint de l'argent et des abbayes : et le duc de
Beaufort, qui l'aimoit, trouva bon que cette dame pro-
fitât de l'inclination qu'il avoit pour elle; mais il n'en
fut pas plus docile.
Le coadjuteur, l'âme qui faisoit remuer une partie de
ce grand corps, ayant fait plus de mal que les autres, en
devoit tirer de plus grandes récompenses; mais alors il
voulut être assez généreux pour ne demander que pour
ses amis. Il avoit de hautes pensées: il désiroit seule-
ment l'éclat et le bruit ; et son dessein étoit de se faire
des liaisons considérables qui pussent augmenter sa
réputation et sa gloire.
.. n. 35
410 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
Son principal dessein étoit de pouvoir gouverner
l'Êfat ou ceux qui voudroient le détruire, et d'avoir
part aux grands biens ou aux grands maux qui pou-
voient arriver. Il obtint donc, pour le marquis de
Noirmoutiers et pour Laigues, ses amis, beaucoup de
grâces considérables , et des bienfaits solides. Le
marquis de Vitri eut un brevet de duc, qu'il ne mé-
ritoit pas d'avoir en cette occasion. Le duc d'Elbœuf,
le duc de Bouillon et tous les autres , ayant chacun
arraché quelque beau lambeau des libéralités royales,
tous se résolurent de souffrir que la paix se fit ; et
ce fut au Roi, qui par grâce la leur devoit donner,
à la recevoir de ses sujets, après l'avoir achetée chère-
ment.
Les députés du parlement arrivèrent à Paris remplis
de joie des honorables conditions qu'ils rapportaient de
Saint -Germain. Car, comme je l'ai remarqué, ils
avoient obtenu de la Reine, par leur habileté et par les
différentes causes qui faisoient agir les principaux ac-
teurs, d'être déchargés des articles qu'on leur avoit
imposés au premier traité. On se relâcha de l'obliga-
tion qu'ils avoient de venir à Saint-Germain, où étoit le
Roi pour tenir son lit de justice. On leur permit en-
core de s'assembler quand bon leur sembleroit ; et ils
reçurent aussi quelques autres gratifications touchant
les finances, toutes en faveur du peuple. Ils firent as-
sembler le parlement pour rendre compte de leur heu-
reux voyage. Le prince de Conti ne s'y trouva point:
il parut malade, exprès pour donner ce reste de temps
aux négociateurs d'achever leur accommodement à la
cour. Mais enfin, le mercredi saint, la Reine étant aux
ténèbres dans la chapelle du château de Saint-Germain,
il arriva un courrier de Paris, que Le Tellicr amena,
qui apporta la paix entièrement reçue par le parlement»
CHAPITRE XXXIII. - 1649. 411
les généraux et le peuple, tous montrant d'en être fort
contens.
Cette paix donna quelque repos à la Reine, de la
joie au ministre, et de la douleur à ses ennemis. Le
mois de mars finit avec cette guerre, qui avoit coûté
beaucoup de maux à la France, et qui n'avoit pas fait
beaucoup de bien au Roi, ni satisfait entièrement les
désirs de la Reine, qui aurôit souhaité moins de souf-
france pour le public, et un peu plus de mortification
aux particuliers, à ceux qu'elle accusoit d'être la cause
de toutes ces brouilleries, et de tout ce que l'État avoit
souffert de ces révoltes.
Les dévotions de la semaine sainte se passèrent dans
la chapelle de Saint-Germain, où la véritable piélé de
la Reine et d'un petit nombre de bonnes âmes fut
mêlée avec la galanterie et l' indévotion de toutes les
autres personnes qui composent la cour, et qui font
gloire pour l'ordinaire dç n'estimer que la vanité,
l'ambition, l'intérêt et la volupté.
La fête de Pâques étant passée, les députés du par-
lement de Paris et de Normandie vinrent remercier la
Reine de la paix qu'elle leur avoit donnée. Le clergé y
vint, toutes les autres compagnies de la ville, les corps
des marchands et des métiers, chacun selon leur ordre,
tous avec des visages contens, et tous demandant avec
ardeur le retour du Roi dans sa bonne ville de Paris.
La Reine n'avoit pas sujet de l'estimer si bonne
qu'elle eût un grand désir d'y retourner. Elle savoit
que le peuple parloit encore avec insolence ; qu'il di-
soit publiquement qu'il ne falloit rien payer au Roi s'il
ne revenoit bientôt ; et qu'il y avoit de la canaille assez
hardie pour dire tout haut dans les rues qu'ils ne vou-
loient point de Mazarin. Ces esprits farouches étoient
si accoutumés à la rébellion et au désordre, qu'il étoit
412 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
difficile, sans quelque châtiment exemplaire, qu'ils
pussent reprendre la coutume de respecter la puissance
légitime.
La Reine, pour donner le temps aux Parisiens d'étein-
dre ce reste de feu qui allumoit encore quelquefois
leurs esprits, et laisser évaporer la chaleur et la fumée
qui en restoit, se résolut de n'y pas retourner sitôt.
Elle forma le dessein, après qu'elle auroit vu tous ses
ennemis réconciliés, d'aller passer quelque temps à
Compiègne.
Le marquis de Roquelaure fit l'intermède de toutes
ces harangues si ennuyeuses. Il fut disgracié, c'est-à-
dire éloigné de la cour, parce qu'on avoit dit au mi-
nistre que, pendant le siège de Paris, il avoit écrit au
prince de Conti que s'il n'eût point été attaché au ser-
vice du Roi par sa charge de grand-maître de la garde-
robe, il auroit été combattre sous ses enseignes ; et le
cardinal, qui prétendoit l'avoir obligé en certaines oc-
casions, sentit vivement le mépris qu'il avoit fait de
lui en cette rencontre.
Le soir qui précéda le commandement qu'il eut de
se retirer de la cour, étant avec nous dans le cabinet
de la Reine, Comminges. lieutenant des Gardes de la
Reine, sur quelque bagatelle qui se disoit alors, le tira
à part pour lui dire quelque petit secret tout bas. Cinq
ou six personnes, du nombre desquelles j'étois, enten-
dirent qu'il lui répondit : « N'est-ce que cela ? Je vous
« avoue que j'ai cru que vous me veniez arrêter ; car je
« sens bien, ajouta-t-il parlant tout haut, que je n'en
« suis pas bien loin. » Et comme il étoit hardi, grand
parleur et Gascon, s'approchant de nous, il nous conta
si plaisamment le sujet de sa disgrâce et des plaintes
que faisoit contre lui le ministre, que, bien que la
cause n'en fût pas plaisante pour lui, nous* ne lais-
CHANTRE XXXIII. — 1649. 413
sâmes pas d'en rire. Nous conclûmes tous enfin que,
parmi tant de criminels à qui on faisoit des grâces, il
n'ctoit pas juste qu'il reçût lui seul le châtiment qu'il
méritoit du peu de zèle qu'il avoit témoigné pour le
service du Roi.
Malgré notre avis, il lut alors le seul en France qui
fut puni pour avoir manqué au respect qu'on dcvoitau
Roi et au ministre. Mais cette punition fut de peu de
durée ; bientôt après il revint à la cour : il fut reçu au
nombre de ceux qui paroissoient fidèles, et dont le cœur
avoit été légèrement gâté par la corruption de l'air, qui
étoit contagieux quasi pour tous.
Les finances étoient encore entre les mains du ma-
réchal de La Meillerayc, quoique déjà on eût fait ce ju-
gement de lui : qu'il étoit plus propre à faire des con-
quêtes avec des armées qu'à faire venir de l'argent
avec sa plume. Le cardinal de Richelieu, son parent,
du temps de sa puissance lui avoit donné de beaux-
emplois; et, comme il avoit joint le courage et la bonne
conduite à la faveur, il avoit fait de belles actions;
mais, comme je l'ai déjà dit ailleurs, il étoit de difficile
humeur, et colère. 11 n'étoit pas habile en matière de
finances ; et les gens d'affaire se plaignoient, et disoient
que les peuples n'étant pas soumis, ils tâchoient à
l'ombre de la révolte de s'exempter des taxes, des im-
pôts et des tailles ; qu'il leur falloit une personne qui
entendît mieux la manière de les faire payer. Si bien
qu'il parut nécessaire pour le service du Roi de lui ôter
les finances, en donnant cette charge à un homme plus
patient, plus vigilant, plus expérimenté et plus sain
que lui. Il étoit goutteux ; et, sans avoir les annéesqui
donnent la vieillesse, son corps étoit plus cassé que
ceux qui en peuvent compter quatre-vingts. 11 étoit
perclus des mains et des pieds, et souvent il avoit des
35.
414 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
emplâtres sur toute sa personne, qui étoit sa parure la
plus ordinaire. Mais enfin il étoit honnête homme, bon
ami, et vivoit tout-à-fait en grand seigneur.
Il avoit une belle et jeune femme, madame la maré-
chale de La Meilleraye, fille du duc de Brissac. Sa beauté
consistait dans la délicatesse des traits de son visage,
dans un grand agrément et une belle taille. Elle étoit
sage ; mais elle avoit un trop grand désir qu'on le sût.
Elle répandoit sa vertu prétendue en mille petites fa-
çons extérieures; et ces façons, qui auroient été un
grand défaut en une autre, étoient en elle moins blâ-
mables, parce qu'elles se méloient avec son agrément
naturel, qui de toutes manières la faisoit paraître ai-
mable. Elle avoit si peur qu'on ne crût qu'elle n'ai-
moit point son mari à cause de ses maux, qu'elle allait
disant à tout le monde qu'elle ne croyoit pas qu'il y eût
un homme exempt de ces incommodités. Elle assuroit
qu'elle le trouvoit beau et à son gré; et, quand elle en
étoit séparée, elle tâchoit de persuader par ses discours
qu'elle s'ennuyoit de ne le point voir. Ce n'est pas une
chose impossible à une honnête femme d'aimer un
mari goutteux et malade, qui avoit du mérite et de
belles qualités, et dont elle étoit aimée ; mais cette af-
fectation étoit cause qu'elle ne trouvoit point de créance
parmi les auditeurs ; et, comme la vertu solide doit être
sincère et toute naturelle, ses artificieuses façons per-
suadoient d'ordinaire le contraire de ce qu'elle vouloit
établir.
Elle fut un peu fâchée de ce qu'il falloit quitter les
finances, parce qu'elle craignoit d'être obligée de s'éloi-
gner de la cour ; car, quoique le maréchal de La Meil-
leraye les perdît sans disgrâce, sa femme jugea que
ses incommodités le ramèneroient souvent en Bretagne,
et qu'elle seroit forcée de le suivre. Mais, comme elle
CHAPITRE XXXIIJ. — 1649 415
étoit ambitieuse, elle se consola en ce qu'on proposoit
de les lui ôter en lui donnant de grands avantages.
Le duc d'Orléans et le cardinal furent le visiter, et
demeurèrent d'accord ensemble des grâces qu'il sou-
haitoit. Il demanda d'avoir place dans le conseil du
Roi, la survivance de ses gouverncmens pour un fils
unique qu'il avoit de sa première femme, et la survi-
vance de la charge de grand-maître d'artillerie. Cette
affaire étant secrètement en cet état, elle s'exécuta quel-
que temps après : et nous verrons d'Êmery revenir
occuper sa première place, avec l'applaudissement de
ses amis, et malgré la haine de ses ennemis. Les der-
niers firent ce qu'ils purent pour l'en empêcher; mais
enfin ses rivaux le virent emporter la victoire sur eux.
Il fut rétabli avec beaucoup de satisfaction de sa part ;
car il avoit senti sa disgrâce comme un homme qui
étoit fort attaché à la terre, et qui avoit peu d'amour
et de respect pour celui qui en est le créateur et le
souverain maître.
Le prince de Conti fut le premier qui sortit de Paris
pour venir saluer la Reine. 11 fut présenté par M. le
prince, et reçu en présence de ceux du conseil. Après
les complimens ordinaires, M . le prince lui fit embras-
ser le cardinal Mazarin, et réchauffa leur conversation
autant qu'il lui liit possible. Le prince de Conti nel'alla
point voir chez lui pour cette première fois, afin de gar-
der quelque mesure entre la guerre et raccommode-
ment, et M. le prince le fit trouver bon à la Reine.
Monsieur, oncle du Roi, présenta le duc d'Elbœuf ;
et le prince de Conti, après avoir satisfait pour lui, fut
celui qui présenta les autres à son tour, qui lurent le
duc de Bouillon, le prince de Marsillac, le comte de
Mau?e et beaucoup d'autres. La Reine les reçut assez
froidement. Le ministre, tout au contraire, ne manqua
416 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
pas de jouer son personnage ordinaire de tempérance
et de douceur, leur disant lui-même qu'il croyoit avoir
eu tort envers eux, et qu'ils étoient excusables d'en
avoir eu du ressentiment.
Ce même jour arriva à Paris madame de Chevreuse,
qui fut avertie de la paix par ses amis. Comme elle
avoit eu part aux fautes publiques, elle en voulut avoir
au pardon général. Elle leur avoit fait donner la pro-
tection de l'archiduc, qui avoit servi à soutenir les
forces des rebelles contre le Roi. 11 étoit juste qu'elle
fût récompensée de ses peines, puisque celles de tous
les autres l'étoient aussi.
Cette princesse, étant donc arrivée de Bruxelles à
Paris, envoya aussitôt négocier avec le ministre, qui à
son ordinaire ne la rebuta point : il voulut seulement
par quelque délai la mortifier un peu. La Reine, par
son avis, refusa le duc de Chevreuse, qui vint à Saint-
Germain lui demander pour sa femme la permission
de demeurer à Paris. Elle lui dit qu'elle ne lapouvoit
pas souffrir dans une ville encore toute pleine de l'esprit
de rébellion ; qu'elle avoit fait mille cabales contre son
service, et qu'elle ne pouvoit pas être contente d'elle ni
satisfaite de ses soumissions, si elle ne lui faisoît voir
un véritable repentir de sa dernière conduite. Ce
prince, qui, sourd et âgé de quatre-vingts ans, avoit
encore bonne mine, lui voulut répondre de la fidélité
de cette princesse; mais la Reine s'en moqua, et ne
crut pas qu'il pût lui en être un bon garant, lui faisant
entendre assez librement qu'il n'auroit pas un grand
pouvoir sur elle.
J'étois présente à cette conversai ion. 11 dit à la Reine
qu'il avoit trouvé mademoiselle de Chevreuse, sa fille,
fort embellie, et qu'elle avoit des yeux capables d'em-
braser toute la terre. La Reine sourit, et lui répondit,
CHAPITRE XXXIII. — 1649. 417
en criant de toute sa force, qu'il avoit trop d'amour
pour la beauté, qu'il falloit qu'il commençât à aimer le.
ciel et la vertu. Mademoiselle de Chevreuse étoit belle :
elle avoit en effet de beaux yeux, une belle bouche et
un beau tour de visage; mais elle étoit maigre, et n'a-
voit pas assez de blancheur pour une grande beauté.
Sans doute qu'elle n'étoit point embellie depuis que la
disgrâce de madame de Chevreuse, sa mère, les avoient
éloignées toutes deux de la cour ; car il est rare de voir
que les années embellissent les dames passé dix-huit
ans.
Monsieur, oncle du Roi, alla faire un voyage de deux-
jours à Paris, où il reçut de grands honneurs. Le par-
lement, ayant consulté ses registres, trouva qu'il avoit
autrefois député vers un duc d'Orléans comme lui , lieu-
tenant général de l'État et couronne de France : si bien
que deux présidens et six conseillers le furent visiter en
corps, pour lui rendre grâces de ce qu'il avoit contribué
à la paix.
Ce prince, pour complaire à la Reine, fit prier ma-
dame de Chevreuse de sortir de Paris, lui faisant dire
qu'elle obligeroit la Reine à la bien traiter, si elle lui
montroit de ne point vouloir profiter du mauvais état
où l'esprit de la Fronde la mettoit. Mais elle, qui avoit
connu par ses expériences que la Reine ne la considé-
roit plus, n'en voulut rien faire. Elle continua sa négo-
ciation avec le ministre; et comme il faisoit profession
publique de bonté et de vouloir pardonner à ses enne-
mis, elle en tira ce qu'elle voulut, et même avec fa-
cilité.
M. le prince fut aussi à Paris, qui n'y reçut pas le
même applaudissement que le duc d'Orléans. On l'a-
voit trouvé plus indifférent pour la paix et plus âpre au
combat ; et par conséquent il n'y fut pas si bien traité.
418 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
Mais, pour ne pas faire une si notable différence entre
les deux, on lui députa un président et deux conseillers
qui lui firent les mêmes complimens. Dans les éclair-
cissemens qu'il eut avec madame de Longueville, elle
travailla soigneusement à le détacher des intérêts de la
Reine. Elle lui fit comprendre qu'il a voit tort de se dés-
unir de sa famille, et qu'elle pouvoit être utile à sa gran-
deur. 11 vit que le prince de Conti tiroit de grands avan-
tages de la cour ; que madame de Longueville, qui
l'a voit conduit à cette considération, éloit digne d'être
écoutée, et qu'elle lui pourroit être propre à beaucoup
de grandes choses. 11 prit goût enfin aux flatteuses illu-
sions de cette princesse; et le sang, joint à la politique,
le lièrent à elle par de nouveaux liens.
Ce redoublement d'amitié et de eonfiance fit qu'in-
sensiblement il se forma dans Famé de M le prince des
sentimens dissemblables à ceux qu'il avoit eus par le
passé, et qu'il s'accoutuma peu à peu à parler du Ma-
zarin avec le même mépris que les frondeurs. Ce fut la
source du changement qui parut depuis dans sa con-
duite, et qui causa sa haute et dure manière d'agir
avec la Reine et son minisire. Elle produisit ensuite
ces grandes révolutions de la cour, qui causèrent de si
grands désordres dans le royaume et dans la famille
royale.
Le coadjuteur se tint dans sa forteresse, et ne vou-
lut point venir à Saint-Germain comme les autres.
Trouvant à propos de paroître de loin, il pria le duc de
Liancourt de faire ses complimens à la Reine, l'assurer
qu'en son particulier il étoit son très-fidèle serviteur, et
qu'il la reconnoîtroit toujours pour sa bienfaitrice et sa
maîtresse. Mais la Reine les reçut avec mépris, et or-
donna à son ambassadeur de lui dire qu'elle ne le con-
sidéreroit jamais pour tel, que premièrement il ne fût
CHAPITRE XXXIII. — 1649. 419
ami du cardinal Mazarin ; qu'il étoit son ministre ;
qu'elle vouloit que ceuxqui lui avoîent de l'obligation
comme lui suivissent en cela ses mêmes sentimens. Ce-
pendant le coadjuteur, comme j'ai déjà dit, traitoit avec
te ministre, dont il avoit reçu beaucoup de grâces pour
ses amis, et des promesses à son égard qui dans leur
temps eurent leur effet.
Le duc de Longueville arriva de Normandie avec une
grande suite. 11 vint saluer la Reine, qui le reçut gra-
vement. Je remarquai que ce prince en parut interdit,
et qu'il ne put jamais lui dire une parole de bon sens.
C'étoit un homme de grande considération. Il voyoit
qu'il lui étoit honteux d'avoir fait cette faute contre le
service du Roi et de la Reine, dont il n' avoit nul sujet
de se plaindre ; et qu'il étoit tombé dans ce malheur
plutôt par légèreté que par raison. Quand il arriva,
chacun se pressa autour de cette princesse pour enten-
dre ce qu'il lui diroit : car il est difficile de bien défen-
dre une mauvaise cause. Il n'eut jamais la hardiesse de
parler : il pâlit, puis il devint rouge, et ce fut toute sa
harangue. Après cet éloquent repentir, il salua le car-
dinal Mazarin, et un moment après ils se retirèrent au-
près d'une fenêtre, se parlèrent long-temps, et ensuite
se visitèrent réciproquement et demeurèrent amis en
apparence.
Le comte d'Harcourt vint à la cour comme les autres.
11 fut reçu différemment selon les apparences et les ca-
resses, mais différemment aussi pour les récompenses.
Car elles ne furent pas si grandes pour lui que pour ceux
qui avoient été contre le service du Roi. Il avoit man-
qué de conduite pour se saisir de la ville de Rouen ;
mais il avoit bien servi, ayant toujours occupé un poste
en Normandie qui servoit de barrière contre les atta-
ques des ennemis, et mettoit le Roi en sûreté contre ce
420 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE
que le duc de Longueville auroit pu faire avec peu de
troupes et moins d'argent. 11 avoit enfin donné le
moyen au Roi de demeurer en sûreté à Saint-Germain :
ce qui n'étoit pas un petit service. On lui donna ensuite
le gouvernement d'Alsace et une abbaye pour un de
ses en fans.
Ce même jour le duc d'Yorck vînt aussi à la cour. H
u' avoit point encore vu le Roi ni la Reine, à cause qu'il
étoit arrivé à Paris pendant le siège de cette ville, où les
visites n'étoient guère de saison. U étoit demeuré au-
près de la Reine sa mère pendant cette mauvaise con-
stellation contre les rois, qui l'avoit privé d'un père,
et avoit donné beaucoup d'affaires au nôtre. La Reine
lui fit de grands honneurs, et lui donna une chaise à
bras, de même que le duc d'Orléans en avoit obtenu
une de la reine d'Angleterre sa sœur.
Cette belle foule fut augmentée par la venue de ma-
dame de Longueville et de mademoiselle de Longueville,
sa belle-fille, qui aussi bien que les autres avoit été une
grande frondeuse. Elle avoit de la vertu et beaucoup
d'esprit, et il lui étoit pardonnable d'avoir suivi les
sentimens de son père. Quand ces princesses arrivèrent,
la Reine étoit au lit pour se reposer de toutes ses fati-
gues. J'avois l'honneur d'être seule auprès d'elle ; et,
dans cet instant, elle me faisoit l'honneur de me parler
de l'embarras qu'avoit eu le duc de Longueville en la
saluant. Comme je sus que madame de Longueville al-
loit venir, je me levai ; car j'étois à genoux devant son
lit, et me mis auprès de la Reine, résolue de n'en point
partir, et d'écouter de près si cette princesse si spiri-
tuelle seroit plus éloquente que le prince son mari.
Comme elle étoit naturellement timide et sujette à rou-
gir, toute sa capacité ne la sauva pas de l'embarras
qu'elle avoit eu en abordant la Reine. Je me penchai
CHAPITRE XXXIII. - 16*9. Ali
assez bas entre ces deux illustres personnes pour savoir
ce qu'elles diroient ; mais je n'entendis rien que Ma-
dame, et quelques mots qu'elle prononça si bas, que la
Reine, quiécoutoit avec application ce qu'elle lui diroit,
ne put jamais y rien comprendre.
Mademoiselle de Longueville, après la révérence de
madame sa belle-mère, se contenta de baiser le drap
de la Reine sans ouvrir la bouche. Puis, se mettant
toutes deux sur les sièges qu'on leur apporta, elles fu-
rent fort heureuses de ce que je commençai la conver-
sation, en demandant à madame de Longueville à quelle
heure elle étoit partie de Paris, parce qu'il n'étoit pas
deux heures après midi ; et, pour les soulager de la
confusion qu'elles avoient qui les incommodoit beau-
coup, j'exagérai leur diligence. Cette conversation dout
les matières frivoles furent le sujet, et cette visite si sèche-
ment passée, ne servit qu'à augmenter le ressentiment
que la Reine avoit contre cette princesse, qui, n'ayant
jamais pris soin de lui plaire, ne lui plaisoit pas aussi.
Elle confirma de même madame de Longueville dans
les mauvaises intentions qu'elle conservoit dans son
cœur contre le repos de la Reine. Car quand les dispo-
sitions sont mauvaises et que ceux qui ne s'aiment pas
ne s'éclaircissent point sur les sujets qu'ils ont de se
plaindre les uns des autres, ce silence augmente l'ini-
mitié, et empêche qu'elle ne finisse.
La joie de la paix fut alors traversée par les ennemis,
qui assiégèrent la ville d'Ypres. Jarzé fut commandé
pour aller avec quelques troupes faire quitter les armes
au marquis de La Boula ye. 11 faisoit son possible pour
émouvoir dans la Champagne quelques nouvelles révo-
lutions; mais il n'y réussit pas. Le dégât que firent les
troupes du Roi donna un faux prétexte au parlement de
vouloir s'assembler exprès pour y donner ordre, vou-
ii. 36
422 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
lant encore se mêler de toutes les choses dont il ne lui
appartenoit pas de connoitre.
En même temps se fit raccommodement du duc de
Vendôme, qui n'étoit point venu à la cour depuis qu'il
en avoit été chassé par rétablissement du cardinal Ma-
zarin. 11 avoit profité de ces désordres, en montrant
qu'il n'approuvoit pas le procédé audacieux de son fils
le duc de Beaufort, et qu'il désiroit infiniment de deve-
nir ami du ministre. Pour marque de ce désir, il pro-
posa le mariage de son fils, le duc de Mercœur, avec l'aî-
née Mancini, nièce du cardinal. Cette proposition ne fut
point refusée : elle étoit avantageuse au ministre, et
pouvoit donner de grandes commodités à ce prince,
qui en désiroit l'exécution afin de rentrer dans la fa-
veur.
Cette guerre civile, où le cardinal Mazarin avoit été
maltraité, lui avoit déplu. 11 trouva que des places et
des alliances le rendroient plus considérable, et le met-
traient en état de se pouvoir défendre par lui-même,
sans mendier continuellement la protection du duc
d'Orléans et du prince de Condé. En changeant de con-
duite, il devint plus intéressé qu'il n'avoit été jusques
alors, et les mauvais tours de ses ennemis lui firent dé-
sirer de se faire redouter de ceux qui lui avoient fait
beaucoup de peur. Par ces raisons, il traita le duc de
Vendôme comme son ami; et ce prince fut de même
reçu par la Reine avec beaucoup de démonstration de
bonne volonté.
M. le prince étoit un peu dégoûté de la conduite du
ministre, que ses ennemis décrioient tout-à-fait. Il étoit
comme je le viens de dire, pressé par sa famille d'en-
trer dans leurs desseins, afin de se faire le maître de la
cour : au lieu qu'il n'étoit, à ce qu'ils disoient, que le
valet du cardinal. Madame de Longueville se servit de
CHAPITRE XXXIII. — 1649. 423
cette union du ministre avec le duc de Vendôme pour
faire haïr à M. le prince celle qu'il avoit eue jusques
alors avec lui. Elle lui dit que c'étoit une marque indu-
bitable qu'il ne vouloit plus le considérer pour son prin-
cipal appui, puisqu'il entroit dans d'autres intérêts,
et prenoit dans la cour une autre protection que la
sienne ; -et qu'il étoit à croire que le duc de Vendôme,
devenant parent du ministre, seroit plus considéré que
personne auprès du Roi et de la Reine.
Ces raisons, représentées par une sœur qu'il avoit
fort aimée, furent des armes pour combattre, dans le
cœur de M. le prince, l'inclination qu'il avoit à la paix,
et à ne se point brouiller à la cour. Ce prince, qui eût
été au désespoir si on eût cru que quelqu'un l'eût gou-
verné, se laissa néanmoins conduire par cette princesse
à ce que lui-même de son mouvement n'auroit jamais
fait.
Cet éloignement de volonté porta M. le prince à s'é-
loigner de la cour pour quelque temps. Il fit dessein
d'aller en Bourgogne; et, aussitôt qu'il fit paroître avoir
cette pensée, la cause en fut facilement aperçue par le
ministre, qui ne manqua pas d'avoir des avis sur les
dégoûts qui commençoienl à se former contre lui dans
l'ame de ce prince. Le cardinal Mazarin, pour adoucir
son cœur, lui fit parler de la proposition que le duc de
Vendôme lui avoit faite, et lui fit dire tout ce qui pou-
voit le rassurer sur les craintes qu'on lui avoit fait con-
cevoir. Mais il ne reçut pas ce qui venoit de sa part
avec ce même esprit qu'il auroit eu, si madame de
Longueville n'eût point commencé à l'empoisonner.
Le ministre en eut du chagrin, et tout ce qui lui parut
propre à raccommoder ces mauvais commencemens se
fit ensuite de sa part sans aucun effet.
Je finirai les aventures de Saint-Germain par l'arri-
424 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
vée du marquis de Vit ri, du marquis de Noirmouliers
et de Laigues. Le premier avoit du mérite et de la qua-
lité. Sur quelques dégoûts que j'ignore, il étoit entré
dans ce parti, étant actuellement attaché au service de
la Reine : en quoi sa faute étoit plus grande et moins
pardonnable. Pour les deux autres, l'un avoit beau-
coup de naissance, tous deux étoient honnêtes gens, et
tous deux avoient été grands frondeurs, et avoient,
comme je l'ai déjà dit, traité publiquement avec le roi
d'Espagne. Ils vinrent donc sous la foi publique saluer
la Reine avec la même hardiesse que s'ils eussent tra-
vaillé à sauver l'État; et, comme les autres, ils en fu-
rent quittes pour un peu de froideur et de mauvais,
visage.
Ils étoient de ma connaissance; et, dans le moment
que je fus aperçue par eux, ils vinrent me témoigner
beaucoup de joie de me rencontrer. Je leur dis tout bas
que j'étois fort aise de les voir ; mais qu'en cette occa-
sion je les priois de ne m'aimer pas tant, vu que l'ami-
tié de telles gens n étoit nullement de bon augure dans
la chambre de la Reine. Comme je raillois avec eux,
Monsieur passa, qui leur fit mille caresses. En me reti-
rant, je lui dis que je croyois avoir mérité la corde par
la bonté que j'avois eue de les souffrir, et que j'en avois
du scrupule. Je les laissai, et lui -dis encore que pour
lui qui étoit le maître et qui n'avoit rien à craindre, il
pouvoit leur faire grâce et les bien traiter ; mais que,
pour moi, je croyois en devoir user autrement. Mon-
sieur me répondit que j'étois bien sage, et que, pour
m'empêcher d'aller à la Grève, il alloit les emmener. Il
les prit en effet; et, les poussant dans une fenêtre, il
demeura quelque temps à les entretenir.
Cette conversation fut aussitôt remarquée, et telle-
ment sentie par le ministre, qu'un de ses domestiques
CHAPITRE XXXIII. — 1649. 425
m'assura qu'il en avoit eu de l'inquiétude. Et ensuite
l'abbé de La Rivière me conta que le cardinal lui en
avoit fait des reproches, se plaignant à lui de son
maître d'avoir si bien traité ces deux hommes. Je con-
nus par cette petite aventure que les actions des grands
sont toujours grandes, quelque petites qu'elles soient;
et que ce prince, quoiqu'il eût de bonnes intentions,
n'étoit pas ennemi mortel de ceux qui avoient mortel-
lement offensé l'État.
Peu après je quittai la Reine, et vins faire un petit
voyage à Paris. Je trouvai cette grande ville encore
pleine de cet esprit de rébellion qui depuis quelque
temps l'avoit entièrement occupée, et, sans être astro-
logue, je prévis aisément que cette paix ne seroit pas
de longue durée.
En ce même temps 1 [le 15 mars] la Reine partit
pour aller à Compiègnc donner ordre aux affaires que
les anciens ennemis de l'État lui donnoient sur la fron-
tière 8 . Ils continuoient le siège d'Ypres, où Beaujeu se
défendit si bien, qu'il le fit durer plus long-temps qu'on
n'avoit cru. Palluau, qui ne s'y éloit pas trouvé au com-
mencement, fut blâmé de tout le monde. Mais il avoit
su se mettre si bien auprès du ministre, qu'il ne fut pas
si abattu de ce malheur qu'un autre l'auroit été. Quoi-
qu'il n'eût aucune étude, et qu'il bégayât en parlant,
comme il avoit un grand sens naturel et le génie de la
cour, il avoit trouvé moyen de se mettre en possession
de se servir plus ordinairement de l'intrigue du cabinet
* Elle partit de Saint-Germain le 30 avril, selon Monglat, et arriva
à Compiègnc le 2 mai. p. r.
* Monglat dit que le siège d'Ypres fut un prétexte pour la Reine ;
qu'au fond elle ne se sentait pas maîtresse à Paris, à cause de l'aversion
qu'on y avait pour Mazarin, et que c'était pour fuir le spectacle de celte
haine qu'elle alla à Gompicgnè.
36.
426 MÉMOIRES DE. MADAME DE MOTTE VIL LE.
que d'une grande assiduité à l'armée, pour avoir les
plus beaux emplois que les gens d'épée puissent obte-
nir. Quoiqu'il eût du cœur comme un autre, il trou-
voit toujours plus à propos de combattre ses ennemis
particuliers que ceux de l'Etat.
Il fut affligé de perdre cette place, parce que ce gou-
vernement lui valôit beaucoup ; mais avec de l'esprit,
delà hardiesse, et du bonheur, on va bien loin. Pour
marque de celte vérité, quelques années après, cet
habile courtisan, malgré toutes ses fâcheuses aven-
turcs, parvint à la dignité de maréchal de France,
à laquelle les officiers , qui croyoient la mériter
mieux que lui, disoient que ses bons mots et ses
agréables railleries a voient eu plus de part que ses
grandes actions.
Le séjour de la Reine à Compiègue servit un peu à
délasser son esprit des affaires, qui en avoient troublé
le repos. La forêt et la rivière, qui font l'ornement de
cette petite ville, lui firent passer d'agréables heures,
et donnèrent beaucoup de divertissemens au Roi et à
Monsieur, qui, étant tous deux trop jeunes pour prendre
part aux maux de l'État, ne pensoient qu'à chercher
du plaisir partout où ils se trouvoient.
Pendant ce petit intervalle de plaisir, le duc et la
duchesse de Vendôme, qui vouloient l'alliance du mi-
nistre, firent ce qu'ils purent pour obliger le duc de
Beaufort à consentir au mariage de M. de Mercoeur
avec l'aînée Mancini ; mais il ne voulut pas l'agréer.
Pour le satisfaire on lui offrit le gouvernement d'Au-
vergne; mais il le refusa. Et dans ce temps-là, étant
revenue à Paris, et le rencontrant un jour chez madame
la duchesse de Nemours, sa sœur, il me dit qu'on se
moquoit de lui ; car, en même temps qu'on lui offroit ce
gouvernement, on le vouloit donner au duc d'Elbœuf,
CHAPITRE XXXIII. — 1649. 427
pour récompense de celui de Picardie, que le cardinal
vouloit avoir. Mais, comme cet échange ne se fit point,
je crois que le duc de Beaufort se trompoit lui-même,
ou qu'il faisoit semblant de le croire, pour ne se point
raccommoder : voulant, selon toutes les apparences,
ou plus qu'on ne lui offroit, ou ne voulant rien, pour
demeurer toujours en état de tout vouloir.
Quelques jours après, ce prince tomba malade d'une
colique si violente, qu'il crut être empoisonné, et prit
publiquement du contre-poison : ce qui fait connoître
le dessein qu'il avoit de réveiller l'amitié du peuple de
Paris pour lui. Il en avoit plus besoin contre ses an-
ciennes liaisons que contre aucun breuvage qu'on lui
eût fait prendre. Car il faut avouer que le cardinal Ma-
zarin ne nous a point paru vouloir user de mauvaises
voies pour se défaire d'aucuns de ses ennemis, et que
jamais favori élevé à la plus grande puissance qu'un
homme puisse avoir n'a eu plus de clémence et de dou-
ceur que lui. Aussi l'avons-nous vu visiblement protégé
de Dieu, pour marque évidente à tous les hommes que,
comme il en est le créateur, il hait celui qui répand le
sang, et conserve le pacifique.
Le peuple de Paris fut voir ce prince malade, et la
foule devint si grande chez lui, qu'à la fin il fallut
ouvrir toutes les portes qui alloient à sa chambre, haus-
ser les rideaux de son lit, et l'exposer à la vue du pu-
blic. Ce grand concours, et la flatterie de quelques-
uns de ses amis, achevèrent de le rendre irréconciliable
avec le ministre. Il crut faire une action héroïque de
ne se point accommoder; et les adulations de ceux qui
* vouloient toujours avoir un chef en sa personne furent
cause qu'il ne fut point aussi satisfait de la cour qu'il le
devoit être.
Ypres se rendit aux ennemis le huitième jour de
428 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
mai 1 , après que Beaujeu l'eut défendue assez de temps
pour mériter beaucoup de louanges de sa résistance.
L'intrigue du cabinet occupoit tellement le ministre, que
cette perte ne put pas trouver en lui assez de place pour
lui causer de nouveaux chagrins. Ses plus grands maux
ne venoient pas des ennemis de l'Etat , mais plutôt de
ceux qui, voulant paroître ses amis, ne l'étoient point,
et qui, pour tirer de lui des grâces et des bienfaits, lui
faisoient naître de continuelles affaires, afin de le forcer
à leur donner davantage.
Le dessein que le cardinal conservoit toujours de
faire revenir d'Émery éloit pour lors un de ses plus
grands embarras. Le désordre où étoient les affaires du
Roi lui faisoit désirer déplus en plus de le pouvoir rap-
peler; mais ce changement n'étoit pas encore en état de
se faire. Il ne vouloit pas qu'il parût venir de lui, de
peur de se faire haïr par le parlement et les peuples, qui
a voient en horreur le nom de cet homme. 11 faisoit sem-
blant, au contraire, de favoriser ceux qui aspiroient à
cette charge, et leur faisoit espérer qu'il leur seroit fa-
vorable.
Le président de Maisons étoit celui qui avoit paru se
déclarer davantage sur cette prétention, où, par bon-
heur pour lui, il avoit trouvé des personnes qui l'avoient
servi solidement et avec une grande application à ses
intérêts. On parla dans le conseil de cette affaire. Le
cardinal parut protéger ce président , el en même temps
il avoit supplié Monsieur, oncle du Roi, de s'y opposer.
Cette opposition ayant été faite, le ministre témoigna au
président de Maisons qu'il étoit fâché de F obstacle que
le duc d'Orléans avoit apporté à ses désirs, et crut par
1 Le 10 mai, selon Monglat. La Iran choc avait éle ouverte le 23 avril.
F. R.
CHAPITRE XXXIII. — 1649. 429
cette finesse l'avoir satisfait. 11 crut aussi avoir de même
caché au public la résolution qu'il avoit faite d'y re-
mettre d'Émery ; mais il étoit aisé de voir où alloient
ses intentions.
Nous conclûmes aussitôt qu'il falloit faire changer le
duc d'Orléans, afin de montrer au ministre qu'il étoit
difficile de tromper les gens de la cour. L'abbé de La
Rivière étoit le seul qui fût capable de cela. Je me
chargeai de lui en parler; et trouvant, par le moyen
de la marquise de Sablé, un intérêt particulier qui lui
pouvoit faire souhaiter pour surintendant celui que
son maître avoif paru rebuter, je le persuadai d'y tra-
vailler. Et il le fit si bien, que le duc d'Orléans changea
tout-à-fait de sentiment ; et, peu de temps après, ce
prince fit dire au président de Maisons qu'il n'avoit
été contre lui que par complaisance, et que dans le
vrai il désiroit l'obliger et lui donner sa voix.
Ce bon office n'étoit pas suffisant pour faire conclure
l'affaire à l'avantage du président de Maisons, parce
que, dans le vrai, le ministre étoit le maître absolu de
toutes les résolutions de cette nature. Mais cette protec-
tion du duc d'Orléans lui fut tout-à-fait avantageuse,
dans le temps où sa destinée le porta à cette charge.
Elle nécessita le cardinal de lui donner la sienne, ne
pouvant pas lui refuser ce que déjà il lui avoit fait espé-
rer, en faisant semblant de lui être favorable.
En ce même temps (le 27 mai) j'allai à Compiègne
trouver la Reine. Je fis ce petit voyage, car il étoit diffi-
cile de vivre avec plaisir dans Paris, à cause des dispu-
tes continuelles qu'il falloit avoir avec ses ennemis. Us
la blâmoient incessamment de la protection qu'elle don-
noit à son ministre, et ne pouvoient bien entendre qu'il
seroit injuste et d'une dangereuse conséquence que les
souverains accoutumassent leurs sujets à faire leurs vo-
430 MÉMOIRES DE MADAME DE M0TTEV1LLE.
lontés. La voie de la désobéissance et de la rébellion
est toujours criminelle. Si cette princesse avoit été un
peu plus jalouse de son autorité et de sa puissance, et
si elle se fût contentée de soutenir son ministre, se ser-
vant de son habileté sans affecter la plupart du temps
de n'avoir part à rien, elle auroit acquis une réputation
plus éclatante que celle des reines les plus estimées.
Mais son indifférence la portoit à négliger la gloire de
gouverner par elle-même un grand royaume, à cacher
la beauté de sa résistance. Et le temps seul a fait con-
noître que les meilleures et les plus hardies résolutions
ont été nourries, la plus grande partie, dans sa pru-
dence et sa fermeté.
Madame la princesse étoit allée à Paris revoir ma-
dame de Longueville, et se rejoindre à sa famille. On
crut qu'elle prit un peu de leurs seritimens, parce
qu'elle s'imagina que la Reine avoit méprisé sa douleur
à Saint -Germain quand le prince de Conti en étoit
parti, et qu'elle avoit eu quelque défiance d'elle. Je
crois qu'elle se trompoit. Car, dans ce temps-là, un
jour parlant à la Reine de madame ld princesse, je lui
dis, comme il étoit vrai, qu'en arrivant à Paris je l'avois
trouvée remplie d'une grande tristesse, tant sur ce qui
regardoit Sa Majesté que sur les intérêts de madame de
Longueville ; et que j'avois été étonnée de la trouver si
sensible à deux choses qui étoient si contraires. Sur
quoi elle me fit l'honneur de me répondre qu'il étoit
vrai qu'elle lui étoit obligée, et qu'elle avoit bien vu,
malgré la tendresse qu'elle avoit pour ses enfans.
qu'elle avoit senti leur séparation de la cour, autant
parce qu'elle avoit paru contraire au service du Roi
que par les mauvaises suites .qu'elle pouvoit avoir
à leur dommage ; et qu'enfin elle ne trouvoit point
étrange qu'elle eût commerce avec eux, parce qu'elle
CHAPITRE XXXIII - 1649. 431
ne la soupçonnèrent pas aisément de lui manquer de
fidélité.
Cependant l'histoire du temps veut que cette prin-
cesse, charmée de la haute réputation où elle voyoit
alors madame de Longueville, fût de concert avec elle,
quoiqu'elle ne sût pas tous les secrets, pour travailler
unanimement à dégoûter M. le prince de la liaison
qu'il avoil eue jusque-là avec la Reine et son ministre.
Le mariage que vouloit faire le cardinal lui déplut par
sa propre inclination, parce que la maison de Vendôme
avoit toujours été opposée à celle de Condé. Et quel-
ques personnes confidentes de madame de Longueville
médirent que M. le prince, en quittant sa famille à
Paris pour aller en Bourgogne, leur dit qu'il avoit fait
ce qu'il avoit dû en soutenant le cardinal Mazarin,
parce qu'il avoit promis de le faire ; mais qu'à l'avenir,
si les choses prenoient un autre chemin, il verroit ce
qu'il auroit à faire.
Il alla à Compiègne prendre congé de la Reine, pour
aller à ce voyage; et, quand il la quitta, elle, qui savoit
ce qui se passoit, lui dit tout haut qu'elle croyoit qu'ils
se séparoient bons amis, et qu'elle tenoit pour assure
que leur amitié demeureroit entre eux aussi parfaite
qu'elle avoit été depuis la régence ; ajoutant qu'il falloit
que cela fût malgré ceux qui désiroient le contraire.
Comme les paroles des rois et leurs actions sont pres-
que toujours désapprouvées, beaucoup de personnes
blâmèrent la Reine de lui avoir parlé de cette sorte ,
parce qu'elle rendoit cette petite mésintelligence trop
publique, et donnoit lieu de croire qu'il étoit vrai que
ce prince se vouloit séparer d'elle.
Avant que de partir, il présenta à la Reine le maré-
chal de La Motte, qui n'avoit point encore paru , parce
que, demandant beaucoup, il avoit fallu plus de temps
432 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
au ministre pour se résoudre de lui accorder ce qu'il
souhaitoit. La Reine, parlant de lui et de quelques ex-
cuses qu'il lui avoit fait faire sur son retardement, avoit
dit tout haut qu'elle ne se soucioit pas de le voir. 11 crut
par là cire obligé de se hâter davantage ; et ce fut seu-
lement pour être mal reçu. On se moqua d'un éclair-
cissement public qu'il fit avec le cardinal Mazarin en
le saluant ; car d'ordinaire ces sortes de conversations
ont besoin de secret. Sa harangue, quoique mal tissue,
n'empêcha pas qu'il ne reçût «de l'argent en quantité.
En ce seul point se renfermèrent tous ses désirs. Il avoit
déjà toutes les dignités où pouvoit aspirer la plus
grande ambition d'un gentilhomme ; et néanmoins on
m'assura qu'étant de retour à Paris, quelqu'un lui de-
mandant s'il étoit devenu royaliste, il avoit répondu :
« La Reine m'a fait justice, m'ayant satisfait; mais elle
« ne m'a point fait de grâce, et je ne suis pas plus son
« serviteur que je l'étois il y a peu de temps, m Paroles
qui me semblent honteuses dans la bouche d'un Fran-
çais et d'un officier de la couronne, qui étoit devenu
maréchal de France et duc de Cardone par les bien-
faits du feu Roi.
Le ministre, voulant donner quelques soins à la con-
servation de nos frontières, fit résoudre la Reine de
changer son séjour de Compiègne en celui d'Amiens.
11 forma des desseins avantageux à la France, afin de
donner des bornes aux progrès des ennemis, et plus
encore pour calmer les tempêtes du dedans du royaume
par les bons succès que les armes du Roi lui pouvoient
faire espérer. 11 supplia le duc d'Orléans d'aller passer
quelque temps à Paris, afin d'assoupir par sa présence
le bruit qui se faisoit encore contre le Mazarin. Ce qui
lui donnoit beaucoup d'inquiétude, et lui faisoit crain-
dre que le reste de cette malice publique ne s'opposât
CHAPITRE XXXIV. — 1649. 435
à son bonheur particulier, et ne l'empêchât d'avoir
part à la paix.
Ce prince, qui voulut obliger la Reine, la suivit jus-
que dans Amiens. Il lui aida à prendre les résolutions
nécessaires au service du Roi , puis revint prendre Ma-
dame, qui rattcndoit à Compiègne, et qui, par grande
merveille, l'avoit suivi cette année. De là il s'en re-
tourna préparer l'entrée de celui qui avoit besoin de
son assistance et de sa protection, mais qui apparem-
ment commençoit à se lasser de cette dépendance.
CHAPITRE XXXIV
J049 . — Lcrils séditieux. — Raccommodement du marquis li'lloc-
q u incourt avec le cardinal. — Aventure de Beaufort ave: Jarzé. —
Candale défie Benuforl. — Les maréchaux cl le ministre essayent de
terminer cette querelle. — Les Vendôme se refroidissent pour le
cardinal.— Madame de Longueville obtient des grâces pour Marsillac.
— Audace du prince de Conti. — Levée du siège de Cambrai. — Tu-
reune soupçonné de trahison en cette circonstance. — Mécontente-
ment de Mazarin contre d'Harcourt. — Le coadjuteur visite la régente
sans voir le ministre. — I c duc d'Orléans calme les Parisiens. —
Arrivé à Amiens, il travaille à la paix entre Beaufort et de Candale.
— Quelques seigneurs de la Fronde maltraitent deux valets du Roi.
— Impuissance de la Peine à venger cette insulte. — La Fronde
craint le retour du Roi dans la capitale. — Pitoyable élal de la
France. — Détresse de la maison du roi. — Réception affectueuse que
lait Anne d'Autriche au roi d'Angleterre. — Il va résider à Saïul-Gcr-
main — Solitude qui se fait autour de lui. — Mariage de la reine de
Pologne avec le frère de son premier mari.
Je partis de Compiègne pour revenir à Paris le même
jour (le 7 juin) que la cour partit pour Amiens, et ne
suivis point la Reine. A mon retour, je trouvai les es-
prits aussi malintentionnés que jamais, et les libelles
u. 37
434 MÉMOIRES DK MADAME DR MOTTE VILLE.
des séditieux plus dangereux à l'État que ceux qui jus-
qu'alors avoient seulement attaqué la personne du
cardinal. Un de ceux-là prononçoit hardiment que
quand les révoltes étoient générales, les peuples avoieni
un juste droit de faire la guerre contre leur roi ; que
leurs griefs dévoient être décidés parles armes, et qu'ils
pouvoient dans ce temps-là porter la couronne dans
d'autres familles, ou changer de lois. Et, dans cet écrit,
il y avoit des exemples allégués d'États qui avoient
changé la monarchie en un gouvernement de plusieurs,
voulant par là faire naître au parlement le désir de se
faire pareil au sénat de Venise, ou de suivre l'exemple
de celui d'Angleterre 1 . Toutes ces hardiesses, qu'on
peut nommer de grands crimes, et même si énormes
qu'ils font de la peine à penser, procédoient de ceux
qui vouloient augmenter les désordres, et les augmen-
ter autant qu'ils le souhaitoient. Le parlement sans
doute n'y avoit alors nulle part*, et il parut que cet
écrit avoit donné de l'horreur à tous, et même aux plus
malins.
A l'arrivée de la cour dans Amiens, le cardinal Ma-
zarin manda au marquis d'Hocquincourt, gouverneur
de Péronne, de le venir trouver, pour l'entretenir de
quelques affaires importantes. 11 ti'étoit pas content de
ce qu'il avoit laissé passer madame de Chevreuse, qui
étoit revenue de Flandre sans le consentement du Roi.
Il lui faisoit voir aussi qu'il vouloit le récompenser de
sa place, pour la rejoindre au gouvernement de Picar-
1 Mon frère, à son retour d'Allemagne, répondit à cet écrit, et sa
réponse fut estimée. 11 étoit néanmoins fort jeune (Note de l'auteur.)
* Le parlement rendit un arrêt contre les auteurs et les imprimeurs
de ces écrits séditieux. On en prit même un qui fut condamné à être
pendu. « Mais, quand il fut au lieu du supplice, la populace se jeta avec
furie sur les archers qui l'accompagnoient, et mirent le criminel en li-
berté. » (Mém. de Monglat, quinzième campagne.) p. b.
CHAPITRE XXXIV. — 1649. 435
die qu'il paroissoit avoir dessein de prendre. Le mar-
quis d'Hocquincourt 4 étoil un homme vaillant et de
grand cœur, mais léger et facile à dégoûter. Il avoit
pris liaison avec les frondeurs sur quelque petit mé-
contentement, et avoit quitté l'armée pour aller se
renfermer dans sa place, disant qu'il avoit eu avis qu'on
le vouloit arrêter.
Sur Tordre qu'il reçut du ministre, il vint le trouver
avec une bonne escorte, étant convenus, avant leur en-
trevue, du lieu et de la quantité des gens qu'ils dé-
voient avoir l'un et l'autre, et de toutes leurs sûretés.
Us se virent enfin dans une campagne, au milieu de
cinquante hommes de cheval de chaque côté. Hocquin-
court étoit un bon Picard, franc cavalier et bon ami. Il
dit au cardinal, qui lui témoignoit vouloir être de ses
amis à des conditions avantageuses, qu'il ne lui pou-
voit accorder son amitié ni recevoir ses offres s'il ne lui
permettait de travailler à lies remettre bien ensemble
lui et le duc de Beaufort, ayant promis de ne rien faire
sans ce prince. Le ministre, qui ne demandoit que la
paix, lui donna pouvoir d'aller traiter avec son ami le
duc de Beaufort, et consentit même à quelques offres
qu'il lui permit de lui faire de sa part.
Hocquincourt partit ensuite de Péronne, et vint à
Paris chercher ce prince, pour tâcher de lui persuader
cet accommodement. H le trouva embarrassé dans une
grande brouillerie qu'il avoit eue avec beaucoup de per-
sonnes de la cour, et malintentionné pour le cardinal.
Si bien que, ne pouvant réussir dans sa négociation, et
voyant qu'il étoit obligé au ministre, il se dégagea du
parti de la Fronde et s'accommoda avec le cardinal,
sans pourtant se défaire de son gouvernement.
4 Charles de Mouchi. Après sa révolte il écrivit à madame de Mont-
bazon : Péronne est à la belle de* belles.
405 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
Le duc de Beau fort avoit une grande querelle sur les
bras, qui étoit alors le sujet de toutes les conversations
des gens du grand monde. Quelques jours avant que
la Reine partît de Compiègne pour Amiens, le duc de
Candale, le commandeur de Souvré, Manicamp, Kuvi-
gni , Jarzé, le commandeur de Jars et quelques au-
tres, voulurent aller à Paris faire une petite course,
à dessein d'aller bientôt après rejoindre la cour dans
Amiens. Comme ils prirent congé de la Reine, Jarzé,
le moins sage de tous les hommes, lui dit en souriant
qu'ils alloient bien soutenir leur parti. La Reine lui
répondit, parlant aussi à tous les autres : « Ah ! mon
« Dieu , soyez tous bien sages, et vous ferez bien. »
Étant donc à Paris, ils se rencontrèrent les deux
partis ensemble un soir dans les Tuileries. La troupe
des gens de la cour étant dans la grande allée, ils virent
le duc de Beaufort qui venoit vers eux, accompagné du
duc de Retz et d'un bon nombre de conseillers fron-
deurs. Soit que le duc de Reaufort voulût éviter de
rencontrer de front tant de ces mazarins, soit que cela
arrivât sans dessein, quoi qu'il en soit, comme il ap-
procha d'eux, il prit un jeune conseiller; et, au lieu
d'aller droit par cette allée, il se détourna pour en
prendre une petite, témoignant de vouloir entretenir
en particulier celui qu'il avoit obligé de le suivre.
Jarzé, d'humeur incompatible avec le bon sens, vou-
lant s'acquérir quelque mérite auprès du ministre, Gt
des railleries du duc de Beaufort 1 , disant que le champ
de bataille leur étoit demeuré, que ce brave prince
* Jarzé était un des familiers du cardinal, avec lequel il jouait à la
bauchette, jeu de boule à la mode en Italie. 11 avait le propos fort leste.
« Le jour des barricades, voyant le parlement entrer dans le Palais-
Royal, il dit tout haut que si la Reine lui commandoit, il feroil paître
Un rlic à Ions les bonnets carrés. » De même, dans cette aventure avec
CIW«TRIS XXXIV. — 1010. 437
avoit évilé leur rencontre, et que les frondeurs n'a-
voient osé paroîlre devant les mazarins. Au sortir des
Tuileries, il alla visiter des dames. Il conta dans les
ruelles cette aventure dans les mêmes termes ; et, le
lendemain, il en fit îles plaisanteries à ceux qui les
voulurent entendre.
Aussitôt que le duc de Beaufort en fut averti, au lieu
de délibérer sagement à ce qu'il éloit bon et à propos
de faire, il se résolut brusquement de s'en venger, et
le fit d'une manière assez bizarre. Nos courlisans, qui
ne pensoient qu'à jouir de la vie et de ses douceurs, et
Jarzé qui ne pensoit pas avoir trouvé de si bons échos,
proposèrent en même temps d'aller souper sur la ter-
rasse du jardin de Renard, et payèrent chacun deux
pistoles pour leur repas. Ce même jour on dit à Jarzé
que le duc de Beaufort avoit su ce qu'il avoit dit de lui,
et qu'il avoit juré de le maltraiter. Il répondit, avec
une sagesse à contre-temps, qu'il n'avoit rien dit qui
le pût offenser, et qu'il ne craignoit rien d'un prince
si généreux que celui-là. Cette prudence forcée, n'étant
pas naturelle, n'eut point de bon effet, et ne le sauva
point de la colère du duc de Beaufort, qui, pour être
trop excessive et passer bien au delà de l'offense, fut
avec raison désapprouvée de tout le monde.
L'heure du souper étant venue, le duc de Candale et
toute la compagnie, au nombre de douze personnes,
se rendirent au jardin avec intention de se réjouir et
de faire bonne chère.' Le commandeur de Souvré fut
averti par sa nièce, mademoiselle de Toussi, de ne se
point trouver à cette fête. Elle étoit instruite par un
Beaufort, il s'était vanté auprès du cardinal d'avoir fait quitter le haut
du pavé au roi des halles. Voyez, sur celle aventure, les Mémoires do
Monglat, quinzième campagne. Ils confirment le récit He madame de
Molteville. f. r.
37.
438 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
ami du duc de Beaufort, par le maréchal de La Motte
qui l'aimoit, et qui l'épousa peu de temps après. Toute
la compagnie apprit de cette manière qu'elle avoit quel-
que chose à craindre. Mais, comme ils étoient déjà tous
prêts de se mettre à la table quand l'avis arriva, ils
jugèrent à propos de ne rien changer en leur dessein,
et de faire bonne mine.
Ils étoienl encore au premier service lorsque le duc
de Beaufort arriva dans le jardin, suivi du maréchal
de La Motte, du duc de Brissac, du comte de Fiesque,
de Duras et de beaucoup d'aulres personnes de marque,
avec quantité de gentilshommes à lui. Il y avoit aussi
des pages et des laquais en quantité. Ces derniers
avoient des épées et des pistolets, et les personnes de
qualité n'en avoient point. Cette grande troupe parut
en ce lieu public avec un grandbruit et beaucoup d'éclat .
J'ai ouï dire à ceux qui les virent arriver, et qui
avoient intérêt à cette promenade, que du bout de la
terrasse ils virent quantité d epées toutes portées en
haut, les unes toutes nues et les autres non. Ceux qui
soupoient, voyant cet appareil, jugèrent aussitôt qu'ils
étoient destinés à un autre divertissement qu'à celui
de faire bonne chère ; mais , ne pouvant s'empêcher de
danser, il fallut attendre pour voir sur quelle cadence
on les réjouiroit. Ils firent donc semblant de ne penser
à rien, et, se laissant approcher du duc de Beaufort,
lui et toute sa compagnie environnèrent la table. Il les
salua avec un peu de trouble sur son visage, et son salut
fut reçu avec civilité de ceux qui étoient assis. 11 y eul
même quelques-uns d'eux, dont furenl Ruvigni et le
commandeur de Jars, qui se soulevèrent en le saluant,
pour lui rendre plus de respect.
Ce prince, dont la mine étoit haute et fière, leur dit :
« Messieurs, vous soupez de bonne heure. » Ils répon-
CHAPITRE XXXIV. — 1649 439
dirent peu de paroles, toujours en posture civile, afin
de finir une conversation qu'ils ne jugeotenl pas leur
devoir être commode. Le duc de Beau fort, la continuant
malgré eux, demanda s'ils avoient des violons. Eux lui
dirent que non; et lui en même temps leur repartit qu'il
en étoit bien fâché, parce qu'il avoit intention de les
leur ôter. Et continua, disant qu'il y avoit des gens en
leur compagnie qui se mêloient de parler de lui, et qu'il
étoit venu pour les en faire repentir; et, prenant la nappe,
il la tira rudement par le coin et renversa les plats, dont
quelques-uns de la compagnie, de ceux qui prétendoient
les vider, furent salis.
Aussitôt après cette action, tous se levèrent, et tous
demandèrent leurs épées. Le duc de Caudale étoit cou-
sin germain du duc de Beaufort. 11 étoit fils d'une fille
bâtarde du roi Henri IV, ainsi que ce prince l'étoit du
duc de Vendôme, bâtard de ce même roi. Ce jeune sei-
gneur, dont la seule considération devoit empêcher le
duc de Beaufort de se venger de celte manière; le duc de
Candale, dis-je, se sentant vivement offensé de ce pro-
cédé, saute à un de ses pages, lui prend son épéé et se
met aussitôt en devoir de réparer l'affront que toute la
compagnie venoit de recevoir en sa présence. Non-seu-
lement il se mit sur la défensive, mais il alla attaquer
ceux qui étoient les plus forts; et tous les témoins de
cette action la louèrent infiniment, et dirent qu'en cette
occasion il montra beaucoup de courage et de valeur.
On lui porta quelques coups, et peut-être qu'il auroit
payé pour tous, sans le soin que le duc de Beaufort prit
aussitôt d'empêcher ce malheur. Lui, qui n'en vouloit
qu'à Jarzé, voyant son parent en péril, se jeta entre les
épées, et fit ce qu'il put pour empêcher qu'il ne fût
blessé, et lui protesta qu'il ne lui en vouloit point, et le
pria instamment de ne point prendre de part à ce qu'il
440 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE,
avoit fait. Le duc de Candale ne recul point ses civilités.
11 lui dit tout haut qu'il n'en pouvoit que trop prendre,
puisqu'il F avoit si peu considéré que de les attaquer
tous ensemble.
Pendant que ce dialogue se faisoit, l'histoire veut que
Jarzé fut maltraité par les pages et les laquais, et qu'il
se coula comme il put hors de la presse. Le comman-
deur de Jars et Ruvigni, qui furent respectés des assail-
lons, demeurèrent parmi eux, blâmant cette action, et
demandant raison de l'insulte aux persounes de qualité
qui accompagnoient le duc de Beau for t. Us leur dirent
eux-mêmes qu'ils ne pouvoient l'approuver, et qu'étant
cent contre un ils n'en prétendoient aucune gloire. Aussi
tous ne s'employèrent qu'à empêcher le désordre. Et
comme ils savoient que le duc'dc Beaufort n'eir vouloit
qu'à Jarzé, ils bouchèrent les yeux à son égard, et eu-
rent soin de traiter civilement les autres.
Le Fretoir, premier écuyer de madame la duchesse
d'Orléans, se trouva par hasard, de même que le duc
de Candale, avec une épée qu'il avoit prise à un de ses
laquais; et, désirant s'en servir, le duc de Beaufort qui
n'en avoit point vint à lui, et lui dit qu'il ne lui en vou-
loit point, et qu'il se tint en repos. Comme il vit que ce
gentilhomme n'étoit pas satisfait de cette déclaration,
il lui dit : « Vous devez être content de ce que je vous
« dis, ce n'est pas à vous à qui j'en veux; » et, passant
à côté de lui, il lui arracha son épée.
Ce prince, qui, en effet, ne vouloit offenser qu'une
seule personne, et qui, par cette raison, employoit tous
ses soins à s'opposer au désordre, descendit de la ter-
rasse dans le parterre, où Saint-Germain d'Achon, qui
étoit frondeur, et qui venoit d'entendre Le Fretoir se
plaindre hautement de ce qu'on lui avoit ôté son épée.
lui conseilla de la lui renvoyer. Le duc de Beaufort h»
CHAWTBE XXXIV. — 4649. 4 VI
fit aussitôt, commandant à un des siens de la lui repor-
ter. Le Fretoir, en la prenant, dit à celui de qui il la
reçut qu'il n'étoit pas satisfait, et qu'il falloit qu'on la
lui ôtât une seconde fois de meilleure grâce. Le brave
qui en avoit été chargé lui répondit aussitôt que la
chose étoit aisée k faire, et qu'à l'heure même, s'il le
désiroit, ils pouvoient faire cette épreuve; à qui Le Fre-
toir repartit froidement qu'il ne prenoit pas le change.
Cette aventure finie, tous se retirèrent. Le duc de
Beaufort croyoit avoir fait une action héroïque, et ses
amis étoient contents de lui avoir rendu ce service.
Mais ceux qui avoient été offensés furent sensiblement
irrités contre ce prince, et demeurèrent avec un grand
désir de se venger. Le duc de Candale, en son particu-
lier, s'en alla le lendemain au bois de Boulogne, d'où il
envoya Saint-Mesgrin, qui étoit du nombre des maza-
rins, appeler le duc de Beaufort. Il répondit qu'il ne se
vouloit point battre contre son cousin germain; qu'il
avoit dessein de le contenter par toutes les voies qui lui
seroient possibles; et que, s'il nepouvoit y réussir, qu'on
l'attaquât dans les rues, et qu'alors il tâcheroit de se
défendre. Saint-Mesgrin lui répondit quec'étoit proposer
l'impossible, puisque de se battre contre lui dans les
rues, vu l'affection que le peuple lui portoit, c'éloit aller
au supplice et non pas au combat, et qu'il ne croyoit
pas que ce parti se pût accepter.
Ensuite de cet appel du duc de Candale au duc de
Beaufort, ce prince, pendant plusieurs jours, crut qu'on
l'attaqucroit hors des rues 1 , c'est-à-dire dans le Cours
et tes promenades publiques. 11 y fut soigneusement
1 « Pour mettre sa personne plus en sûreté, dit Monglat, il se logea
dans la rue Quincampoix, environné de peuple, où il se fit marguillier do
la paroisse de Saint- .Nicolas-H es Champs. » (Mém., quinzième campagne.
F. r...
442 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VIL LE.
avec une grande suite d'amis. Il y fit mener des chevaux
de main, et porter quantité de pistolets et d'épécs. Cet
appareil de guerre paroissoit attendre le signal d'un
grand combat qui ne se donna point. H fut plus sem-
blable aux exploits de don Quichotte contre les mou-
lins qu'à une querelle de vaillants hommes, tels que
l'étoient ce prince et ses amis, et ceux qu'il avoit offen-
sés. Presque fous l'auroient sans doute emporté par leur
courage sur les douze paladins, s'ils avoient pu avoir
quelque chose à démêler ensemble.
Les maréchaux de France s'employèrent fortement
pour accommoder cette affaire. Mais le duc de Gandale
refusa de donner sa parole , et quelques autres se ca-
chèrent, de peur d'être obligés à la donner. Enfin M. de
Metz, oncle du duc de Candale, frère de sa mère et fils
bâtard de Henri-le-Grand, s'employa avec tant de soin
pour empêcher qu'il n'en arrivât du malheur, qu'il fit
résoudre le duc de Candale, par l'impossibilité de se
battre, d'aller à Verneuil avec lui. On força Jarzé d'al-
ler en quelque autre lieu, et de cette sorte l'affaire fut
mise en état de se pouvoir terminer par les voies ordi-
naires.
La Reine reçut cette nouvelle avec chagrin. Elle écri-
vit aussitôt au chancelier qu'elle vouloit qu'il informât
de cette action comme d'un assassinat. Mais, comme ses
ordres n'étoient pas alors observés, et qu'elle trouvoit
dans toutes les occasions qui se présentaient peu d'o-
béissance dans Paris, ni lui ni le premier président
n'en furent pas d'avis. Le cardinal Mazarin conseilla la
Reine d'envoyer chercher les ttial traités; et, quand ils
furent venus auprès du Roi, Monsieur, oncle du Roi,
prit soin de les accommoder.
Le duc de Mercœur prit le. parti du duc de Beaufort
son frère contre ceux de la cour; dont le ministre fui
CHAPITRE XXXfV. — 1648. 445
mal content , disant qu'il ne vouloit point donner sa
nièce au frère d'un extravagant qui le haïssoit, et qui,
malgré son alliance, se joindroit peut-être avec ses en-
nemis pour l'offenser. Ce chagrin, et l'embarras que le
duc de Beaufort apporta à cette affaire en demandant
son partage avant la conclusion des noces, y mit encore
de grands obstacles, et la chose demeura quelque temps
comme assoupie. Les plus politiques disoient que le
véritable sujet de ce retardement étoit que le duc de
Vendôme, se voyant de retour à la cour, ne vouloit pas
se hâter de lier son fils, l'aîné de sa maison, à la for-
tune d'un ministre dont la grandeur étoit diminuée ,
dont l'autorité étoit affaiblie, et de qui l'état ne parois-
soit pas devoir être permanent.
La Reine étant revenue à Compiègne, le prince de
Conti et le prince de Marsillac y furent pour achever de
tirer du ministre tous les avantages qu'ils en préten-
doient. Madame de Longueville n'a voit rien oublié pour
faire que toutes les grâces de la cour tombassent sur la
tête du prince de Marsillac. Il en reçut aussi , et fut
traité comme un homme que la Reine avoit lieu de
craindre, et qu'il falloit ménager. On crut néanmoins
que, malgré ces belles apparences, lui et le prince de
Conti pourroient être arrêtés. Madame de Longueville
et toute cette cabale eu eut peur; mais la Reine n'étoit
pas en état de faire de si grands coups. Ainsi elle prit le
parti de leur cacher sa haine, et de leur montrer de la
douceur.
Le prince de Conti n'en fut pas plus traitable : il ne
visita point le ministre, et eut la hardiesse d'approuver
l'action du duc de Beaufort, et dire tout haut en pré-
sence de la Reine qu'il s'étoit offert à lui dans cette
occasion. Il l' avoit fait, quoique dans le vrai il ne l'ai-
mât pas ; mais c'étoit alors avoir l'ame belle et gêné*
444 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTE VILLE.
reuse, que de montrer de l'opposition aux scntimens et
aux intérêts de la Reine. On appeloit vertu el fermeté
ce qui se faisoit pour se conserver en réputation parmi
les mécontens et les révoltés, dont le nombre étoit en
effet si grand, qu'il sembloit que d'être avec eux c étoit
au contraire se mettre du nombre des plus forts.
Autant que je hais la flatterie et l'esclavage ordi-
naire de ceux qui approchent des rois et les perdent par
ces mauvaises voies, autant suis-je ennemie de la fausse
raison de ceux qui croient que c'est l'amour de l'équité
qui les porte à blâmer toujours les actions de nos sou-
verains, et de haïr continuellement ceux qu'ils aiment.
Nous devons de l'obéissance à nos rois et à ceux qui
nous commandent de leur part. Saint Paul ordonne aux
chrétiens de respecter les puissances, et dit que toute
puissance vient d'en haut. Pourvu que nous évitions
de leur obéir en des choses qui seroient contre la loi de
Dieu et contre les maximes de la probité, que nous ne
les flattions point dans leurs passions déréglées, et que
nous ne trempions point dans leurs injustices s'ils en
ont, alors nous sommes dans le véritable chemin de la
vertu et dé la générosité ; et nous avons tort si , pour
acquérir delà gloire, nous travaillons à les déshonorer.
Leurs ministres, qui sont ceux que nous censurons
avec le plus de liberté, doivent être regardés comme ce
prochain nous commande d'aimer. Le respect que nous
devons à nos légitimes maîtres nous oblige d'en avoir
aussi pour eux, et nous ne pouvons nous dispenser de
ce devoir. Mais les hommes, pour l'ordinaire, s'imagi-
nent qu'il y a de l'honneur à n'être pas dans ces senti-
mens : et quand ils veulent paroître avoir de meilleures
et de plus droites intentions, c'est quasi toujours par de
fausses vertus qu'ils affectent de suivre; et l'intérêt ou
la passion produisent quelquefois leurs plus belles ac-
CHAPITRE XXXIV. — 104W. 445
lions, tant il est vrai que dans celles des plus sages il y
a toujours du moins un mélange honteux du mal avec
le bien qui nous doit tous humilier.
Alors [le 27 juin] notre armée, à demi payée par des
créations de quelques nouvelles charges et par les soius
du cardinal Mazariu, étoil belle, puissante, et compo-
sée de trente-deux mille hommes, avec quatre-vingts
pièces d'artillerie. Dans cet état, par l'ordre du mi-
nistre, elle assiégea Cambra y, et en peu de temps
la circonvallation en fut faite, moyennant vingt mille
écus que Ton donna aux soldats, un écu par chaque
toise.
Ce dessein, dans un temps si mauvais, parut grand
et digne d'estime. 11 devoit faire voir aux frondeurs que
le ministre étoit capable des plus hautes entreprises, et
que celui qui résistoit à tant d'ennemis par la douceur
et la paix faisoit la guerre aussi hardiment quand il la
falloit faire, et étoit un homme qui, malgré la foiblessc
qu'on croyoit être en lui, étoit à craindre et difficile à
chasser.
Le comte d'Har court commaudoit l'aimée ; et de si
bonnes troupes, sous un général qui avoit été jusqu'a-
lors fort heureux, faisoient espérer à la Reine la prise
de cette place. Mais, par un malheur effroyable, lors-
qu'elle étoit pleine de cette croyance, elle reçut un cour-
rier de la part de ce général, qui lui apprit que les Alle-
mands, commandés par Erlac, avoient laissé passer les
ennemis par leur quartier, que la place étoit secourue,
et qu'il avoit levé le siège.
Cette mauvaise nouvelle donna autant de douleur à
la Reine qu'elle causa de joie à ses ennemis; et son mi-
nistre, contre sa coutume, en parut visiblement affligé.
Les troupes allemandes avoient bien servi le Roi depuis
qu'elles avoient quitté M. de Turenne. Elles avoient
i.. 38
446 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVlLLE.
néanmoins commis de si grands sacrilèges et fait de si
grands maux , que leur secours ne pouvoit pas être
estimé par les catholiques. Et en cette occasion Dieu
nous fit bien voir qu'il nous vouloit punir par eux-
mêmes de leurs impiétés. On soupçonna le vicomte de
Turenne d'avoir, par les amis qu'il avoitdans ces trou-
pes, fait faire cette trahison pour se Faire regretter ou
rappeler par le ministre.
Le comte d'Harcourt demanda pour sa satisfaction
qu'on informât contre ces étrangers. Il avoit intercepté
une lettre espagnole , écrite au comte don Garcia , qui
commandoit dans Cambray, où Ton avertissoil ce gou-
verneur qu'un tel jour l'archiduc feroit ses efforts pour
secourir la place, et qu'on l'attaqueroit par deux en-
droits, afin de pouvoir entre!* par le troisième. Ce gé-
néral publia cette lettre par le camp, exhorta ses gens
à bien faire, anima toute l'armée à se bien détendre,
n'oublia pas les Allemands, et prit son poste en un lieu
où la circonvallation n'étoit pas encore achevée , qui
étoit le plus périlleux.
Ce jour venu \ et les ordres donnés pour se bien dé-
fendre, les ennemis passèrent par une barrière qui étoit
dans le quartier d'Erlac, réservée dans cet endroit pour
aller au fourrage, sans qu'il tirât un seul coup de mous-
quet, sans bruit et sans opposition. Ils entrèrent en di-
sant Erlac , Erlae , en tel nombre qu'il leur plut , et
sans que les autres quartiers pussent le savoir. Ceux
de la place, pendant que les troupes de l'archiduc ac-
complissoient leur dessein, attaquèrent vigoureusement
le quartier de Villequier par une sortie qu'ils firent sur
* Le matin du 3 juillet. Le brouillard était si épais, dit Monglat, qu'on
ne se reconnaissait pas à dix pas. L'archiduc fit ainsi entrer quinie cents
hommes dans la place. Après la levée du siège, d'Harcourt alla se porter
entre le Câteau-Cambresis et Landrecie*. p. r.
CHAPITRE XXXIV. — 1649. 447
lui ; et dans le temps qu'il se défendoit, les Allemands,
contre leur ordre, étoient venus le secourir.
Ce fut la seule raison qu'ils donnèrent au comte d'Har-
court . quand il leur fit des plaintes du malheur qui
étoit arrivé. Us lui dirent qu'ils avoient cru bien faire
d'y aller : ce qui n'est pas dans la guerre, à ce que j'ai
ouï dire, une bonne raison, mais au contraire fort con-
damnable, chacun étant obligé de demeurer dans son
poste ; aussi ne fut-elle pas bien reçue. Le cardinal Ma -
zarin blâma le comte d'Harcourt d'avoir levé le siège
sans ordre du Roi, et disoit que, s'il fût demeuré devant
cette place, il auroit pu le continuer avec succès. Ce
ministre vit donc en un moment ce grand projet ruiné
et ses espérances perdues. 11 fallut alors qu'il se ser-
vît de ses finesses et de sa méthodique bénignité pour
se garantir des coups de ses ennemis, qui, par cette
mauvaise aventure, devinrent plus forts et plus dange-
reux.
Dans ce même temps, le coadjuteur donna des mar-
ques du mépris qu'il faisoit.du ministre par la manière
dont il en usa dans son voyage à la cour. Car enfin,
ayant résolu de rendre ses respects à la Heine, il partit
de Çaris, protestant tout haut qu'il ne visiteroit point le
cardinal. La Reine, comme je l'ai déjà dit, avoit été
long-temps sans vouloir recevoir sa visite ; mais son
ministre lui conseilla de le voir. Il crut qu'étant sa bien-
faitrice, elle le convertiroit.
Cette princesse, qui tournoit agréablement toutes les
choses qu'elle vouloit dire , lui fit des reproches obli-
geans sur sa conduite, et lui dit qu'elle ne pouvoit pas
être satisfaite de lui , tant qu'il ne verroit point celui
qu'elle vouloit soutenir contre toutes leurs factions
Elle .lui dit de plus qu'elle devoit penser qu'elle ne le
croiroit jamais dans ses intérêts s'il n'entroit dans ses
448 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
sentimens, et qu'elle demandoit de lui celte preuve de
sa reconnaissance.
Le coadjuteur, sans se relâcher de sa première ré-
solution, lui répondit qu'elle avoit un pouvoir absolu
sur ses volontés; mais qu'il la supplioit très-humble-
ment de trouver bon qu'il ne vît pas sitôt le cardinal
Mazarin, parce que ce seroit lui faire perdre son crédit
dans Paris, que de l'obliger de faire des actions si con-
traires à sa dernière conduite; que cette apparente
légèreté le déshonorant, lui ôteroit le moyen de la
pouvoir servir utilement dans les occurrences qui pour-
roient arriver ; mais que quand il seroit temps il sauroit
bien faire tout ce qui seroit de son devoir, pour lui
montrer qu'il étoit son serviteur.
De cette sorte il vit la Reine ; il eut la joie de mépriser
le cardinal, et il eut la gloire de cette hauteur, et l'es-
pérance que le ministre, ne le pouvant détruire et ayant
sujet de le craindre, feroit tous ses efforts pour l'ac-
quérir, sans que pour cela il l'en aimât davantage. 11
ne se trompa pas. Car cette audacieuse finesse, jointe
à beaucoup d'autres et à une infinité d'intrigues, lui
firent ensuite obtenir le chapeau de cardinal ; mais il
fallut qu'il le souhaitât encore quelque temps.
Le duc d'Orléans, ayant appris la nouvelle de Cam-
bray, après avoir donné dans Paris le meilleur ordre
qu'il lui fut possible, en partit pour aller témoigner à
la Reine la douleur qu'il avoit de ce malheur. Avant
que de quitter cette ville mutine, dont le peuple par sa
présence commen.çoit à reprendre de meilleures incli-
nations, il assura le parlement, les échevins de ville,
le corps des marchands et les bourgeois, que le Roi
n f avoit plus nulle mauvaise intention contre eux, qui*
tout étoit pardonné, et que la Reine vouloit revenir y
faire sa demeure, comme si elle n'avoit eu nul sujet de
CHAPITRE XXXIV. - 1649. 44»
se plaindre d'eux. Mais il leur dit qu'il falloit lui lever
tous les obstacles qui pourroient empêcher son retour,
et l'y convier par leur obéissance, leur soumission et.
leur respect.
Il les conjura aussi d'aider à châtier ceux qui pu-
blioicnt des libelles contre l'autorité du Roi et de la
Reine, qui étoient faits pour exciter de la haine contre
le cardinal. Car les auteurs jusqu'alors n'avoient pu
encore en recevoir la juste punition qu'ils en méritoient,
quoique la Reine l'eût ordonné. Enfin ce prince pressa
les mutins de se remettre en leur devoir, et fit sincère-
ment tout son possible pour contribuer à la perfection
de la paix qu'il avoit désirée de tout son cœur.
Il arriva à la cour le 8 juillet; et aussitôt qu'il y fut,
il s'appliqua soigneusement aux moyens d'accommoder
la querelle du duc de Beau fort, de Candale et des autres
offensés. Les premières propositions qui se lirent sur
cette affaire furent de permettre le combat, selon l'an-
cien usage, entre le duc de Beaufort et quelques autres
braves de ce parti frondeur, et le duc de Candale,
Boutteville, Saint-Mesgrin, le commandeur de Souvré,
Ruvigni, Le Fretoir et Jarzé. Mais la Reine, ayant hor-
reur ti'une telle chose, comme tout-à-fait contraire au
christianisme, pria Monsieur de prendre le parti de
l'accommodement, et d'épargner comme chrétien tant
de braves gens qui pourroient servir le Roi en de bonnes
occasions. Elle lui dit même qu'il falloit avoir de la
bonté pour les ennemis de lKtat, qui, étant nés Français,
pourroient un jour se repentir de leurs fautes.
Monsieur, qui les considéroit tous, qui aimoit le duc
de Beaufort, et qui n'avoit fait cette proposition que
pour satisfaire en apparence ceux qui Tavoient conjuré
de leur obtenir cette grâce, se trouva de même senti-
ment que la Reine ; et, après avoir consulté les maré-
38.
450 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
chaux de France, il lui apporta par écrit les paroles
qu'il fut d'avis que le duc de Beaufort devoit dire au
duc de Caudale et aux autres, qui furent trouvées rai-
sonnables par la Reine. Mais raccommodement ne put
se faire si tôt, à cause que le duc de Candale y résistait,
et qu'il fut difficile à satisfaire.
Monsieur à peine était parti de Paris pour Amiens,
qu'il arriva une autre aventure aussi honteuse à ceux
qui la firent naître que l'action du duc de Beaufort était
hardie et imprudente. Le duc de Brissaç, Matha, Fon-
Irailles et quelques autres frondeurs 1 , après avoir fait
un grand repas chez Termes, d'où ils sortirent tous en
mauvais état, se mirent à courir les rues et à faire mille
extravagances. Comme en effet ils n'avoient plus de
raison, l'impression des choses qui demeurent dans
l'esprit, quoique le bon sens n'y soit plus, fit un si grand
effet en eux, que, rencontrant dans. leur chemin deux
valets de pied du Roi, le respect qu'ils dévoient à ce
nom ayant été banni depuis long-temps de leurs âmes,
ils les appelèrent, leur dirent mille injures, et les bat-
tirent outrageusement.
Ces pauvres garçons, qui passoient leur chemin et
qui ne songeoient à rien, connoissant qu'ils étaient
maltraités par des personnes de qualité qui dévoient
avoir respecté les livrées de letir maître commun, leur
dirent qu'ils s'étonnoient qu'étant au Roi, ils en usassent
de cette sorte. Ces emportes leur répondirent qu'ils le
* Voici ce que dit de ces personnages un de leurs amis, Reti, dans
ses Mémoires : <r La société de MM. de Brissac, de Vifry, du Matha, de
Font rai lies, qui estoient demeuras en union avec nous, n'estnit pas, dans
ces temps-là, un bénéfice sans charge. Us estoient cruellement débau-
chés, et la licence publique leur donnoit encore plus de liberté; ils
s'emportaient tous les jours dans les excès qui alloient jusqu'au scan-
dale. » Un jour, voyant venir un enterrement, ils le chargèrent réj>ee
à la main en criant au crucifix: «Voilà l'ennemi. » p. r.
CHAPITRE XXXIV. — 1649. 461
faisoient pour cette même raison , et ajoutèrent : « Portez
cela à votre maître, à la Reine et au cardinal Mazarin. »
11 y eut un de ces valets de pied si blessé, qu'il fallut le
mettre entre les mains des chirurgiens ; et l'autre alla
trouver la Reine, pour lui faire des plaintes des coups
qu'ils a voient reçus. Elle voulut le voir, et parler à lui
pour savoir le détail de cette affaire. Elle en fut touchée
et envoya ordonner au chancelier et au premier prési-
dent d'en informer, leur mandant que pour cette fois
elle vouloit que la justice en fût faite, et très-exactement.
Mais cette petite-fille de tant d'empereurs et de tant de
rois, et le petit-fils de saint Louis, eurent le déplaisir
de n'être pas obéis.
Les bourgeois qui avoient été les témoins de cette
action en furent néanmoins scandalisés, et quelques-
uns dirent qu'elle étoitbien vilaine. On en fit les infor-
mations ; et le procureur du Roi n'ayant point voulu
nommer le duc de Rrissac pour lui rendre plus de res-
pect, ce duc alla lui-même présenter une requête où il
se nomma exprès, afin de faire prendre à cette affaire
la voie du parlement, qui est le juge des ducs et pairs,
lis crurent que cette compagnie connoissant de leur
crime, ils en seroient favorablement traités ; et de plus
ils jugèrent que cela serviroit à faire assembler les
chambres, et que par ce moyen beaucoup de choses se
pourroient remettre en question.
Le ministre, averti de cette finesse peut-être par les
amis de ces débauchés, conseilla la Reine d'oublier cet
outrage, et de le souffrir avec autant de patience que
tant d'autres qu'elle avoit reçus. Ce que cette princesse
fit avec beaucoup de peine. Elle aimoit la justice, et
auroit volontiers souhaité de la pouvoir faire au Roi son
fils, n'étant pas raisonnable que, pour être roi, il fût
le seul offensé aVec impunité.
452 MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
La présence de nos rois est d'un grand charme pour
les Parisiens; elle leur est utile. Par cette raison, ils la
désirent; et, dans toutes nos guerres, ceux qui ont
voulu brouiller l'État et faire des séditions se sont
toujours servis avec le peuple, pour l'émouvoir et le
faire révolter, de la crainte de perdre le Roi et de le voir
sortir de leur ville. Les frondeurs, sachant cette vérité,
ii'appréheudoient rien tant au monde que son retour.
C'est ce qui leur faisoit faire des choses si extrêmes
pour l'empêcher d'y venir et d'y amener le ministre.
Toute leur domination n'étoit fondée que sur leur dé-
règlement, et par là ils espéroient pouvoir faire peur
au cardinal. Mais ils voyoient en même temps que, s'il
n'en vouloit point avoir, la présence du Roi leur feroit
quitter leur forteresse et les feroit devenir les esclaves
de celui qu'ils avoient fait profession de mépriser.
L'accommodement de madame de Chevreuse étoit
alors en bon état. Après avoir obtenu son amnistie,
elle étoit, sur la parole du cardinal, à Dam pierre, afin
de pouvoir revenir de meilleure grâce à la cour. Le co-
adjuleur faisoit espérer de s'adoucir, et madame de
Chevreuse, qui étoit son amie, assuroit de ses bonnes
intentions. Ce qui faisoit croire au ministre que, mal-
gré les frondeurs, il pourroit ramener le Roi à Paris.
Le reste des révoltés, ainsi que je viens de le dire, ne
subsistait encore que sur le doute de ce retour. Lui-
même étoit persuadé qu'il étoit nécessaire, tant pour
rétablir la créance de la paix dans les pays étrangers,
que les revenus du Roi et ses finances. Les provinces
ne payoient pas, les tailles n'étoient plus levées exacte*
ment, les peuples partout vouloient respirer le doux air
de la liberté, et à leur ordinaire se plaignoient des
impôts et des subsides. Les pauvres paysans et les la-
boureurs gémissoient. Mais il étoit impossible de com-
CHAPITRE XXXIV. — 1649. 455
prendre la raison de leurs souffrances, vu les grandes
diminutions qui avoient été faites en leur faveur. 11
falloit nécessairement l'attribuer au désordre qu'avoit
causé la fausse réformation des révoltés.
La maison du Roi éloit plus véritablement encore en
pitoyable état. Elle étoît mal entretenue, sa table étoit
souvent renversée. Une partie des pierreries de la cou-
ronne éloient en gage, les armées étoient sans solde;
et les soldats, quoique fidèles, n'étant point payés, ne
pouvoient combattre. Les grands et les petits officiers,
sans gage, ne vouloient plus servir; et les pages de la
chambre étoient renvoyés chez leurs parens, parce que
les premiers gentilshommes de la chambre n'avoient
pas de quoi les entretenir. Cette monarchie enfin, si
grande, si riche et si opulente, dont le souverain a une
cour qui est l'admiration de toute l'Europe, eu peu de
temps fut réduite à une grande misère. Par conséquent
on peut dire que tous les biens qui sont si admirables,
et qui nous paroissent si dignes de notre estime, ne sont
en effet ni bons, ni essentiellement estimables, puis-
qu'ils se perdent si aisément.
Le roi d'Angleterre alors vint en France, après avoir
été reconnu roi par elle. Il revenoit'de Hollande pour
voir la Reine sa mère, qu'il n'avoit point vue depuis leur
malheur. 11 logea à Saint-Germain, que la Reine lui
avoit envoyé offrir à l'éronnc par le duc de Vendôme,
pour y demeurer tant qu'il lui plairoit d'être en France
11 l'accepta volontiers; car, dans l'état où il éloit, chargé
d'un deuil aussi doublement funeste qu'étoit le sien, il
devoit désirer de n'être pas à Paris.
Quand il arriva, le duc de Vendôme lui mena les
carrosses du Roi ; il s'arrêta à Compiègne, où il vit le
Roi, qui alla au-devant de lui à une demi-lieue, et fut
reçu de lui et de la Reine avec toutes les inarques d'af-
454 MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEV1LLE.
fection que Leurs Majestés dévoient à un si grand prince.
Le Roi lui donna un dîner véritablement royal ; mais
ce fut plutôt par les personnes royales qui s'y trouvèrent,
que par l'appareil et la magnificence. H n'y eut à table
que les deux Rois, la Reine, Monsieur, frère du Roi, le
duc d'Orléans, oncle du Roi, et Mademoiselle, fille du
duc d'Orléans.
La princesse de Carignan , comme princesse du sang,
insista pour être de ce repas. Mais le duc d'Orléans s'y
opposa, disant que, si elle en étoit, il vouloit que ma-
dame de Lorraine y fût aussi, qui étoit la belle-sœur et
la cousine germaine de madame la duchesse d'Orléans
sa femme. Madame de Carignan , qui avoit prétendu
cette grâce par le nom de Bourbon qu'elle avoit l'hon-
neur de porter, fut si vivement piquée de ce refus, que
ne pouvant le souffrir elle partit de la cour, et marcha
toute la nuit pour retourner à Paris, disant qu'elle ne
reverroit jamais la Reine. Mais, comme cette princesse
n'étoit pas toujours stable en ses plus justes résolu-
lions, son dépit, selon la raison, se passa bien vite, et
quelques petites douceurs de la part de la Heine guéri-
rent son cœur de ce chagrin.
Cette cour anglaise demeura quelque temps à Saint-
Germain-, où elle fut peu fréquentée de nos Français.
Quasi personne n'alloit visiter ni la Reine d'Angleterre
ni le Roi son fils. Il y avoit de grands seigneurs anglais
qui avoient suivi la destinée de leur prince, et qui com-
posoient leur cour. 11 ne faut pas s'étonner de leur soli-
tude: le malheur étoit de la partie; ils n'avoient pas
de grâces à faire. Ils avoient des couronnes sans puis-
sance, qui ne leur donnoient point les moyens d'élever
les hommes et de leur faire du bien.
Leur suite avoit été grande, quand la richesse, la
grandeur et les dignités étoient en leurs possessions ;
CHAPITRE XXXiV. - 1649. 4^5
car ils avoient de la foule autour de leurs personnes.
Cette Reine malheurense avoit eu de la joie, des trésors
et de l'abondance ; et j'ai ouï dire à madame de Che-
vreuse, et à beaucoup d'autres qui l' avoient vue dans
sa splendeur, que la cour de France n'avoit pas alors
la beauté de la sienne. Mais sa joie n'étoit plus que le
sujet de son désespoir, et ses richesses passées lui l'ai-
soient sentir davantage sa pauvreté présente. Dieu veut
que lès grands, aussi bien que les petits, éprouvent les
maux de la vie ; et comme dit le sage Sénèque : La
nature tempère tout cet empire du monde par des chan-
gemens continuels, et la durée des choses se soutient
par leurs contraires. Cette diversité fait la beauté de
l'univers: et si la grandeur des rois n'étoit point sujette
aux coups de la fortune, ils ne seroient plus hommes.
11 faut donc admirer le pouvoir de Dieu dans la foiblesse
de ses plus illustres créatures, et dans l'élévation qu'il
lui plaît pour l'ordinaire de leur donner.
Comme les rois ne sont pas tpujours malheureux, ou
qu'ils ne le sont pas tous, il y eut une Reine qui, après
avoir souffert la dure liaison d'un fâcheux mari, épousa
eu secondes noces un Roi dont elle étoit aimée, et qui
même par cette action donnoit lieu de croire qu'il pou-
voit être honnête homme. La Reine de Pologne, après
avoir perdu un mari qu'elle n'aimoit guère, se trouva
aimée de son frère, qui prétendoit à la couronne, et
qu'un jeune frère so|n cadet, sous prétexte qu'il avoit
eu quelque engagement à l'Église, lui disputa quelque
temps. I
La Reine veuve, iinsi que je l'ai dit, étoit demeurée
riche d'argent et d'amis ; elle avoit acquis du crédit
parmi ses peuples. (Si bien que le prince qui l'estimoit
la trouva eu état de lui aider à surmonter les difficultés
qu'il rencontroit d ms son élection, et capable de le
45T> MÉMOIRES DE MADAME DE MOTTEViLLE.
rendre heureux par la possession de sa personne, aussi
bien que par celle de ses trésors. Quoiqu'il fui frère du
feu Roi, et par conséquent dans un degré de proximité
défendu, il espéra, comme il arriva en effet, que le
Pape lie lui refuser oit pas lu dispense nécessaire pour
l'accomplissement de son mariage. Mais cette princesse
alors éloit malade, et n' osoit penser qu'à la mort. Elle
eu approcha assez près pour y penser tout de bon. Elle
lit son testament, et laissa sa sœur la princesse palatine,
qui étoit en France, héritière de tous ses biens. Le
prince de Pologne en étoit au désespoir, et, à ce que
j'ai ouï dire, lui rendoit par ses soins et ses inquiétudes
des marques de son amitié. Enfin, la santé lui étant un
peu revenue, le désir de régner tout de nouveau, et de
régner avec un prince quelle pouvoit aimer, l'obligea
de travailler pour elle et pour lui.
Comme les peuples étoient déjà accoutumés à sa do-
mination, et qu'elle leur étoit agréable par sa capacité
et sa douceur, ils se laissèrent assez aisément persuader
par elle ; et les créatures qu'elle avoit faites dans cette
cour lui servirent utilement. Son âge un peu avancé ne
lui déplaisoit pas. Ils voient toujours avec joie la stéri-
lité de ceux qu'ils ont mis sur le \ trône, à cause que les
grands du royaume ne sauroient presque leur refuser
d'élire leurs enfants quand ils en ont qui sont capables
de succédera leurs pères. Cette co mplaisanceleur coûte
le plaisir d'en choisir un autre: C( ; qui leur est toujours
agréable.
Quoique l'inclination que ce prii ice avoit pour la reine
de Pologne l'eût porté à la souhaii 1er, je sais d'une per-
sonne qui étoit alors auprès de h ii en qualité d'agent
pour le Roi, qu'il avoit senti de 1. i peine de ce qu'elle
n'étoit plus jeune. Et, quand il se vit roi, il lui dit qu'il
étoit vrai que la Reine avoit beauc îoup de mérite, qu'il
CHAHTHË XXXIV. — 1649 457
ne puuvoil la trop estimer : mais qu'il voyoit ce qu'il
donnoit à cette estime et à son inclination, et qu'il sa-
voit bien qu'il auroit pu trouver une princesse plus
jeune, plus riche, et qui lui auroit pu donner des allian-
ces plus avantageuses que celles qu'il auroit par elle,
qui dans son pays ne lui pouvoient servir de rien.
Ce mariage se célébra au bout de Tannée du deuil de
cette Reine veuve, avec toutes les magnificences requi-
ses en ces occasions. Nos relations en furent alors rem-
plies. Elles nous apprirent qu'elle avoit été portée à
l'église en triomphe dans un char d'argent doré, doublé
de toile d'argent: que le festin fut beau, quoique les
viandes y fussent apprêtées à la mode du pays, fort
éloignée de notre délicatesse et de nos ragoûts ; et sur-
tout que le roi et la reine de Pologne y parurent con-
tens.
C'est un double bonheur à une reine des Scythes
d'avoir un mari capable de quelque société; leur cour
est d'ordinaire fort déserte, et les divertissemens n'y
sont pas fréquens. C'est une famille particulière : on
n'y voit nulles personnes de qualité que dans le temps
des diètes. Et, quoique je sois persuadée que la raison
habite en tout pays en général, on peut dire qu'un bon
mariage, qui est un bonheur en tous lieux, doit être
plus estimable dans un royaume où la proximité des
Turcs, dont les coutumes sont opposées aux nôtres,
donne du désavantage aux dames.
fi.n nu )>eumi:mi: yolTImf..
59
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME
CHAPITRE XIX.
( 648). — Départ de la flotte pour Naples. — Mademoiselle de
Pons au couvent des filles Sainte-Marie. — Les marchands de
Paris insultent le fils dn surintendant et le premier président.
— Mutinerie des maîtres des requêtes. — Conseil chez la Reine
à cette occasion. — Agitation des bourgeois (11 janvier). —
Déploiement de troupes dans Paris. — Le Roi va au parlement
(15 janvier). — Discours du chancelier sur les besoins de l'État.
— Vigoureuse harangue d'Orner Talon. — Les courtisans en dé-
truisent l'effet dans l'esprit de la Reine. — Aigreur des esprits.
— Pénurie â la cour. — Résistance des maîtres des requêtes
à un édit. — Le parlement reçoit leur opposition (20 janvier).
— Mécontentement de la Reine. — Mauvaises nouvelles de Na-
ples. — Le duc d'Orléans et le prince de Condé appuient Anne
d'Autriche. — La cour pendant les jours gras. — Murmures
contre Mazarin. — Les Hollandais t'ont la paix avec l'Espagne.
— Mazarin confie ses nièces à madame de Senecé. — Portrait
de cette dame. — Résistance du parlement. — La Reine va à Char-
tres (23 mars). — Le maréchal du Plessis~Praslin, gouverneur de
Monsieur. — Ordre donné aux conseillers d'État de remplir l'of-
fice des maîtres des requêtes. — Union des chambres du parle-
ment contre la cour 1
CHAPITRE XX.
(Avril 1648). — Union du prince de Condé et du duc d'Orléans. —
Destitution du comte d'Avaux. — Les Napolitains excités contre
460 TABLE DES MATIÈRES.
le duc de Guise. — Le duc les ramène à lui. — Ses lettres à la
Reine et au cardinal en faveur de mademoiselle de Pons. — Ma-
za ri il abandonne l'entreprise du duc de Guise. — Annèse traite
avec l'Espagne. — Il introduit don Juan dans Naples. — Le duc
de Guise est fait prisonnier. — Insuccès de l'expédition de Na-
ples. — Le duc de Guise considéré comme prisonnier de guerre.
— Indigne conduite de mademoiselle de Pons. — Arrestation
de Saujeon. — Mademoiselle, interrogée au conseil, est répri-
mandée. — Madame de Motteville contribue à la réconcilier avec
le duc d'Orléans. — Froide réception de la Reine à Mademoi-
selle. — Saujeon mis en liberté. — Baptême de Monsieur. . . 25
CHAPITRE XXI.
{ Mai 1648). — Difficultés avec le parlement. Affaire de la Paulette. —
Arrêt de jonction (13 mai) par lequel les diverses compagnies
s'unissent avec le parlement. — Indignation d'Anne d'Autriche.
— Résistance méthodique du parlement. — Habile prudence du
premier président. — Condescendance excessive du chancelier à
l'égard de Mazarin. — Le duc d'Yorck s'enfuit d'Angleterre et
arrive en France. - Mazarin éblouit l'abbé de La Rivière par la
promesse du cardinalat. — Prise de Courtray par les Espagnols.
— Prise d'Ypres par Condé. — Défense au parlement de s'as-
sembler. — Exil de plusieurs membres du grand conseil et de la
cour des aides. — Le duc de Beaufort s'échappe de Vincennes
(l* r juin). — La Reine s'en console. — Inquiétudes que cette
évasion cause à Mazarin 40
CHAPITRE XXII.
( 3 juin 1648 ). — Anne d'Autriche visite la reine d'Angleterre et le
duc d'Orléans. — Le jubilé. — Promenade et conversation de la
Reine dans le jardin du Palais-Royal. — Assemblée du parlement
contre les ordres de la Reine. — Le premier président y refuse
la parole à tout le monde. — Discours du président de Mesmes.
— La Reine s'en plaint. — Le cardinal essaye de la douceur
vis-à-vis le grand conseil et la cour des aides. — V arrêt de
jonction cassé par un arrêt du conseil (10 juin). — Dévotion de
la Reine le jour de la Fête-Dieu. — Elle fait sortir de prison un
espion du président de Mesmes.— Ce président s'éloigne momen-
tanément. — Emprisonnement de cinq trésoriers de France. —
Le parlement délibère sur la cassation de l'arrêt de jonction.
— Il est mandé au Palais-Royal (16 juin). — Nouvel arrêt du
conseil. — Résistance du parlement. — La Reine penche pour
la sévérité. — Concessions de Mazarin. — Elles diminuent l'au-
torité royale. — Châteauneuf, consulté par la Reine, évite de
donner un avis. — Hardiesse factieuse du parlement 63
TABLE DES MATIÈRES. 4«t
CHAPITRE XXIII.
(Juin 1648). — Mort du roi de Pologne. — Présence du Roi à la cé-
rémonie du l'eu de la Grève. — Mazarin fait inutilement des
concessions au parlement. — Audace croissante de la magis-
trature. — Abattement du cardinal. — Propositions des députés
du parlement et des autres compagnies souveraines. — Le duc
d'Orléans leur propose une conférence. — Siège de Tortose
par le maréchal de Schomberg. — Affaires de Naples et d'Italie.
— Nouvelles avances de Mazarin aux magistrats. — Remplace-
ment du surintendant d'Émery par le maréchal de La Meillcraye.
— Situation obérée de la cour. — Conférences du duc d'Orléans
et des ministres avec le parlement. — A mère tristesse d'Anne
d'Autriche. — Inquiétudes de son ministre. — Détresse de la
reine d'Angleterre. — La cour cède aux magistrats. — Réflexions
politiques à l'occasion du droit de remontrance. — Révolte géné-
rale des parlements 82
CHAPITRE XXIV.
(1648). — Les débats de la cour avec le parlement amènent le
prince de Condé a Paris. — Dépit qu'en éprouve le duc d'Or-
léans. — Retour de Coudé à l'armée. — Prise de Tortose par le
maréchal de Schomberg. — Mort du marquis de La Trousse. —
Prise de Fumes par les ennemis. — Remontrances du parle-
ment. — Concessions du iloi. — Froid accueil qu'elles obtien-
nent. — Les délibérations du parlement deviennent factieuses.
— Le duc d'Orléans les modère. — Mazarin rend sa faveur au
président de Mesmes et au comte d' A vaux. — Mépris des par-
lements de Rouen et d'Aix pour le don de la paulelle. — Dé-
chaînement des provinces contre le gouvernement. — Anne
d'Autriche soutient son ministre, qui la laisse manquer d'ar-
gent. — Le Roi, accompagné du cardinal, va aux Feuillants. —
Sanglante querelle des gardes du Roi avec les gardes du grand
prévôt. — Disgrâce des anciens capitaines des gardes, remplacés
par Jarzé et Noailles .11!
CHAPITRE XXV.
Continuation des débats entre la cour et la magistrature. — Ra-
taille de Lens. — Incidents de cette journée (20 août 1648). —
Te Deum à Notre-Dame. — Arrestation des magistrats Rroussel,
de Rlancmesnil et Charton. — Émeute et barricades dans Paris.
— Respect des insurgés pour le coadjuteur. — La Reine lui re-
fuse la liberté de Rroussel. — Confiance de cette princesse. —
Le premier président, eonlraintparle peuple, demande à la Reine
3?l.
462 TABLE DES MATIÈRES.
l'élargissement de Broussel. — Dangers que court le chancelier
Séguier. — Énergique fermeté delà régente recevant le parle-
ment. — Le peuple oblige les magistrats de rester en délibé-
ration au Palais-Royal. — Paroles conciliantes de Mazarin. —
Mise en liberté de Broussel. — Chagrin de la Reine et du cardi-
nal. — Discipline des bourgeois armés. — Précautions de Maza-
rin. — Broussel conduit en triomphe. — Un arrêt du parlement
détruit les barricades. — Un incident les fait relever. — Inquié-
tudes d'Anne d'Autriche. — Trouble de son ministre. — Apai-
sement de l'émotion populaire 144
CHAPITRE XXVI.
(1648). — Calme dans Paris. — Mécontentement du coadjuteur. —
Ambition secrète du duc d'Orléans. -— Vengeances des Espa-
gnols à Naples. — Maladie du due d'Anjou. - La Reine remercie
les bourgeois d'avoir gardé la capitale. — Elle cède à de nouvelles
exigences de la magistrature. — Politique modérée du cardinal.
— Condé blessé devant Fumes. — La cour se retire à Ruel. —
Exil de Cbâteauneuf. — Arrestation de Chavigny. — Fidélité du
commandeur de Jars à son ami Chàteauneuf. — Fontrailles évite
la prison par la fuite. «— Le parlement demande le retour du
Roi et le changement du ministre. — Arrivée de Condé à Paris.
— Les princes appuient la Reine, qui refuse les demandes des
magistrats. — Lu cour va à Saint- Germain. — Déclaration du Roi
défendant au parlement de s'assembler. — Le duc d'Orléans et
Condé proposent une conférence aux magistrats. — Ceux-ci
exigent préalablement la liberté de Chavigny. — Autres deman-
des du parlement. — Anne d'Autriche les accorde en partie. —
Madame de Vendôme invoque la protection de la magistrature
contre Mazarin , 178
CHAPITRE XXVII.
(1648). — Affaires d'Espagne et de Portugal. — Mazarin essaye
nullement de négocier la paix avec l'Espagne. — (1" octobre.)
Conférences à Saint-Germain entre le parlement et les princes.
— Conseil tenu dans le carrosse de la Reine. — Double jeu du
cardinal proposant des concessions et détournant Anne d'Au-
triche d'en faire aucune. — Condé et le duc d'Orléans incli-
nent vers les idées des magistrats. — La Reine veut y résister.
— Comédie qui se joue dans l'intérieur du conseil Tristesse
de la régente en cédant au parlement. — Joie des princes. —
Tumulte populaire au palais. — Naissance d'une fille au duc
d'Orléans. — Le coadjuteur, Chàteauneuf et Chavigny soup-
çonnés d'agiter les esprits. — Inquiétudes d'Anne d'Autriche.—
Arrêt du parlement qui diminue les impots. — La «our et le*
TABLE DES MATIÈRES. 463
princes songent à lui résister. — Nouvelles concessions de la
Heine. — Paix avec la. magistrature. -*• Les princes s'en rap-
prochent. — Chavigny est mis en liberté. — Profond mécon-
tentement de la Reine 214
CHAPITRE XXVIII.
(1648).— Le prince de Gonti veut être cardinal à la place de l'abbé
de La Rivière. — Irritation qu'en éprouvent le duc et la du-
chesse d'Orléans. — Mademoiselle pense à épouser le Roi. — La
cour revient à Paris. — Joie des Parisiens. — Les mécontents
se rapprochent du due d'Orléans. — Gondé travaille contre lui
dans l'esprit de la Reine. — L'abbé de La Rivière pousse son
maître à faire sa paix. — Le maréchal d'Estrées et Seneterre
s'entremettent pour le ramener. — Conditions de cette paix.
— Mercœur rentre à la cour. — Mazarin visite le duc d'Orléans
au Luxembourg..— La Rivière ministre d'État. — Madame de
Seneçé obtient le tabouret pour sa fille. — Les maréchaux dp
Gramont, d'Estrées, La Meilleraye et le comte de Ghâtillon sont
faits ducs. — Mauvais esprit des cours souveraines. — Par ordre
de la Reine, les princes et les ducs et pairs assistent aux assem-
blées du parlement. — Discours violent du président Viole. —
Réplique menaçante dé Condé. — Le président de Novion dé-
fend les prétentions de la magistrature, — Libelles et placards
contre Anne d'Autriche. — Le coadjuteux excite les curés de
Paris à se déclarer contré l'emprunt. — Villeroy entre au conseil.
— Fin de Tannée 1648. 243
CHAPITRE XXIX.
(1649). — Rentrée à la cour de la duchesse de Vendôme. — État
anarchique de la France. — Madame de Longueville entreprend
de gouverner ses frères. — Anne d'Autriche, de concert avec
Condé et le duc d'Orléans, se décide à secouer le joug du parle-
ment. — Sa résolution de quitter Paris. — Alarmes dans la ca-
pitale. — Le gâteau des Rois tiré au Palais-Royal. — La Reine
s'échappe pendant la nuit (du 5 au 6 janvier) et se retire à Saint-
Germain. — Madame de Longueville refuse de la suivre. — Co-
lère des Parisiens. — Madame de Motteville n'ose sortir de Paris.
— Le parlement ordonne aux bourgeois de s'armer. — Fureur
du peuple. — Lettres du Roi et de la Reine à messieurs de la
ville. — La Régente commande d'affamer la capitale. — Le par-
lement déclare Mazarin ennemi de l'État, et lève des troupes et
des impositions. — Madame de Motteville, poursuivie par la
populace, se réfugie au Louvre. — Madame de Longueville se
range du parti des magistrats. — Elle est rejointe par le prince
de Conti, le duc de Longueville et le prince de Marsillac. —
Uducd'EIrxfiufnorrtmé général de l'année du parlement. . . 274
464 TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE XXX.
(1649). — Blocus de Paris. — Les ducs de Bouillon et de Beau-
fort et d'autres seigneurs entrent dans la Fronde. — Le prince
de Conti en est le généralissime. — Colère de Condé contre son
frère et sa sœur. — Tristesse du duc d'Orléans. — Madame de
Longueville à l'Hôtel de Ville. — La Bastille se rend aux fron-
deurs. — Le parlement lève une armée. — Popularité du duc
de Beaufort. — Politique égoïste des chefs de la Fronde. —
Rouen ferme ses portes à l'envoyé du Roi. — Rareté des vivres
dans la capitale. — Poltronnerie des Parisiens. — Relations du
duc d'Orléans avec les frondeurs. — Madame de Longueville
accouche à l'Hôtel de Ville. — Mort du fils de madame de
Rohan. — Inondation de Paris. — La Reine favorable à la paix.
— Condé veut la guerre. — Négociations de Mazarin avec les
frondeurs. — Combat de Charenton. Clanleu etChâlillon y sont
tués. — Exaspération des chefs de la Fronde à l'idée de faire la
paix. — Le duc de Beaufort introduit un convoi de blé dans
Paris. — Pourparlers entre la cour et le parlement 307
CHAPITRE XXXI.
(1649). — Affaires d'Angleterre. — Procès de Charles I". — Dé-
tresse de la Reine Henriette. — Harangue du Roi sur l'échafaud.
— Exécution de ce prince. — Douleur de son épouse. — Ma-
dame de Mot te ville se rend à Saint-Germain. — Désolation des
campagnes autour de Paris. — Railleries de la cour contre la
Fronde. — Franchise de madame de Mottevilie vis-à vis de la
régente. — Cette princesse croit, en soutenant Mazarin, défen-
dre l'autorité royale. — Son irritation contre les exhortations
pacifiques du nonce et de l'ambassadeur de Venise. — Elle fait
le même accueil aux paroles du premier président. — Mazarin
met les injures à proût. — Anne d'Autriche accorde du blé aux
Parisiens. — Réponse écrite qu'elle remet à la députation du
parlement. — La Fronde déclare la paix impossible avec Mazarin.
— La populace menace le premier président. — Le duc de Beau-
fort apaise ce désordre. — Sang-froid de Mathieu Mole. — Mé-
contentement des généraux de la Fronde 540
CHAPITRE XXXII.
;I649). - Prise de Brie-Comtc-Robert par les troupes royales.
— Convoi enlevé par les Parisiens. — Arrestation du maréchal de
Ranlzau. — Conférences de Ruel. — Le parlement en exclut Ma-
zarin. — Le duc d'Orléans, Condé et le ministre n'y assistent
pas. — Vente à l'encan dans Paris des meubles et de la hiblio-
TABLE DES MATIÈRES. 465
ilièque de Mazarin. — Révolte et repentir de Turenne. — Paix
signée à Ruel. — Elle est blâmée des courtisans et des frondeurs.
— Articles de cette paix. — Prétentions excessives des généraux
de la Fronde. — Gbagrin qu'en éprouve la Reine. — Le comte
de Maure vient traiter pour eux. — La comtesse de Maure. —
Chanson contre son mari. — L'archiduc appelé en France par le
prince de Conti, madame de Longueville et le coadjuteur. —
Continuation de la vente du mobilier de Mazarin. — État des
demandes particulières des généraux et des autres chefs de la
Fronde 373
CHAPITRE XXXIII.
(1649). — Intrigues de La Rivière. — Embarras de Mazarin à sa-
tisfaire toutes les ambitions. — Exigences de Beaufort. — Ma-
zarin soutenu par les princes. — Le coadjuteur stipule pour ses
amis. — Fin de la guerre civile. — La cour reste à Saint-Ger-
main. — Disgrâce passagère du marquis de Roquelaure. — In-
capacité financière de La Meilleraye. — Portrait de sa femme.
— D'Émery rentre aux finances. — Les chefs de la Fronde à la
cour. — Madame de Cbcvrcuse à Paris. — Le coadjuteur se tient
à l'écart. — Accueil glacé de la Reine au duc de Longueville. —
D'Harcourt, gouverneur de l'Alsace. — Arrivée à la cour du duc
d'Yorck et de madame de Longueville. — Mariage projeté du duc
de Mercœur avec une Mancini. — Condé s'éloigne de la cour. —
Bienveillance du duc d'Orléans pour les frondeurs. — La ré-
gente va à Compiègne. — Maladie de Beaufort. — Prise d'Y près
par l'ennemi. — Difficultés que cause la rentrée de d'Émery aux
finances. — Madame de Motteville rejoint la Reine à Compiè-
gne. — Froideur des Condé. — Rentrée en grâce du maréchal
de La Motte. — Départ de la Reine pour Amiens, et du duc
d'Orléans pour Paris 406
CHAPITRE XXXIV.
(1649). — Écrits séditieux. — Raccommodement du marquis d'iloc-
qùincourt avec le cardinal. — Aventure de Beaufort avec Jarzé.
— Candale défie Beaufort. — Les maréchaux et le ministre es-
sayent de terminer cette querelle. — Les Vendôme se refroi-
dissent pour le cardinal. — Madame dç Longueville obtient des
grâces pour Marsillac. — Audace du prince de Conti. — Levée
du siège de Cambrai. — Turenne soupçonné de trahison en cette
circonstance. — Mécontentement de Mazarin contre d'Harcourt.
— Le coadjuteur visite la régente sans voir le ministre. — Le
duc d'Orléans calme les Parisiens. — Arrivé à Amiens, il tra-
vaille à la paix entre Beaufort et de Candale. — Quelques sei-
gneurs de la Fronde maltraitent deux valets du Roi. — Impuis-
166 TABLE DES MATIÈRES.
sance de la Reine à venger cette insulte. — La Fronde craint
le retour du Roi dans la capitale. — Pitoyable état de la France.
— Détresse de la maison du Roi. — Réception affectueuse que fait
Anne d'Autriche au roi d'Angleterre. — il Ta résider à Saint-
Germain. — Solitude qui se Sait autour de lui. — Mariage de la
reine de Pologne avec le frère de son premier mari 433
FIN DE LA TABLE DU DEUXIEME VOLUME.
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